Le facteur kurde dans la révolution syrienne

Tino Brugos 14 septembre 2012

Cela fait plus d’un an qu’a débuté la révolte en Syrie contre le gouvernement autoritaire de Bachar Al Assad. Depuis lors la mobilisation s’est maintenue de manière soutenue, élargissant son rayon d’action jusqu’à atteindre - bien que ponctuellement – toutes les régions du pays. Le gouvernement a répondu par une répression sans pitié qui a obligé plusieurs organismes internationaux à se prononcer sur l’affaire. Malgré son isolement et sa division, l’opposition syrienne est parvenue à articuler des groupes de pression internationaux qui ont mis le régime du parti Baath contre les cordes. Mais la tâche de construire une alternative unifiée et stable, du fait du caractère hétérogène des forces qui participent à la révolte, s’est révélé plus complexe. On peut identifier plusieurs courants, comme les islamistes, où les Frères Musulmans jouent un rôle de premier plan ; des soldats déserteurs qui se sont organisés dans une armée syrienne libre, des secteurs dissidents du régime lui-même (très minoritaires) et aussi les Kurdes.

Présents en Syrie depuis le tracé des frontières au Moyen Orient il y a un siècle, le peuple kurde doit affronter plusieurs facteurs qui rendent difficile son activisme politique, comme dans les cas de la Turquie, de l’Irak ou de l’Iran. Le plus important est sans doute son faible poids démographique : il y a plus ou moins un million et demi de Kurdes en Syrie pour une population totale de quinze millions d’habitants, ce qui représente autour de 10% de l’ensemble de la population syrienne. Cette donnée illustre les limites de l’intervention kurde dans les affaires du pays, mais il convient de ne pas la sous estimer pour autant vu que la minorité alaouite qui contrôle le pouvoir depuis plus de trois décennies représente plus ou moins 13% de la population.

Les Kurdes : un siècle dans le tourbillon du Moyen Orient

Pendant des siècles, le peuple kurde fut majoritairement intégré au sein de l’Empire ottoman. Au sein de ce dernier, grâce à leur condition de membres de la communauté islamique, ils jouirent d’une série de privilèges. Du fait de leur localisation dans l’extrême orient de l’empire, dans la zone montagneuse frontalière avec l’Iran, ils purent maintenir une série de principautés autonomes jusqu’au milieu du XIXe siècle quand s’initia le processus de centralisation et de modernisation de l’Etat ottoman.

Au début du XXe siècle, plusieurs questions nationales émergèrent dans la région : Arméniens, Arabes, Kurdes, Turcs, Assyriens… La Première guerre mondiale représenta un véritablement tremblement de terre dans cette région et elle s’accompagna par la mise en œuvre de politiques génocidaires qui faillirent pratiquement exterminer des peuples ancestraux tels que les Arméniens et les Assyriens. La diversité ethnique existante dans la haute Mésopotamie ou dans l’Anatolie orientale fut « simplifiée » par des massacres de masse mais, par contre, l’uniformité politique fut profondément altérée par le tracé des frontières des Etats existants aujourd’hui. Ce fait a particulièrement touché le peuple kurde, en bonne partie consacré à l’élevage de bétail nomade et a marqué son existence au long des décennies suivantes car il a du s’adapter à une situation nouvelle qui imposait des limites là où, pendant des siècles, il avait librement exercé ses activités.

La création de nouvelles entités politiques fut l’oeuvre des grandes puissances impérialistes qui avaient triomphé à l’issue du conflit mondial. Bien avant la fin de ce dernier, la France et l’Angleterre avaient signé un accord secret (Sykes-Picot) [1] de partage du Moyen Orient en une série de zones d’influence. L’exploitation encore balbutiante des gisements pétroliers de la région constituait la toile de fond de ce pacte qui imposait une série de frontières artificielles ne respectant pas les unités régionales, administratives et économiques jusqu’alors existantes.

Le partage final se fit entre vainqueurs et vaincus. Ainsi surgirent les régimes de « Mandats » aux mains de la France et de la Grande-Bretagne (respectivement en Syrie et en Irak) au détriment de la Turquie, mais, surtout, au dépend des intérêts de ceux qui résidaient dans ces territoires : Arabes et Kurdes, principalement. Plusieurs exemples sont utiles pour comprendre le caractère artificiel des frontières ainsi tracées. La limite entre la Turquie et la Syrie suivait la ligne du chemin de fer de Bagdad, construit peu avant le début des hostilités. Or, la principale zone de peuplement des Kurdes (le Kurdistan) se trouvait des deux côtés de ce chemin de fer. On peut souligner de la même manière le caractère arbitraire de frontières qui brisaient les espaces traditionnels de pâturage et d’émigration saisonnière des nomades kurdes ou qui faisaient éclater des unités régionales préalablement existantes. C’est le cas de Yazira, région du nord-est de la Syrie qui se retrouva ainsi coupée des deux grands centres administratifs avec lesquels elle était en rapport jusqu’alors : Diyarbakir, qui resta au sein de la Turquie, et Mossoul, qui fit alors partie de l’Irak actuel.

Ce partage territorial fut soumis à de fortes tensions du fait de la rivalité et de l’avarice des vainqueurs. Ainsi, le territoire de Mossoul devait initialement passer aux mains des Français, mais ce furent les Britanniques qui prirent et occupèrent la ville aux Turcs quelques jours après la signature de l’armistice. L’Angleterre refusa de lâcher cette conquête car elle était déterminée à contrôler la production pétrolière dans cette zone et ce même au prix d’un contentieux compliqué avec la Turquie qui dura jusqu’en 1925, quand ce pays renonça formellement à récupérer la région de Mossoul.

La France fut en conséquence forcée de réduire ses prétentions. Mais elle parvint tout de même à étendre sa zone d’influence jusqu’au Tigre, occupant la région du haut Yazira, une zone aride qu’utilisaient de manière saisonnière les pasteurs arabes et kurdes qui refusèrent, au début, de reconnaître les nouvelles limites, ce qui provoqua des affrontements et des conflits avec les forces d’occupation françaises.

Pour en finir avec le nomadisme, la France mit en oeuvre un plan de colonisation dans la Yazira qui permit de répartir la terre entre les pasteurs kurdes mais aussi parmi les réfugiés chrétiens qui fuyaient la Turquie (Arméniens, Assyriens et Jacobites). La puissance coloniale française suivait ainsi un plan destiné à pacifier ses nouvelles possessions en y encourageant l’installation de diverses communautés afin de faire contrepoids au nationalisme arabe qui exigeait l’indépendance immédiate de la Syrie. La défaite de la révolte kurde du Cheik Saïd en 1925 et la vague de répression consécutive en Turquie contre les Kurdes de la plaine poussa des milliers de personnes à se réfugier en Syrie.

Ainsi, c’est au moment où se réalisa le partage du Kurdistan qu’apparut la problématique spécifique des Kurdes de Syrie. Les nouvelles frontières laissèrent des poches de populations kurdes à l’intérieur de la Syrie, en groupes compacts mais isolés entre eux. Ce fait entraînera plusieurs conséquences dans la suite des événements. Les Kurdes constituent une communauté très homogène dans les aspects linguistiques et religieux (les Kurdes sont sunnites et parlent le Kourmanji) et ils continuèrent à entretenir des liens avec les groupes qui étaient restés de l’autre côté de la frontière, en Turquie et en Irak. Dans le nord de la Syrie, près de la frontière avec la Turquie, se trouve le Kurd-Dagh et la vallée d’Efrin et au nord-est se trouve Yazira. En réalité, il s’agit d’appendices territoriaux de zones plus vastes avec lesquelles les rapports sont aujourd’hui coupés. Ainsi, Urfa était le centre urbain de référence de la première zone et Diyarbakir celui de la seconde. Pour briser ces liens, les Français procédèrent à la fondation de nouveaux réseaux urbains, de tracés de routes et de connexions avec les nouveaux centres de pouvoir. La partie occidentale de la zone kurde fut intégrée à la région autour de la ville d’Alep, tandis que dans l’est furent fondées de nouvelles villes telles que Quamishli et Al Hasaka, où les Kurdes et les Assyriens devinrent très vite majoritaires.

Pour la population kurde de Syrie, cette distribution territoriale constitua un traumatisme car il y eu rupture de continuité entre les deux zones, ce qui rendait plus difficile sa reconnaissance et posera des difficultés à l’heure de s’identifier comme égaux, de s’organiser et de réclamer une autonomie administrative. Il lui faudra des années pour dépasser l’idée qu’elle n’était qu’un simple appendice périphérique à l’intérieur d’un nouveau cadre étatique.

L’attitude manipulatrice de la France

Dans un premier temps, afin de garantir son contrôle sur l’ensemble de la Syrie, la France procéda à la création d’unités administratives confessionnelles. Elle constitua ainsi un territoire pour les Alaouites et un autre pour les Druzes. Mais les Kurdes, de confession sunnite, restèrent intégrés dans la zone arabe pour tenter de les diluer afin de ne pas favoriser leur identité en tant que peuple. Par contre, l’identité kurde était mise en avant et instrumentalisée quand il s’agissait de gêner les aspirations turques. Le pouvoir colonial français favorisa ainsi l’installation de certains groupes kurdes ayant des aspirations nationalistes dans la Yazira et on leur permit très vite de développer des activités politiques… à condition, bien entendu, qu’elles soient exclusivement dirigées contre la Turquie. La France favorisa également l’intégration de Kurdes dans la nouvelle force militaire créée par le Mandat. Dans ce cas, il s’agissait de renforcer la surreprésentation des minorités dans cette force militaire face à la majorité arabe afin de garantir sa fidélité. C’est là que trouve son origine la grande influence que a la minorité alaouite a toujours exercé au sein de l’armée en Syrie.

Ce fut dans la région de Yazira que commencèrent à se développer les activités du Khoyboun, la « Ligue Nationale pour l’Indépendance », parti kurde créé par le noble Bédir Khan qui avait déjà exprimé des revendications nationalistes à la fin de l’époque ottomane. On considère le Khoyboun comme le premier parti politique, au sens moderne du terme, créé par le peuple kurde. Son activité recouvrait divers fronts. Le front culturel, d’abord, appelé à acquérir une grande importance. Le front diplomatique, ensuite, en encourageant toutes les exigences kurdes face à la communauté internationale et, enfin le front insurrectionnel en Turquie, en impulsant la rébellion d’Aararat dès les années ’30, avec le soutien des nationalistes arméniens du parti Dashnak [2], majoritaire dans la diaspora arménienne.

Malgré l’échec de la révolte, due à la supériorité militaire turque, le Khoyboun devint un facteur clé dans l’articulation des aspirations et des besoins de la population kurde de Syrie. Devant ce péril potentiel, et pour déjouer les accusations turques de connivence avec les rebelles, la France suspendit les activités du Khoyboun. Cela n’empêcha pas que, dès la moitié des années ’30, des Kurdes posèrent ouvertement la nécessité d’un auto gouvernement pour la région de Yazira, ni qu’un activisme kurde continue à se développer en se centrant sur le travail culturel. Ainsi, la revue « Hawar » (La Flamme) constitua une référence à l’époque et c’est d’elle que sortit la première proposition de standardisation de la langue kurde avec un alphabet latin, comme pour les autres langues indo-européennes. Ce projet eut par la suite d’importantes conséquences, car il permit de rendre visible et de différencier la langue kurde de l’arabe, tant en Syrie qu’en Irak.

Indépendance et suspicions

En 1946, la Syrie obtint enfin son indépendance. La population kurde constituait une minorité au sein du nouvel Etat. Cela n’évita cependant pas que, dans les rangs du nationalisme arabe, ont l’a perçoive comme un ennemi potentiel pour l’intégrité nationale syrienne. Dans les rangs du parti Baath (nationaliste et panarabiste) la Syrie était définie comme une entité arabe et les Kurdes étaient vus comme des collaborateurs potentiels de la France, de la Turquie ou d’Israël. De plus, le nouveau régime commença à répandre l’idée que la majorité kurde de la région de Yazira était le fruit d’une immigration illégale destinée à créer de manière artificielle une revendication nationaliste. En conséquence, cette population « illégale » devait retourner en Turquie. On procéda alors à de nouveaux recensements qui limitèrent le droit à la citoyenneté syrienne pour des milliers de Kurdes qui vivaient en Syrie depuis plusieurs décennies. C’est depuis cette époque qu’existe en Syrie un groupe de Kurdes qui n’ont pas accès à la citoyenneté, question qui constitua depuis lors l’une des principales revendications kurdes. Ainsi, au début de la révolte actuelle, Bachar Al Assad tenta précisément de gagner la fidélité des Kurdes en déclarant que la nationalité syrienne serait dorénavant accordée à tous les Kurdes qui en feraient la demande.

La révolte kurde de Moustafa Barzani en Irak [3] eut un écho important tant en Syrie qu’en Turquie. Son développement au cours de la décennie des années ’60 fut parallèle à la montée de l’arabisme et du nassérisme [4], ce qui provoqua une réaction hostile dans les milieux dirigeants syriens à l’encontre des Kurdes. Ces secteurs décidèrent ainsi d’appliquer la doctrine connue sous le nom de « Ceinture arabe », à partir de rapports confidentiels dans lesquels on encourageait le gouvernement à prendre des mesures destinées à briser la cohésion interne de la communauté kurde. On y suggérait des mesures telles que le déplacement des Kurdes de leurs installations frontalières traditionnelles ; le refus de reconnaître le droit à l’éducation en langue kurde ; le rapatriement en Turquie de ceux qui ne pouvaient pas démontrer leur enracinement avant les années trente ; l’imposition d’oulémas arabes dans les mosquées ; un processus de colonisation arabe semblable à celui mis en œuvre en Irak dans la région kurde de Kirkuk, etc. Plusieurs de ces mesures furent effectivement menées à bien en tant que réponse officielle du régime face à la crainte de voir la révolte kurde s’implanter en Syrie. L’objectif principal était de créer une zone frontière vide de toute population kurde tout au long des 375 Km de frontières avec la Turquie et l’Irak et sur 15 Km de profondeur afin de briser la cohésion territoriale avec les groupes kurdes qui vivaient au-delà des frontières syriennes.

La politique des « blocs » de la période de la Guerre froide fut également un facteur négatif pour les Kurdes. Ainsi, le PDK de Barzani en Irak, qui s’affrontait au nationalisme socialisant d’un parti Baath flirtant avec l’URSS, opta pour le camp nord-américain, ce qui entraîna une plus forte stigmatisation encore des Kurdes présentés comme des alliés d’Israël, le principal ennemi du monde arabe. Ainsi, quand se créa le PDK-S (Parti démocratique du Kurdistan en Syrie) en 1957, la réaction du gouvernement de Damas fut son interdiction immédiate, en dépit du fait que sa plateforme politique ne présentait pas d’aspects particulièrement dangereux : reconnaissance de l’identité kurde, droits culturels, gouvernement démocratique en Syrie et développement économique des régions kurdes.

La Guerre froide eut un impact particulier sur le mouvement kurde car les grandes puissances décidèrent de l’instrumentaliser, entraînant ainsi une série d’affrontements fratricides entre les Kurdes d’Irak avec ceux d’Iran, annonçant d’autres encore plusieurs années plus tard.

La Syrie et le PKK : une relation intéressée

Le régime syrien comprit également que la répression des Kurdes de Syrie était parfaitement compatible avec l’encouragement aux aspirations kurdes dans les Etats voisins afin d’obtenir quelques bénéfices politiques. Ainsi, dès que fut consommée la rupture entre le Baath syrien et celui d’Irak, la Syrie appuya la création de l’UPK, l’Union patriotique du Kurdistan en Irak, dirigée par Talabani, afin de torpiller les possibles négociations de paix entre Saddam Hussein et Barzani. Mais la plus grande instrumentalisation du mouvement kurde fut réalisée par le régime syrien à partir de 1980 quand il accueillit sur son territoire les Kurdes du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), dirigé par Oçalan, qui fuyaient le coup d’état militaire qui s’était déroulé cette année là en Turquie.

Depuis que le PKK a commencé la lutte armée en 1984, la Syrie a offert soutien et asile aux guérilleros kurdes. Les motivations principales d’une telle attitude relèvent des tensions toujours existantes entre la Turquie et ses voisins arabes depuis la fin de la Première guerre mondiale. La politique étrangère des deux parties est une succession de désaccords tout au long du XXe siècle. La Turquie opta pour le camp occidental pendant la Guerre froide tandis que le monde arabe explora différentes alternatives afin de trouver une voie par laquelle faire valoir ses réclamations contre l’héritage de l’époque coloniale, les interventions néo-coloniales des grandes puissances et la question de la Palestine principalement. Dans cette mésentente générale, la Syrie avait deux griefs à ajouter : sa réclamation sur le territoire d’Alexandrette (Iskanderun en Turc) dévolue par la France à la Turquie en 1939, ce que la Syrie n’a jamais accepté et, dans la période plus récente, l’application du GAP (Projet de Grande Anatolie) destiné à réguler le cours de l’Euphrate par la construction d’une série de grand barrages au Kurdistan de Turquie, ce qui pourrait avoir de dangereuses conséquences pour les ressources hydrauliques nécessaires à la Syrie afin de développer son agriculture.

La Syrie offrit ainsi pendant plusieurs années une base arrière sûre pour les activités du PKK à une époque où ce dernier canalisait toutes les aspirations de la jeunesse kurde de Turquie. On put ainsi observer le paradoxe d’un régime syrien qui refusait de reconnaître la langue kurde, qui interdisait l’édition de livres en Kurde ou les chants traditionnels dans les mariages et les fêtes mais qui, en même temps, apparaissait comme le protecteur de l’insurrection kurde dans le pays voisin. Pendant cette période, des secteurs de la jeunesse kurde de Syrie furent attirés par la guérilla du PKK et passèrent en Turquie pour lutter dans ses rangs sans que le régime syrien n’y fasse obstacle. Des fonds étaient également récolté parmi les Kurdes de Syrie pour le PKK et la fête kurde du Newroz fut célébrée en Syrie comme une fête traditionnelle - mais en la baptisant officiellement « Jour de la Mère » et comme une fête pour tout le pays, de manière à la reconnaître sans citer les Kurdes. Pour le régime de Damas, il s’agissait avant tout d’éloigner le problème kurde qui, de question domestique, devenait un problème interne des pays voisins, et particulièrement pour la Turquie.

Cette situation paradoxale s’interrompit brutalement en 1998 quand l’armée turque, la plus grande armée de l’OTAN en effectifs, se déploya sur la frontière avec la Syrie et menaça sérieusement de déclencher un conflit armé. Damas céda à la pression et toutes les installations du PKK en Syrie furent démantelées. Oçalan fut donc forcé d’abandonner son refuge dans la vallée de la Bekaa (zone du Liban contrôlée par la Syrie) et finit peu de temps après dans les mains du MIT (les services de renseignements turcs). Il se reproduisit à ce moment une situation similaire à celle de 1975 avec les Kurdes d’Irak. A cette occasion, contre tout pronostic, l’Iran et l’Irak parvinrent à un accord sur leurs différents territoriaux, ce qui entraîna le démantèlement de l’insurrection kurde qui comptait sur le soutien iranien. Après l’accord entre Damas et Ankara, ce fut au tour du PKK de voir sa base arrière s’effondrer, ce qui rendit plus difficile encore sa lutte en Turquie

Les Kurdes de Syrie après Hafez Al Assad

Bien que les activités politiques kurdes étaient interdites en Syrie, cela n’empêcha pas le PDK-S de développer une activité politique clandestine. La recherche des voies permettant d’influencer les événements politiques, la nécessité de parvenir à des accords avec d’autres forces de l’opposition ou la possibilité d’obtenir un certain degré de légalité entraînèrent de multiples débats au sein du mouvement kurde en Syrie, ce qui provoqua son atomisation et la formation de multiples regroupements obéissants à des intérêts tribaux ou familiers. De son côté, le Parti Communiste syrien (PCS), à l’instar de son homologue irakien, parvint à s’implanter solidement dans la communauté kurde car il était perçu comme le parti qui défendait les intérêts des Kurdes dans le pays.

Il fallut attendre la mort de Hafez Al Assad pour que certaines choses commencent à changer en Syrie. L’arrivée de Bachar au pouvoir fut saluée comme le début d’un possible processus de libéralisation. On parla d’un « Printemps de Damas » qui, en réalité, ne parvint même pas à la floraison. Face aux pétitions signées par diverses organisations politiques et par des intellectuels, la réponse du régime fut une vague d’arrestations massives et de condamnations. Un indice clair qui démontrant que le régime voulait mener à bien quelques changements symboliques, mais qu’il n’était nullement disposé à se soumettre à la pression de la rue.

Cette période nouvelle offrit cependant de nouvelles possibilités d’action pour les Kurdes de Syrie qui observaient les progrès réalisés dans le Kurdistan irakien avec l’instauration et la consolidation d’un gouvernement régional kurde. Le recul du PKK, qui passa à la défense de la solution autonomiste en Turquie à la place de l’indépendance, convainquit la communauté kurde de Syrie de sa faiblesse. Son rôle en tant que base arrière du mouvement kurde en Turquie était terminé et le retard de sa propre situation n’en fut que plus visible. Dans ce contexte surgit une nouvelle organisation kurde en Syrie, le Parti de l’unité (Yekiti) qui impulsa une série de mobilisations de rue qui eurent un énorme impact. Ces évènements coïncidèrent avec deux facteurs dont il faut tenir compte : d’une part, le débat sur le fédéralisme en Irak après la chute de Saddam Hussein en 2003 et, d’autre part, l’affaiblissement de la position de la Syrie sur la scène internationale après son retrait du Liban suite à son implication dans l’assassinat d’Hariri [5], leader de l’opposition à la présence de Damas dans ce pays. Les Kurdes commencèrent à poser des exigences de caractère démocratique qui facilitèrent leur convergence avec les secteurs disposés à forcer une ouverture du régime de Bachar Al Assad.

C’est dans ce cadre que se produisirent les événements de Quamishli en 2004 où des affrontements éclatèrent lors d’un match de football avec des Arabes après qu’ils eurent lancé des slogans en faveur de Saddam, contre les Etats-Unis et contre Barzani. Les Kurdes locaux répondirent avec des slogans autonomistes. Ces incidents durèrent plusieurs semaines et l’intervention de l’armée syrienne se solda par des dizaines de morts et des mobilisations solidaires de la communauté kurde dans les grands centres urbains. Des locaux du Baath furent attaqués dans les villes kurdes de Hassaka et de Quamishli, des statues de Hafez Al Assad furent renversées et les groupes arabes d’opposition se mobilisèrent en faveur des Kurdes et contre la répression. En même temps, des manifestations solidaires eurent lieu en Turquie et en Irak : pour la première fois, d’autres Kurdes manifestaient en faveur des Kurdes de Syrie. Leur affrontement ouvert avec les structures du pouvoir syrien leur permit de s’intégrer dans la lutte du reste du peuple kurde. Leur apparition en tant que victimes fut la clé pour que leur propre lutte s’intègre dans l’imaginaire nationaliste pan-kurde. En même temps, leur revendication fédéraliste incarnait leur maturité dans la politique intérieure de la Syrie.

En 2011, le « Printemps arabe » a ouvert un nouvel espace en Syrie. Depuis la rébellion de Quamishli, l’attitude de la communauté kurde permit l’ouverture d’un débat sur l’identité nationale syrienne, jusqu’alors conçue comme homogène et arabe. La reconnaissance de leur différence et leur aspiration à s’intégrer dans des conditions égales au jeu politique forçait à reconsidérer l’identité syrienne telle qu’elle avait conçue jusqu’alors. Les forces de l’opposition démocratique syrienne sont désormais conscientes que la démocratie doit être pour tous et, en conséquence, pour les Kurdes également.

Au début de la révolte en Syrie, les partis kurdes décidèrent de constituer un Congrès national kurde afin d’impulser la lutte pour la reconnaissance de leurs propres droits dans le cadre de la future Syrie après la chute de la dictature. La prolongation de la lutte a permit l’irruption d’un autre débat sur la forme que doit adopter le nouvel Etat à construire. Les forces démocratiques parlent d’un Etat laïc, mais il existe une forte pression islamiste qui met en avant la création d’un Etat islamique. Face à cette possibilité, en mars dernier, le Congrès national kurde a annoncé sa sortie du front commun des forces d’opposition et a réaffirmé sa lutte en faveur d’un Etat démocratique, laïc et fédéraliste en Syrie.

Le développement du processus actuel sera fondamental pour savoir jusqu’où pourront aller les revendications kurdes en Syrie. En tous les cas, il reste à voir quelle sera l’attitude de la Turquie, toujours en alerte face au moindre progrès des revendications kurdes dans la région du fait des conséquences qu’ils pourraient entraîner dans sa politique interne. D’autre part, se pose également le risque de la régionalisation du problème kurde. A chaque fois que s’ouvre une phase d’instabilité dans l’un des Etats de la région, cette instabilité se communique aux pays voisins, et la question kurde constitue l’un des plus importants vecteurs de propagation.

Article publié dans : http://www.vientosur.info/articulosweb/noticia/?x=5149

Traduction française pour Avanti4.be

Notes d’Avanti4.be (d’après Wikipédia)


[1Les accords « Sykes-Picot », du nom des deux diplomates, anglais et français, sont des accords secrets signés le 16 mai 1916, entre la France et la Grande-Bretagne (avec l’aval des Russes et des Italiens), prévoyant le partage du Moyen-Orient à la fin de la guerre (espace compris entre la mer Noire, la mer Méditerranée, la mer Rouge, l’océan Indien et la mer Caspienne) en zones d’influence entre ces puissances au détriment de la Turquie, alors alliée de l’Allemagne lors du premier conflit mondial.)

[2Le parti Dashnak fut fondé en 1890 à Tiflis (actuelle Tbilissi en Géorgie), en tant qu’organisation nationaliste et socialiste. Ses fondateurs étaient le marxiste Christapor Mikaelian, le populiste Stepan Zorian et le bakouniniste Simon Zavarian. Leur objectif était l’émancipation de l’Arménie ottomane.

[3Moustafa Barzani (1903-1979) était un leader nationaliste kurde, chef désigné depuis 1946, du Parti Démocratique du Kurdistan (KDP) afin de diriger le soulèvement contre le régime irakien.

[44) Le nassérisme est une idéologie politique arabe basée sur la pensée du président égyptien Gamal Abdel Nasser (1918-1970). Elle influença énormément la politique intérieure et extérieure des pays arabes pendant les années 1950, 1960 et 1970. Dans ces années, divers groupes et partis se réclamant du nassérisme se constituèrent dans le monde arabo-musulman.

[5Rafic Hariri était un riche homme d’affaires et homme politique libanais musulman sunnite, ancien président du Conseil des ministres, assassiné le 14 février 2005 à Beyrouth par les services secret syriens. Sa mort déclencha une série de mobilisations massives de la population libanaise qui forcèrent le retrait des troupes syriennes du Liban.