Rosa Luxemburg : À l’école du socialisme (Œuvres complètes - tome II)

Critique Sociale 11 novembre 2012

Ce recueil de textes (*) de Rosa Luxemburg (1871–1919), tous inédits en français, regroupe ses discours et articles polémiques sur la formation théorique au sein du mouvement ouvrier, ses recensions des œuvres posthumes de Karl Marx éditées par Franz Mehring ou Karl Kautsky, ainsi que les manuscrits historico-économiques rédigés durant ses années d’enseignement à l’école centrale du parti social-démocrate à Berlin de 1907 à 1913 – documents qui complètent l’Introduction à l’économie politique.

Celle que l’on cantonne trop souvent à une apologie de la spontanéité interroge : que pourrait être une « éducation révolutionnaire », pourquoi lire Marx, quel rôle assigner à la critique de l’économie politique ?

Rosa Luxemburg, née en Pologne russe en 1871, est l’une des principales militantes et théoricienne du mouvement ouvrier international avant et pendant la première guerre mondiale. Elle enseigne l’économie politique de 1907 à 1913 à l’école du parti social-démocrate allemand de Berlin. Elle maintient lors du premier conflit mondial un internationalisme intransigeant qui lui vaut d’être emprisonnée de façon quasi-continue jusqu’à sa libération par la révolution de Novembre 1918. Avec le groupe Spartakus elle se lance dans une intense activité révolutionnaire jusqu’à son assassinat le 15 janvier 1919 par les corps-francs.

Les œuvres complètes en langue allemande sont composée de six volumes de textes et six volumes de correspondance. À l’école du socialisme est le second volume de l’édition française des Œuvres complètes qui en comprendra quinze. Il prend la suite de l’Introduction à l’économie politique et sera suivi du volume thématique consacré à la France (2013).

(*) Rosa Luxemburg : À l’école du socialisme (Œuvres complètes - tome II), Editions Agone/Collectif Smolny. Postface par Michael Krätke. Traduit de l’allemand par Lucie Roignant. 272 pages, 22 euros.

Compte-rendu paru dans « Critique sociale », n°23, novembre 2012

La parution de ce livre est un événement. C’est d’abord le deuxième tome des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg [1]. D’autre part, ce n’est pas si souvent qu’un nouveau livre de Luxemburg n’est constitué que de textes inédits en français.

Il s’agit en l’occurrence d’un recueil d’articles et de divers matériaux souvent liés à son enseignement au sein de l’école du SPD à Berlin, de 1907 à 1913 (d’où le titre choisi par les éditeurs). Les textes ici rassemblés sont d’intérêts variables, et de natures très différentes : discours de congrès, articles de journaux, notes de travail, et transcriptions de cours.

Rosa Luxemburg s’intéresse particulièrement à l’histoire des rapports sociaux de production. Mais elle souhaite également qu’existent au sein de l’école du SPD des cours sur l’histoire du mouvement socialiste et du syndicalisme. Elle conçoit l’enseignement comme devant éveiller l’esprit critique : « La discussion, l’échange libre des élèves avec le professeur sont primordiaux, c’est la condition première d’un cours fécond » (p. 29). Certains textes étant en fait des notes de cours, la qualité des écrits s’en ressent malheureusement (et cela accentue un caractère forcément schématique), mais on sent bien la façon dont Rosa Luxemburg associe son auditoire au développement de son investigation historique.

D’abord chargée d’enseigner l’économie politique et l’histoire économique, elle note qu’en réalité « tous les peuples participent ensemble à une économie commune » (p. 20). Tout en s’appuyant sur les ouvrages de Karl Marx, elle ne sombre pas dans le dogmatisme et n’hésite pas à l’occasion à le contredire, tout en se basant sur sa méthode essentielle [2]. Il s’agit pour elle de comprendre le mieux possible la société réelle.

En résonance avec notre actualité, Rosa Luxemburg s’est particulièrement intéressée à l’histoire des crises capitalistes et de la théorie des crises. Elle remarque que « les crises sont un fléau de la société moderne. C’est pourquoi il ne s’est pas développé le moindre remède pour en venir à bout » (p. 157). Dans un manuscrit inachevé, elle se propose d’étudier l’histoire de la théorie des crises et pour cela commence par une étude des crises au XIXe siècle, comme base factuelle contribuant à expliquer l’évolution des tentatives d’explication et de théorisation des phénomènes de crises économiques. On voit par cet exemple qu’elle adopte, de même que Marx, une conception matérialiste de l’histoire comme fil conducteur de ses recherches.

Dans sa postface, l’universitaire Michael Krätke souligne à raison que pour Rosa Luxemburg, « l’économie politique était un phénomène historique, ne pouvant donc être compris qu’historiquement » (p. 232). Par contre, il écrit que Luxemburg fut «  avant tout […] une économiste » (p. 221), ce qui est excessif et réducteur, et d’ailleurs nuancé de fait par Michael Krätke dans la suite de son propos. Fondamentalement, « elle voulait avant tout saisir à la racine le développement capitaliste le plus récent » (p. 222), donc faire « rendre gorge » à la réalité de son temps, aux mécanismes régissant les rapports sociaux. Enfin, il ne faut pas oublier que ses études – de critique de l’économie politique ou non – étaient reliées à la perspective d’une révolution sociale menée par les masses elles-mêmes.

Signalons pour finir l’attention apportée par les éditeurs à l’appareil critique, les notes étant pertinentes et précises [3]. Les « OCRL » (Œuvres complètes de Rosa Luxemburg) sont donc en de bonnes mains, et on attend avec impatience les tomes suivants. [4]


[1Le premier tome était Introduction à l’économie politique – qu’il vaut sans doute mieux lire avant ce deuxième tome.

[2Ainsi sur la question de l’indépendance polonaise : même si Marx partait d’une intention tout à fait juste d’en finir avec la tyrannie du tsarisme, ses conclusions concernant la Pologne étaient cependant erronées selon Rosa Luxemburg, qui en tant que « marxienne » réelle n’hésita pas à contredire Marx sur ce point, et à prôner « la lutte commune du prolétariat de Pologne et de Russie pour le renversement de l’absolutisme et la démocratisation de la société » (Rosa Luxemburg, Internationalismus und Klassenkampf, Luchterhand Verlag, 1971, p. 200).

[3S’il faut vraiment trouver un défaut : p. 247, note 82 (et p. 260, notes 36–38), la traduction française d’un article de Luxemburg n’est pas indiquée (« Arrêts et progrès du marxisme », dans : David Riazanov, La Confession de Karl Marx, Ed. Spartacus, 1969, pp. 28–32).

[4Le tome III sera consacré au Socialisme et la France, et le tome IV à L’Accumulation du capital. Six autres volumes sont ultérieurement prévus.