Santiago Alba Rico

  • Les dangers de la lecture

    Santiago Alba Rico 22 mai 2013

    Le Chant V de l’Enfer de la « Divine Comédie » nous parle des dangers de la lecture. Dans ce chapitre, Dante rencontre Paolo et Francesca, les deux amants condamnés à la Cité Dolente à cause de leur passion adultère et le poète s’enquiert avec compassion de l’origine de ce « dangereux désir » qui les a conduits à la mort et à l’affliction éternelle. Pâle et larmoyante, Francesca se remémore le jour où, par pure distraction et sans « la moindre préméditation », elle lisait ensemble avec Paolo les amours de Lancelot et de la reine Genièvre . Absorbés dans le livre, haleine contre haleine, ils se surprirent eux-mêmes à arriver au passage dans lequel « le sourire tant désiré fut embrassé par son amant » et où Paolo, (...)

  • Combien vaut une vie humaine ?

    Santiago Alba Rico 5 mai 2013

    Combien vaut une vie humaine ? L’une des manières de la calculer est celle utilisée par les avocats de la multinationale Union Carbide afin de fixer le montant des indemnités aux victimes du désastre de Bhopal en 1984. Si le « revenu per capita » de l’Inde est (était à cette époque là) de 250 dollars tandis qu’aux Etats-Unis il est de 15.000 dollars, on peut alors conclure que la valeur moyenne d’une « vie indienne » est de 8.300 dollars tandis que celle d’une « vie étatsunienne » atteint 500.000 dollars. Les compagnies d’assurance utilisent habituellement ce type d’évaluations pour augmenter leurs marges de bénéfices.
    Il existe d’autres possibilités, que l’on juge plus barbares, à savoir celles de ces (...)

  • Forum Social Mondial à Tunis : Les vendeurs de causes perdues

    Santiago Alba Rico 7 avril 2013

    Le Forum Social Mondial 2013 s’est clôturé samedi dernier à Tunis avec une marche en solidarité avec la Palestine. Cette dernière est l’unique cause au monde – à part ce vague « un autre monde est possible » - qui rassemble sans distinction tous les mouvements sociaux, partis et organisations du spectre rebelle, y compris certaines forces de droite ou d’extrême droite, comme dans le cas des salafistes qui faisaient ondoyer leurs bannières noires, barbes au vent, au milieu de la multitude.
    En dehors de ce point de douleur partagée, le Forum a surtout été le champ paradoxalement festif d’un crépitement de luttes, de tensions et de rivalités territoriales. Un champ de bataille, si on veut, où se livraient (...)

  • Syrie et Irak : deux anniversaires entrelacés

    Santiago Alba Rico 20 mars 2013

    Cela fait deux ans en ce mois de mars qu’à débutée la révolution syrienne et il y a très peu de choses à fêter.
    La férocité criminelle du régime, qui combine dans la meilleure tradition impérialiste les bombardements aériens et les escadrons de la mort ; l’ignominieux soutien de la Russie et de l’Iran ; la moins ignominieuse stratégie de « régulation de la douleur » de la part des Etats-Unis et de l’UE en faveur d’Israël ; l’incapacité de l’opposition à représenter quelque chose de plus que les intérêts partisans ou personnels ; la « sectarisation » de l’affrontement militaire alimentée par l’Arabie Saoudite et le Qatar ; l’influence croissance du djihadisme sur le terrain et le fait, enfin, que l’ASL (Armée (...)

  • Dossier Venezuela : Après la mort de Chávez

    Guillermo Almeyra, Olga Rodríguez, Patrick Guillaudat, Santiago Alba Rico 7 mars 2013

    Décédé des suites d’un cancer le 5 mars 2013, Hugo Chávez a concentré sur son nom autant de haines que de passions. Hai à droite pour avoir osé remettre en cause la subordination du Venezuela aux intérêts US et l’accaparement de la rente pétrolière par les classes sociales privilégiées. Adulé par une population qui a vu reculer la misère, et qui a enfin profité d’une part non négligeable des revenus pétroliers.
    A l’encontre du dogme néolibéral qui traite l’économie come un phénomène naturel et nie toute possibilité d’intervention politique pour la contrôler, Chávez a remis au goût du jour le primat du politique sur l’économie. Malgré un lourd héritage historique où le mouvement social a été lourdement réprimé (...)

  • Quelques réflexions sur le Mali

    Guillermo Almeyra, Pierre Stambul, Santiago Alba Rico 13 février 2013

    Les interventions militaires occidentales se sont multipliées. En Afghanistan, en Irak, en Libye, le même prétexte a toujours été avancé : protéger la « civilisation », les femmes, la démocratie contre la barbarie. On a vu le résultat : des centaines de milliers de victimes « collatérales » (en grande majorité des civils), des sociétés désintégrées, des intégristes légitimés et armés. Et c’est le chaos produit par l’intervention impérialiste en Libye qui produit aujourd’hui le chaos au Mali ou dans le Sahara algérien.
    -- La Françafrique est plus que jamais une réalité. L’armée française qui intervient est celle qui a soutenu le génocide rwandais. Les armées africaines qui interviennent ont installé des dictatures par (...)

  • Sur l’assassinat du dirigeant de gauche Chokri Belaïd : fin prématurée ou nouveau départ ?

    Santiago Alba Rico 10 février 2013

    Sans vouloir forcer un parallélisme trompeur, nous pourrions dire qu’en Tunisie l’assassinat de l’avocat et dirigeant marxiste Chokri Belaïd évoque l’un des moments les plus tendus de la transition espagnole : le massacre d’Atocha en 1977 (*), tournant et accélération de la décomposition-recomposition du régime.
    C’est d’emblée, si l’on veut, un tournant mental et culturel car les Tunisiens étaient habitués à mourir dans des commissariats ou dans des affrontements avec la police mais ignoraient le terrorisme et la violence politique. Cela explique sans doute cette étrange suspension de l’état d’esprit collectif, entre la terreur sacrée et le frisson « historique » qui domine depuis hier toute la société (...)

  • Les dangers du laïcisme

    Santiago Alba Rico 23 janvier 2013

    On peut dire qu’il y a deux processus, entrelacés mais distincts, qui convergent dans ce que les Européens appellent le « laïcisme ». Nous avons d’une part une combinaison tenace d’efforts sociaux et intellectuels – depuis Spartacus ! – destinés à libérer les idées de justice et de droit de l’autorité d’un dieu. Cet effort se cristallise au XVIIIe siècle dans les Déclarations des Droits de l’Homme, dont la valeur fondamentale, au-delà de son contenu spécifique, est la reconnaissance de la raison humaine comme source de décision morale et des être humains concrets en tant que sujets de droit inaliénables.
    A partir de ce moment, à la prétention religieuse que ces idées de justice et de droit peuvent également (...)

  • Deux ans après son immolation : ce que Mohamed Bouazizi a changé

    Santiago Alba Rico 19 décembre 2012

    Bien qu’il soit mort le 4 janvier, 18 jours après son geste et 10 jours avant la chute de Ben Ali, la mémoire tunisienne, arabe et mondiale retient la date du 17 décembre 2010 quand Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant de légumes sans licence, tenta de mettre fin à ses jours en s’immolant devant le palais du gouverneur de Sidi Bouzid, une ville de 40.000 habitants dans le centre de la Tunisie.
    Ce geste commença à prendre une dimension mythique au fur et à mesure que son onde expansive toucha tout le pays puis l’ensemble du monde arabe, comme une étincelle de rage et de douleur qui a alimenté et alimente encore un malaise collectif et une rébellion incessante.
    Mohamed Bouazizi est devenu un mythe. (...)

  • Le salafisme : un danger nouveau ?

    Santiago Alba Rico 16 décembre 2012

    Deux ans après le début du dénommé « Printemps arabe », les médias occidentaux braquent à nouveau leurs projecteurs sur « l’irrésistible » menace que représente l’Islam pour les fragiles processus « de démocratisation » ouverts en Tunisie et en Egypte. Pour certains, il s’agit de la preuve que rien d’essentiel n’a changé. Pour d’autres, c’est le retour à l’instrumentalisation de l’islamophobie pour empêcher précisément que ces changements se produisent.
    A ceux qui soutiennent que rien n’a changé, nous pourrions signaler d’emblée un changement notable dans la terminologie journalistique. D’où sont donc sortis ces « salafistes » dont personne n’avait entendu parler avant ? S’agit-il d’une « nouvelle force » dans le (...)