Quelles alternatives face à la crise en Europe ?

Alberto Garcia, Vicenç Navarro 18 novembre 2012

En Europe la crise capitaliste s’approfondit sans cesse, et plus seulement dans les pays de sa périphérie sud. En témoigne la vague de licenciements sans précédent qui frappe la Belgique, ou encore le recul des exportations allemandes. A cette aggravation de la crise, les classes dominantes et les gouvernements européens n’apportent qu’une réponse : plus d’austérité, plus de régression sociale, plus de chômage et de misère pour la majorité sociale. Pourtant des alternatives existent et sont en débat à gauche. Ce débat prend un aspect particulier dans les pays du sud de l’Europe par rapport à la question du maintien dans l’euro du fait de l’insertion et du rôle spécifiques de ces Etats dans l’Union européenne capitaliste. Certaines solutions mettent l’accent sur une politique de « relance » de type keynésien, couplée à des mesures de redistributions des richesses. D’autres, tout en intégrant une série de réformes, s’inscrivent dans une perspective de rupture anticapitaliste avec l’UE, en s’appuyant sur les mobilisations sociales et populaires. (Avanti4.be)

Rébellions en Europe contre le néolibéralisme

Vicenç Navarro

D’après les données de la Commission européenne, l’activité économique dans la zone euro est en train de baisser. Pendant la période d’avril – juin, elle a reculé d’une moyenne de 0,2% et on s’attend à ce que le bilan d’octobre montre une contraction plus importante encore. Il faut ajouter à ces données l’information fournie par la Banque centrale européenne qui signale que l’activité financière a également diminuée dans la zone euro, sans qu’on puisse s’attendre à sa relance dans un avenir immédiat. Quel que soit le bout par lequel on l’analyse, la situation économique et financière de l’Europe est mauvaise et, en réalité, elle est même très mauvaise. Les chiffres du chômage dans la zone euro ont atteint des niveaux sans précédent : 18 millions de sans emploi, avec une croissance annuelle de un million de chômeurs supplémentaires depuis le début de la crise.

Il est évident que les politiques d’austérité – qui ont été promues par la Troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds Monétaire International) – ne sont pas en train de relancer l’économie de la zone euro. En réalité, et toutes les données confirment, c’est le contraire : elles sont en train de la faire sombrer.

Malgré tout, la Troïka persiste à affirmer que la solution passe par encore plus d’austérité et de coupes budgétaires. On exige aujourd’hui que la Grèce sacrifie 11,5 milliards d’euro de son budget national. En Espagne, on exige également pour 2013 d’ajouter 13 milliards d’euros d’économies supplémentaires aux sacrifices précédents. En France, le gouvernement socialiste de François Hollande prévoit de réduire ses dépenses de 30 milliards d’euros. Les politiques de coupes budgétaires constituent ainsi l’axe central des interventions publiques dans les pays de la zone euro.

En plus de ces coupes, on applique d’autres politiques de style clairement néolibéral, comme le recul de l’âge de la retraite, la réduction des allocations sociales, la baisse des salaires et une longue liste d’autres mesures qui sont en train de détruire le bien être social des classes populaires qui constituent la majorité de la population des pays de la zone euro.

L’Europe se rebelle

Comme il fallait s’y attendre, les classes populaires de ces pays sont en train de se rebeller contre ces politiques qui, dans leur grande majorité, sont imposées aux populations sans mandat puisqu’elles ne figuraient pas dans le programme électoral des partis au pouvoir. En conséquence, la légitimité de ces gouvernements et des institutions qui gouvernent la zone euro et l’Union européenne est de plus en plus remise en question. La sympathie envers l’Europe, qui était généralisée dans les pays du sud du continent (la plupart d’entre eux ayant soufferts de dictatures fascistes ou néo-fascistes pendant de nombreuses années), est en train de partir en fumée très rapidement. Quant à l’utilité de l’euro comme monnaie commune, elle est elle aussi de plus en plus remise en question. Plusieurs sondages publiés dans les grands médias européens indiquent qu’un pourcentage sans cesse croissant des populations européennes pense que l’instauration de l’euro est le responsable de leur perte de pouvoir d’achat.

La rébellion des classes populaires contre ces politiques néolibérales imposées par l’establishment européen est aujourd’hui généralisée. Une grève générale a eu lieu récemment au Portugal et les manifestations sont quotidiennes. En France, une manifestation a eu lieu pour protester contre la décision du président Hollande d’approuver un Traité de stabilité qui garantit, dans la pratique, la perpétuation des politiques d’austérité. En Grèce, les protestations ouvrières et sociales sont également quotidiennes, atteignant un tel degré de violence qu’elles peuvent affecter la viabilité de ses institutions représentatives. En Espagne, il se passe à peu près la même chose avec la répression contre les nombreuses manifestations qui se déroulent dans tout le pays. Cette répression est menée par un Etat qui est, en partie, l’héritier de la dictature franquiste. Même chose également en Italie, où les syndicats sont en train de mener une opposition chaque jour plus généralisée contre les mesures du gouvernement Monti.

La réponse de l’establishment qui gouverne la zone euro

Toute cette agitation sociale provoque bien entendu des ripostes de la part de l’establishment qui gouverne la zone euro. Parmi elles figurent les mesures prises par la BCE afin d’acheter des bons d’Etat (à court terme, pas plus de trois ans) sur le marché primaire, à la condition que ces pays demandent un sauvetage auprès du Mécanisme européen de stabilité (MES), qui a été doté d’un fonds de 500 milliards d’euros afin d’acheter des dettes publiques (à long terme, sur 10 ans) sur le marché secondaire. Ce sauvetage est à son tour conditionné à des mesures drastiques qui impliquent encore plus d’austérité qui entraîneront une fois de plus un endettement accru, renforçant ainsi le cercle vicieux entre la dette, l’austérité et le déclin de l’activité économique.

Ce qui se passe en Espagne avec le sauvetage bancaire le démontre clairement. On fournit 100 milliards d’euros, qui sont prêtés à l’Etat espagnol (creusant ainsi le déficit et la dette publiques) à la condition que l’on durcisse encore plus les réductions des dépenses publiques, aggravant ainsi la situation déjà désastreuse de l’économie espagnole.

Il y a des alternatives à l’austérité !

Quiconque n’est pas obsédé par le dogme néolibéral comprend que la solution à la crise économique passe par une rupture avec ce cercle vicieux. Ce dernier commence avec un endettement qu’on veut résoudre par des politiques d’austérité. Celles-ci impliquent un recul de l’activité économique et une baisse des revenus de l’Etat, ce qui pousse ces derniers à prêter plus d’argent et à s’endetter encore. C’est ce cercle vicieux qui est en train de mener la zone euro au désastre.

Ce qu’il faut faire, c’est cesser de s’endetter, renégocier et annuler une dette qui n’a profité qu’aux banques et à leurs actionnaires et à personne d’autre. On ne peut continuer avec un système financier qui est au service d’une poignée au détriment de la majorité. En cessant de fournir des crédits, les banques privées ont perdu toute fonction sociale. Si elles n’offrent plus de crédits, leur existence n’a plus aucune base logique. Le poids du secteur financier dans l’économie doit donc être substantiellement réduit au travers d’une série de mesures qui incluent une imposition plus élevée des banques (sans affecter l’épargne des contribuables) en taxant principalement les grosses fortunes, les transactions et les activités spéculatives. D’autres mesures doivent être prises, comme la nationalisation des banques, avec intervention des Etats afin de garantir la disponibilité d’un crédit raisonnable et accessible

D’autre part, les Etats doivent cesser de dépendre autant des prêts externes, ce qui est particulièrement le cas des pays appelés dans la terminologie anglo-saxonne « PIGS » (ou GIPSI si on inclut l’Italie). Chacun de ces Etats (dont les revenus actuels sont excessivement bas) doit substantiellement augmenter ses rentrées publiques. Si l’Espagne avait le même taux de charge fiscale que la Suède, l’Etat espagnol recevrait 200 milliards d’euros supplémentaires par an. En Italie, d’après la Banque d’Italie, la richesse existante dans le pays est très concentrée et s’élève à 8.600 milliards d’euro, soit quatre fois plus que les 2.000 milliards d’euros de sa dette publique. Si, comme le suggère Tom Gill dans son article « Europe is Revolting » (CounterPunch, septembre 2012), on instaure une taxe de 2% sur la richesse possédée par les plus riches, 100 milliards d’euros supplémentaires entreraient dans les caisses de l’Etat.

Les choses sont sensiblement similaires au Portugal, où le gouvernement a récemment décidé de réduire de 4,9 milliards d’euros ses dépenses publiques. Les syndicats portugais proposent comme alternatives une augmentation de 0,25% des taxes sur les transactions bancaires (2 milliards d’euros seraient ainsi collectés) ; de 10% sur l’impôt sur les rentes des gros actionnaires (1,7 milliards d’euros) ; une augmentation de l’impôt des sociétés pour les entreprises dont le chiffre d’affaires dépasse les 1,2 million d’euros par an (1,2 milliards d’euros) et une réduction de la fraude fiscale (1,2 milliards d’euros). Toutes ces mesures n’affecteraient qu’à peine 1% de la population : les supers riches. Et toutes ces mesures sont extrêmement populaires.

Une autre mesure tout aussi populaire est la réduction des dépenses consacrées aux forces armées. Une grande partie de ces forces militaires assume des fonctions policières et de répression interne, ce qui est clairement le cas en Espagne où l’on assigne à l’armée l’objectif de garantir « l’unité de l’Espagne », autrement dit de défendre un centralisme qui inhibe la richesse de l’Espagne, qui devrait au contraire se fonder sur l’expression de son caractère plurinational.

Il n’est pas nécessaire de préciser que ces propositions alternatives, très populaires dans la population, sont immensément impopulaires dans l’establishment qui gouverne les pays de la zone euro et qui impose des politiques diamétralement opposées et hautement impopulaires.

Il y a aujourd’hui des institutions qui n’ont été élues par personne et qui gouvernent et imposent des politiques en faveur d’intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général. Les forces authentiquement démocratiques devraient se coordonner et agir au niveau européen, y compris par une grève générale au niveau de toute la zone euro, afin d’exprimer le ras le bol des classes populaires face à cette dictature financière qui mène tous les pays au désastre.

Vicenç Navarro est économiste et professeur de Sciences publiques à l’Université Pompeu Fabra à la Johns Hopkins University.
Source :http://blogs.publico.es/dominiopublico/5905/rebelion-en-europa-contra-el-neoliberalismo/ Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Les solutions à la crise et l’alternative anticapitaliste

Alberto Garcia

Quelle sortie de crise et pour qui ?

Pour chercher une solution à la crise en faveur de la majorité sociale, il est nécessaire de regarder à la gauche du spectre politique. Pour une partie de cette dernière, la solution passerait par une version moins austère de la restructuration néolibérale (en élargissant les prêts du FMI avec moins de coupes budgétaires dans les services publics, entre autres mesures) en combinaison avec une expansion économique de style keynésien.

John Maynard Keynes était un économiste bourgeois qui a essayé d’établir les règles permettant de sauver le capitalisme de ses contradictions internes. Sa thèse principale est que le capitalisme tend constamment à provoquer une pénurie de la demande et que, quand elle finit par se manifester, le capitaliste individuel réduit sa production, approfondissant ainsi encore plus la crise économique. Dans une telle situation, c’est l’Etat qui devrait se charger de stimuler l’économie. Des Prix Nobel d’Economie comme Joseph Stiglitz ou Paul Krugman affirment qu’il s’agit de la meilleure manière de sortir de la récession.

Dans l’Etat espagnol, des économistes anti-néolibéraux comme Vicenç Navarro, Juan Torres et Alberto Garzón combinent l’idée keynésienne de favoriser la demande avec d’autres politiques de redistribution des richesses plus progressistes et qui n’étaient pas présentes dans l’œuvre de Keynes. Selon eux, « la régénération de l’économie espagnole ne peut découler que d’une stratégie de renforcement de son marché interne. Elle doit être combinée avec une autre qui modifie à moyen et à long terme sa dimension exportatrice en substituant sa spécialisation traditionnelle par une autre reposant sur de nouvelles lignes productives qui puissent être compétitives sans recourir au simple expédient des réductions salariales (…). Tout cela serait possible si l’on forge un grand pacte sur la répartition des richesses pour permettre l’augmentation des salaires et faire en sorte que dans un laps de temps de 5 à 10 ans ils constituent une part historique du PIB » [1].

Bien que cela puisse sembler une alternative réalisable, une sortie de crise reposant sur le « keynésianisme » est malheureusement confrontée à des obstacles insurmontables. En premier lieu, et comme cela s’est déjà passé dans l’histoire, ces mesures « parviendraient difficilement à atteindre leur objectif de croissance économique du fait des bas taux de profits qui bloquent l’investissement privé. Augmenter l’investissement public quand il y a une « grève » des investissements des entreprises revient à tenter de pousser une voiture qui a le frein à main enfoncé ». En second lieu, et en conséquence de cela, « malgré les mesures fiscales destinées à augmenter les recettes, s’il n’y a pas de croissance, l’augmentation des dépenses publiques aggravera le problème de la dette et l’instabilité financière »  [2].

En troisième lieu, les classes dirigeantes européennes sont parfaitement unies autour de l’idée que les économies de la périphérie ne peuvent retrouver la croissance que grâce à la compétitivité de leurs exportations. Cela signifie que la classe dirigeante de l’Etat espagnol n’a aucun intérêt à recourir à des stimulants publics et toute stratégie qui tentera d’opposer les investissements de l’Etat à l’austérité affrontera une résistance acharnée de sa part. Les mesures de relance économique tendent à augmenter les prix (et les salaires) et c’est exactement ce que les classes dirigeantes sont en train de combattre de toute leur force. Il n’y a aucun signe indiquant que l’Etat espagnol puisse améliorer la situation de la classe travailleuse au sein d’une expansion de type keynésienne, et encore moins dans le cadre de l’Union européenne.

Mais le véritable problème avec ces solutions est qu’elles laissent pratiquement intact le pouvoir du capital privé et ne tiennent pas compte du fait que la crise est profondément enracinée dans les déséquilibres du système capitaliste lui-même. Si ces économistes ont raison quant à la nécessité d’un contrôle public des investissements, il est douteux qu’il puisse se réaliser dans le cadre de la logique d’une économie capitaliste.

Une solution par et pour les travailleurs

La majorité de la société perçoit bien le caractère scandaleux des cadeaux de plusieurs milliards d’euros offerts aux spéculateurs et aux banquiers tandis qu’on prive de ressources les malades ou la jeunesse. Malgré la crise, les bénéfices des plus grandes entreprises ont à peine été affectés, quand ils n’ont pas carrément augmenté [3].

Ce n’est pas par hasard que le gouvernement de Rajoy saque dans les services publics et réduit les salaires au lieu d’augmenter l’impôt sur les sociétés, ce qui diminuerait une grande partie du déficit. Ses choix ne relèvent pas d’une simple question technique. L’économie n’est pas une discipline abstraite, elle est hautement politique car il s’agit de savoir qui contrôle les richesses créées par la société. Et ce rapport est réciproque : la politique est également un concentré de l’économie. Dans ce sens, la réponse des classes dirigeantes à la crise économique est une décision de classe, qui répond à ses intérêts et les favorise.

Pour cette raison, la perspective des travailleurs-euses doit être tout autre. Le capital ne peut éviter la crise, il ne peut que la postposer jusqu’à ce qu’elle éclate. La seule manière d’en finir définitivement avec la crise est d’en finir avec ce système. Tandis que le capital tente de résoudre ses propres problèmes, la classe travailleuse doit résoudre les siens de manière indépendante et éviter d’endosser les coûts de la crise. Ainsi, la seule issue viable à la crise pour la classe travailleuse est une issue anticapitaliste et, inversement, une issue anticapitaliste ne peut être que l’œuvre de la classe travailleuse [4]

Annulation de la dette et nationalisation des banques

Le remboursement de la dette est en train de ruiner complètement la vie de la classe ouvrière en Grèce et, dans l’Etat espagnol, avec quelques différences, nous avançons dans la même voie. En conséquence, le premier pas pour une sortie anticapitaliste est d’établir le principe que nous l’allons pas payer pour leur crise économique. D’une part, cela signifie qu’il faut annuler les garanties d’Etat par rapport à toutes les banques créancières et cesser immédiatement de compenser les détenteurs des bons d’Etat car ils ont théoriquement accepté un risque en échange de la possibilité d’obtenir des bénéfices élevés. D’autre part, puisque la Banque Centrale Européenne (BCE) et le Fond Monétaire International (FMI) sont en train de forcer les économies de la périphérie d’assumer les dettes de leurs systèmes bancaires privés, on doit également arrêter le remboursement de la dette publique.

Evidement, le « défault » (terme anglais désignant le non remboursement de la dette nationale) a des conséquences directes. A partir de ce moment, l’Etat ne peut plus dépenser plus que ses recettes parce que plus personne ne lui prête de l’argent. En outre, dans le cas de l’Etat espagnol, les principaux créanciers (les banques et les fonds de pension espagnols) s’effondrent immédiatement.

C’est pour cela que l’annulation de la dette doit s’accompagner d’un programme de transformation de l’économie qui commence, en premier lieu, par la nationalisation du système bancaire et financier sous contrôle social. Débarrassée de la course au profit, une banque nationalisée peut se concentrer sur les intérêts des classes populaires. Cela permettrait, d’une part, d’appliquer un système de crédits et d’investissements orientés à employer au maximum les ressources publiques. Lubrifier un système de crédits est essentiel dans les économies actuelles afin de stimuler la création de petites entreprises, de coopératives, etc.

D’autre part, cela offrirait des solutions immédiates à une question aussi essentielle que celle du logement. Avec la nationalisation des banques, on pourrait stopper les expulsions pour hypothèque impayée, réutiliser les logements vides (dans l’Etat espagnol, les banques possèdent entre 750.000 et 900.000 appartements vides [5]) et disposer ainsi d’un parc suffisant de logements sociaux. Cela permettrait également de réévaluer le prix des logements à leur valeur réelle et remplacer les logements sous hypothèque par des loyers sociaux [6]. En conclusion, un contrôle démocratique du système bancaire aurait une énorme influence sur toute l’économie.

Déficit budgétaire et contrôles du capital

L’annulation de la dette publique ne résoudra pas complètement le problème du déficit budgétaire. Dans le cas de l’Etat espagnol, il y aurait toujours un « trou » de 50 milliards d’euros. Or, ce problème pourrait facilement se résoudre en faisant payer une contribution spéciale à ceux qui ont provoqué la crise. Mais il est vrai que, dès que l’on évoque des mesures telles que l’augmentation de l’impôt des sociétés et d’autres de ce type, on entend une clameur de protestations disant que toutes les grandes entreprises quitteraient le pays.

En d’autres termes, la liberté de mouvement des capitaux n’offre aucun bénéfice à la classe travailleuse. Ainsi, le troisième point clé d’une programme anticapitaliste de sortie de la crise consiste à instaurer immédiatement un contrôle des capitaux (la fuite des capitaux a atteint un chiffre record en 2012 avec 163 milliards d’euros jusqu’au mois de mai dernier [7]), suivi par une augmentation importante des impôts sur les grands capitaux et fortunes et la réquisition des capitaux massifs que les entreprises ne sont pas en train d’investir. Par rapport à ces deux derniers points, il faut souligner le fait qu’à cause de la « grève des investissements productifs » menée actuellement par les capitalistes, d’énormes quantités de capitaux sont en train de s’accumuler alors que la majorité de la population voit ses conditions de vie empirer [8].

Parallèlement, il conviendrait de mettre sous contrôle public tous les secteurs clés de l’économie, comme par exemple ceux de l’énergie, des transports et des télécommunications, ainsi que de réformer de manière radicale le système public de la santé et de l’enseignement et les politiques environnementales. Il serait également nécessaire d’appliquer des politiques industrielles incluant la réduction et le partage du temps de travail – pour en finir avec le chômage -, augmenter le salaire minimum, éradiquer les inégalités entre les hommes et les femmes dans les salaires et réduire l’âge de la retraite à 60 ans. Finalement, il faudrait éliminer le budget militaire et réduire les autres dépenses inutiles.

Sortir de la zone euro ?

Bien entendu, l’application d’un tel programme de transformation de l’économie ne serait pas exempte de conséquences et de résistances. Rien que la première de ces mesures – le refus de rembourser la dette – s’oppose frontalement à la volonté de la BCE. Face à la possibilité d’une victoire de Syriza aux élections grecques de juin dernier, nous avons déjà pu voir de quoi sont capables les classes dirigeantes de l’UE. Le scénario posé par ces classes dirigeantes est une voie sans issue : ne pas respecter les accords conclus avec la Troïka entraînerait l’expulsion, et la sortie de l’euro signifierait la ruine totale. L’unique voie restante est celle de se serrer encore plus la ceinture et de continuer à rembourser le « sauvetage ».

Face à de telles menaces, certains économistes, comme Costas Lapavitsas ou Pedro Montes, ont commencé à mettre en avant, et tout particulièrement dans le cas de la Grèce, la nécessité impérieuse d’une sortie de l’euro. Selon Lapavitsas, « l’UME (Union Monétaire Européenne) n’est pas une alliance de solidarité, de paix et de collaboration internationale. C’est un mécanisme principalement élaboré pour défendre les intérêts des banques et des grands capitalistes en Europe tout en promouvant les intérêts des pays du centre, comme l’Allemagne et la France, au dépens des pays de la périphérie (Grèce, Portugal, Etat espagnol) » [9]. Ainsi, pour ces auteurs, toute alternative destinée à changer le rapport de forces en faveur de la classe travailleuse « est impossible à l’intérieur du carcan de l’union monétaire » [10].

Cette vision n’est pas encore majoritaire dans la gauche de l’Etat espagnol et même dans une grande partie de la gauche radicale. Par exemple, le collectif madrilène Observatorio Metropolitano défend un projet d’Union européenne réformée puisque « ce n’est que d’une manière concertée que l’on peut opposer une force suffisante aux intérêts et aux privilèges des oligarchies financières » [11].

A partir d’une autre perspective, la Commission Economie d’Izquierda Anticapitalista (Gauche anticapitaliste) exprime également des doutes sur la sortie de l’euro en argumentant, en premier lieu, que «  la dette, tant publique que privée, malgré la nouvelle monnaie (nationale), continuerait d’être valorisée en euros. La dévaluation impliquerait non seulement un appauvrissement important du pouvoir d’achat (…), mais aussi une aggravation des conditions d’endettement (la valeur de la dette exploserait) » [12]. Mais tout cela ne constitue un problème qu’en ignorant le fait capital que les propositions de Costas Lapavitsas ou de Pedro Montes incluent précisément la nécessité de cesser de rembourser la dette.

L’autre argument de la Commission est qu’une sortie de chaque Etat pris séparément et poussant à la dévaluation entraînerait « une spirale de rivalités » qui ne laisserait pas de place à des « mesures internationalistes et de réanimation de l’économie ». Effectivement, la dévaluation ne garantit pas l’avenir économique d’un Etat isolé. Cependant, cela n’empêche pas d’appliquer d’autres mesures qui rompent avec la logique du marché, telles que la redistribution des richesses, la nationalisation des banques et des industries clés sous contrôle social, ainsi que la réorientation de l’économie afin de répondre aux besoins sociaux. Plus important encore, l’exemple d’un Etat qui commence un processus de rupture avec le capitalisme aurait une énorme répercussion internationale, avec un effet de contagion permettant de construire un cadre de solidarités avec d’autres pays. L’isolement serait ainsi rompu.

Au-delà de tout cela, l’argument en faveur d’une sortie de l’euro des pays de la périphérie appelle une rupture avec les intérêts de classe et les hiérarchies nationales qui dominent l’Europe actuelle. La gauche doit tenter d’impulser un programme d’action qui défende les intérêts de la classe travailleuse en ignorant ce qu’en pense l’Union européenne. Puisqu’une telle voie impliquerait nécessairement que la classe dirigeante européenne expulse de l’euro l’Etat qui appliquerait de telles mesures, la gauche doit développer une stratégie qui permette de défendre la majorité sociale.

La lutte est la seule voie

Il est certain que les « experts » de la pensée dominante qualifieraient toutes ces solutions de naïves et impossibles à mettre en œuvre. Et il est exact que la seule manière de les rendre possibles, d’imposer à la classe dirigeante des solutions progressistes, c’est au travers d’une croissance significative de la lutte de la classe travailleuse. Il est nécessaire que les gens s’organisent dans les quartiers, dans les lieux de travail pour lutter pour chaque emploi et service public menacé en reliant ces luttes au combat plus large contre l’austérité. Ainsi, par exemple, face à la fuite des capitaux, la gauche doit inciter les travailleurs des banques à contrôler les comptes des riches et empêcher ainsi qu’ils transfèrent leur argent.

Ces propositions pour une sortie anticapitaliste de la crise constituent à la fois l’aboutissement d’un processus et le début d’un autre. L’idée d’un programme de transitions signifie qu’il faut partir de mesures qui apparaissent comme logiques aux yeux d’une partie significative de la population et d’aller plus loin à partir d’elles. Les revendications exposées ici ne sont pas toutes révolutionnaires. Mais prises comme un tout, elles ont le potentiel d’orienter et d’impulser les luttes. Ce sont des mesures qui peuvent permettre de remettre en question la logique du capitalisme et d’inverser le rapport des forces afin de construire une alternative globale au système. C’est la seule manière d’en finir une fois pour toutes avec les crises économiques du capitalisme.


Source : http://enlucha.wordpress.com/2012/10/10/las-salidas-a-la-crisis-y-la-via-anticapitalista/
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera


[1Navarro, V., Torres, J., Garzón, A., 2011 : « Hay alternativas. Propuestas para crear empleo y bienestar social en España ». Madrid : Sequitur, p. 137

[2Mendoza, D., Sans, J., 2011 : “¿En caída libre ? Los desequilibrios globales de la economía”, La Hiedra, nº 1, octobre. Disponible sur : http://www.enlucha.org/site/?q=node/16573

[3« Durant la période de la crise (2007-2010), époque pendant laquelle le nombre de chômeurs est passé de 1,8 millions à plus de 4 millions en 2010, seulement (…) 8,5% des grandes entreprises ont subies des pertes. Toutes les autres ont engrangé des bénéficies », Navarro, V., Torres, J., Garzón, A. : op. cit, p. 135-136.

[4Une bonne explication sur une sortie anticapitaliste dans le cas d’un autre Etat périphérique, l’Irlanda, dans : O’Boyle, Brian, 2011 : « Capitalism in Crisis – The Socialist Solution to Market Madness ». Dublín, Socialist Worker.

[5Diagonal, 14 février 2011. Disponible sur : http://www.diagonalperiodico.net/Los-pisos-aun-deben-bajar-entre-un.html

[6Comme le propose la Plateforme des victimes des hypothèques (PAH), voir : http://afectadosporlahipoteca.wordpress.com/manifiesto-de-la-plataforma/

[8Les investissements des entités de capital à risque dans l’Etat espagnol a enregistré au premier semestre de 2012 une chute de 43% par rapport au premier semestre 2011, selon le rapport de l’ASCRI, disponible sur : http://www.ascri.org/upload/documentos/20120719_125714_365751667.pdf

[9Lapavitsas, Costas, 2012 : “Interview : Working people have no interest in saving the euro”, International Socialism Journal, nº 133, janvier. Disponible sur : http://www.isj.org.uk/index.php4?id=776&issue=133

[10Ibid.

[11Cité dans Stobart, Luke, 2012 : “Observatorio Metropolitano : Crisis y revolución en Europa. People of Europe rise up !”, La Hiedra, nº 2, janvier. Disponible sur http://enlucha.wordpress.com/2012/02/14/observatorio-metropolitano-crisi

[12Commission Economie d’Izquierda Anticapitalista, 2011 : “Desobedecer y Caminar : Hacia un modelo de desarrollo supranacional solidario”, Viento Sur, nº 119, p. 60-61.