Retour sur la victoire de Chavez : Radicalité vs. conciliation droitière

Manuel Sutherland 14 octobre 2012

Hugo Chavez, le président de la République bolivarienne du Venezuela qui vient d’être réélu, a remporté sa quatrième élection en 14 ans. Le dimanche 7 octobre, il a obtenu un solide 55% (7.936.061 votes) contre le patron multimillionnaire de quarante ans, Henrique Capriles Radonski, qui a obtenu 44,39% (6.426.286) [1]. Cette victoire a été saluée avec émotion par plusieurs présidents d’Amérique latine. La victoire du chavisme est vue comme un renforcement du projet d’une Amérique latine anti-néolibérale et progressiste [2]. Mais il faut se poser une question : ses indices de popularité ont-ils progressé ou diminué ? Et que se passera-t-il ensuite ?

Une victoire obtenue avec moins de votes qu’aux dernières présidentielles

Même si les chavistes exhibent à profusion de larges sourires, il existe, en arrière fond, une sourde préoccupation devant la stagnation des votes en faveur du président Chavez. Un retour en arrière s’impose pour le comprendre. En 2006, le chavisme était à son sommet : Hugo Chavez remportait les élections présidentielles avec 63% (7.309.080 votes) contre 37% pour le candidat de l’opposition, Manuel Rosales, qui obtenait à peine 4.292.466 votes.

Indépendamment du fait qu’il manque encore 4% des bulletins exprimés [3], il y a aujourd’hui un recul électoral notoire pour le chavisme. En le calculant en valeurs relatives, le chavisme a perdu près de 9% de ses votes antérieurs. En termes absolus, bien qu’il a obtenu près de 400.000 votes supplémentaires qu’en 2006, il faut rappeler que le Registre National Electoral (RNE) de 2012 compte 18.903.937 personnes, soit 3 millions de nouveaux électeurs, et que l’abstention fut moindre cette année qu’il y a 6 ans. Malgré tout cela, le vote chaviste n’a que très peu progressé. Si nous extrapolons les 63% obtenus en 2006 par rapport aux 55% gagnés aujourd’hui, on peut dire que le chavisme a perdu près d’un million et demi de votes [4]. Une quantité non négligeable, en tenant compte de la consolidation des plans sociaux, des aides aux plus nécessiteux et des divers plans d’assistances menés depuis lors.

Tout cela démontre une usure importante, d’autant plus que le chavisme avait mené une énorme campagne électorale et avait accéléré une série de programmes sociaux massifs dans le but évident d’augmenter l’adhésion politique en sa faveur. Dans ce sens, le chavisme avait relancé l’ambitieuse Mission Logements, qui a compté avec une « aide » internationale importante fournie par des entreprises chinoises, russes, iraniennes, etc.

De manière arrogante, la majorité des cadres intermédiaires chavistes tablaient sur un score - et Chavez appelait à un tel objectif - de 9 à 10 millions de votes, ce que la réalité a brutalement démenti. Malgré les déclarations de Chavez disant que ce « fut une victoire parfaite sur toute la ligne », la vérité est que les expectatives étaient autres.

Capriles Radonski, le perdant vainqueur

Il y a quelques mois, j’avais écrit un article pour une revue argentine où j’expliquais les origines et l’évolution politique de Radonski [5]. Nous y avions souligné ses talents répressifs et néofascistes quand il fut l’un des acteurs de l’assaut brutal mené contre l’ambassade de Cuba au Venezuela pendant le coup d’Etat d’avril 2002 contre Chavez.

Cependant, la mémoire de la droite vénézuélienne est courte et cette personne a été capable de gagner avec aisance les élections internes de la Mesa de la Unidad (MUD, Table de l’unité, coalition des forces antichavistes, NdT). Avec une campagne vigoureuse et effrénée, il a pu attirer les jeunes électeurs antichavistes, un secteur en croissance rapide. Le rôle central de la jeunesse dans la campagne de Capriles a été notoire. Tous ses centres de campagne étaient animés par des étudiants universitaires, ce qui, avec le précédent candidat de l’opposition à la présidentielle, Manuel Rosales, aurait tout simplement été impossible. Il n’est pas difficile de penser que l’augmentation des votes en faveur de l’opposition est due aux jeunes qui se sont récemment inscrits au registre électoral national.

Radonski a adopté des positions conciliatrices avec le chavisme – peu crédibles par rapport à son itinéraire – et il a obtenu en réalité un succès électoral prometteur – si l’on tient compte de l’impossibilité de vaincre aujourd’hui un chavisme pleinement consolidé. Nous disons cela parce que le bloc antichaviste est passé de 4,3 millions de votes à 6,5 millions. Une augmentation relative de presque 10% du vote total, et de presque 50% par comparaison aux précédentes élections présidentielles, ce qui représente un succès très important pour une coalition aussi hétéroclite face à une domination électorale du chavisme aussi intense.

Capriles Radonski a clairement donné l’impression d’être un rival qui se prépare à prendre le pouvoir à moyen terme (2018), à l’occasion d’un contexte électoral plus favorable, c’est-à-dire au moment où la détérioration de la popularité du chavisme du fait de l’augmentation des problèmes que rencontre la société vénézuélienne (insécurité, coût de la vie élevé, chômage, etc.) sera déterminante. Si les tendances électorales actuelles continuent d’évoluer dans ces directions pour les deux camps, Capriles pourrait bien être le prochain et le plus néolibéral président du Venezuela.

Il a habilement reconnu sa défaite le 7 octobre et lancé des appels à la paix et à la sérénité. Plus important encore, il a concrétisé le rêve de son parti Primero Justicia (PJ) – clone du parti ultra droitier Primero Colombia et enfant du groupe réactionnaire Tradition, Famille et Propriété – de devenir le parti hégémonique au sein de l’opposition. Un parti solide qui est en train d’enterrer les vieux partis de la droite traditionnelle en rassemblant en son sein tous les ultra libéraux.

Pour cette raison, et de par son caractère ouvertement néolibéral et antipopulaire, Primero Justicia semble être le parti qui se situe à l’extrême opposé du chavisme (y compris par la composition directement bourgeoise de ses membres) et qui pourrait, en conséquence, obtenir un soutien plus important de la part de la droite internationale. Les partis qui avaient traditionnellement gouverné le Venezuela dans le passé (AD et COPEI) ont pratiquement disparu du radar.

On pourrait dire, comme Bush : « mission accomplie ». Primero Justicia a mené la campagne de manière sectaire par rapport aux autres forces de l’opposition et à tout fait pour occulter et faire sombrer dans l’oubli les autres partis. Avec ce capital politique, il représente une opposition plus tenace que le conglomérat atomisé qui attaquait, par le passé, le gouvernement en ordre dispersé.

45% d’électeurs d’opposition

Les « jours faciles » du chavisme semblent terminés. Avec presque toute la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie contre lui (avec ses appareils de propagande idéologique et ses soutiens internationaux), le chavisme n’aura pas les mêmes marges de manœuvre. Bien que la base populaire de l’opposition se sente aujourd’hui vaincue et sans espoir (elle a six années supplémentaires de Chavez devant elle), sa direction est forte et échafaude toute une série de plans pour forcer le chavisme à suivre la voie de la conciliation. Le chavisme, quant à lui, ne semble pas chercher autre chose qu’une sorte de « pax romana » bolivarienne qui permette la coexistence pacifique et les accommodements. Il est à prévoir que les mesures les plus critiquées par la bourgeoisie (celles qui sont les plus politiquement avancées) seront mises en œuvre avec peu de conviction, avec tact et lenteur.

L’espace pour la négociation et les armistices semble s’élargir et le pays est à la veille d’un nouveau bipartisme plus marqué qu’avant, si tant est que Primero Justicia parvienne à consolider le capital politique qu’il a obtenu.

Bien que tout cela puisse paraître commode pour les deux parties, le chavisme, lui, va connaître toute une série de pressions et de responsabilités étatiques à assumer dans les six années qui viennent. En effet, le Venezuela a le taux d’inflation le plus élevé au monde ; des importations hypertrophiées ; une dépendance extrême vis-à-vis du pétrole ; une surévaluation exorbitante de sa monnaie ; une essence tellement subsidiée qu’il ne coûte qu’un dollar pour remplir son réservoir ; une production industrielle rachitique et un endettement (interne et externe) sidéral. Tout cela nécessite de mettre en oeuvre des changements structurels drastiques.

Comme marxistes, nous pensons que la voie conciliatrice est en train de saper les bases du chavisme et que seule la radicalité peut rendre confiance à la majorité des masses et faciliter la résolution des problèmes cités. Pour les partisans de Chavez, résoudre les difficultés structurelles du capitalisme vénézuélien ne peut se faire que par deux voies : soit pousser le processus bolivarien vers une gauche réellement socialiste, ce qui implique une épreuve de force avec la bourgeoisie, soit pactiser avec cette bourgeoisie des prébendes, des privilèges et des concessions qui affecteront durement la classe ouvrière et ne résoudront pas les problèmes de fond.

Par les déclarations déjà entendues, on peut constater que l’idée dominante dans la direction chaviste est celle de la conciliation et de la négociation ouverte avec le patronat national et transnational. S’il en est ainsi, des politiques anti-ouvrières seront à l’ordre du jour, telles que la dévaluation de la monnaie, l’augmentation de la TVA, la réduction des dépenses sociales, la négociation à la baisse des contrats de travail collectifs, des concessions léonines d’exploitation des ressources naturelles au profit de multinationales, l’augmentation des salaires en dessous de l’inflation, ainsi qu’un ensemble de mesures d’ajustement macroéconomique que le gouvernement a critiqué dans le programme de Radonski [6], mais qu’il ne semble pas entièrement repousser.

L’organisation socialiste, la critique et l’activisme contre la bourgeoisie, contre la boli-bourgeoisie et contre l’élite de la bureaucratie au sein du mouvement hétérogène chaviste, semblent être l’unique alternative pour éviter un ajustement économique anti-ouvrier échelonné. Et éviter que les problèmes du capitalisme vénézuélien ne stimulent la victoire d’une candidature ultralibérale et antisociale de Capriles en 2018.

Source : http://www.aporrea.org/ideologia/a151769.html
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera


[1Résultats officiels du Centre National Electoral à 9h24, disponibles sur
http://www.cne.gob.ve/resultado_presidencial_2012/r/1/reg_000000.html

[2Aharonian, Aram, Venezuela : « Un triunfo esperado, gratificante, alentador », 7 octobre http://www.kaosenlared.net/america-latina/item/33296-venezuela-un-triunfo-esperado-gratificante-alentador.html

[3Op. Cit.

[4Marcano, Omar, Rabia, « Dolor y Frustración en Clase Media. Disminución Porcentual Dramática de Votación Chavista respecto a 2006 », 8 octobre 2012 : http://comitesocialista.blogspot.be/2012/10/rabia-dolor-y-frustracion-en-clase-media.html

[5Sutherland, Manuel, « Capriles Radonski, ¿cómo es el candidato que enfrenta a Chávez ? La salud del Presidente y la especulación en torno a la sucesión » 21 août 2012 : http://www.kaosenlared.net/america-latina/item/28172-capriles-radonski-%C2%BFc%C3%B3mo-es-el-candidato-que-enfrenta-a-ch%C3%A1vez?-la-salud-del-presidente-y-la-especulaci%C3%B3n-en-torno-a-la-sucesi%C3%B3n.html

[6Voir le document où les conseillers en économie de Capriles évoquent ses premières mesures antipopulaires (congeler les pensions, augmenter les tarifs de l’électricité, etc.) : http://www.ciudadccs.info/wp-content/uploads/DOC-ACCIONES-ECON%C3%93MICAS-MUD.pdf