Frontière linguistique et homogénéité : cinquante ans d’illusions

Vincent Scheltiens 4 novembre 2012

Coquiane, Espierres, D’Hoppe, Marcq… Qui s’en souvient ? Pourtant, il y a 50 ans, lorsque le parlement dessina le 31 octobre 1962, la frontière linguistique, ces villages et hameaux se situaient à l’épicentre de la politique belge. Avec la précision d’un scalpel, les chirurgiens politiques de l’époque coupèrent le tissu belge et déterminèrent quelles communes seraient flamandes et lesquelles seraient wallonnes. La Flandre se voyait attribuer 24 communes et 23.250 habitants. La Wallonie obtenait 25 communes et 87.450 habitants. Jamais ce résultat ne fera l’unanimité.

Néanmoins, les chirurgiens politiques n’avaient rien laissé au hasard. Au sein de ce qu’on pourrait appeler un « think tank » avant la lettre, recherches et consultations s’étaient prolongées pendant des années. Ce groupe de travail portait un nom quasi interminable : le « Centre de recherche pour la solution nationale des problèmes sociaux, politiques et juridiques en régions wallonnes et flamandes », bien heureusement abrégé en Centre Harmel [1]. Les Fourons, Comines et Mouscron, la périphérie bruxelloise… tout ça faisait partie d’un enjeu amplement et farouchement débattu au parlement. Le fondateur de la Volksunie [2], Frans Van der Elst, déclarait à cette occasion que la communauté flamande n’était pas prête à tolérer des infractions à « l’homogénéité linguistique et culturelle de la Flandre. »

Une frontière très perméable entre le monde germanique et roman existait déjà depuis la fin du troisième, début du quatrième siècle. Pour le mouvement flamand d’après la Deuxième guerre mondiale, une frontière linguistique officialisée devait endiguer presque littéralement la francisation de la Flandre. Le mouvement flamand unissait les forces et mobilisait largement à travers un « Comité d’action flamand pour Bruxelles et pour la frontière linguistique ». Du marxiste flamingant Antoon Roosens jusqu’à la Vlaamse Militanten Orde (VMO) [3], tout un éventail politique flamand militait contre le recensement linguistique décennal, considéré comme levier par excellence de la francisation. Avec la suppression du recensement en 1961 et l’organisation de deux grandes Marches sur Bruxelles très réussies en 1961 et 1962, le mouvement flamand jouissait d’un haut degré de confiance en soi.

L’objectif d’homogénéité n’était pas le monopole de la Volksunie. Son president Frans Van der Elst faisait régulièrement référence à des organisations progressistes comme le Vermeylenfonds [4] qui se prononçait pour « une homogénéité inaltérée ». Le mouvement flamand optait pour une délimitation « forte » de son territoire afin de pouvoir protéger « l’intégrité linguistique et culturelle de notre territoire », selon Van der Elst en février 1962. Des territoires linguistiques et culturels homogènes n’étaient qu’une « question de bon sens ». Rien à voir avec de l’intolérance ou de l’extrémisme, affirmait-il pour anticiper les critiques. Selon Van der Elst, l’extrémisme se situait dans le camp adverse. Les Flamands étaient victimes d’un « impérialisme wallon agressif » qui voulait s’accaparer des territoires indiscutablement flamands, comme les Fourons.

Effet miroir

En plaidant régulièrement pour une séparation administrative comme réponse à ce qu’ils appelaient le “rouleau compresseur flamand”, des figures de proue du mouvement wallon comme le socialiste Jules Destrée, le libéral Julien Delaite et d’autres avant et après eux, avaient ouvert consciemment ou involontairement la voie à une démarcation linguistique ferme. Au sein du mouvement wallon, il y avait dès sa naissance autour du changement de siècle une forte conviction que “l’impérialisme flamand” allait submerger la patrie wallonne. Selon l’excentrique mais influent wallingant Albert du Bois, les flamingants rêvaient de transformer la Wallonie en “une vaste Flandre”.

Dans la représentation des deux mouvements – le wallon et le flamand - ‘l’autre’ était systématiquement suspecté d’aspirations agressives et expansionnistes. La lutte de chaque mouvement était entendue comme une lutte défensive contre des violations de l’homogénéité. Pour les protagonistes des deux côtés, cette lutte prenait une dimension existentielle.

Homogénéité…

La délimitation d’une communauté ou d’un peuple en termes linguistiques — « la langue est tout le peuple », selon le mouvement flamand - et l’aspiration de mouvements nationaux à une homogénéité linguistique n’est donc certainement pas une spécificité flamande. Au 19e siècle, des linguistes commencèrent à déterminer des cultures sur base de la langue, comme on déterminait la longueur en mètres et le poids en grammes.

Cependant, cette aspiration à une homogénéité n’est pas seulement impraticable ; répétée avec insistance, elle devient même très dangereuse. Implicitement, on part d’une situation originelle, complètement homogène, présentée comme idyllique, strictement délimitée, vers laquelle il faudrait retourner ou dont il faudrait s’approcher un maximum ou encore qu’il faudrait “restaurer”. Ce point de départ - la normalité - n’est pas seulement présenté comme monolingue, il est souvent aussi mono-ethnique, mono-religieux, mono-idéologique, parce que l’identité originelle est définie sur base d’un cluster de langue, culture, religion, histoire, origine… La présence d’éléments « étrangers », « les autres », perturbe la pureté et menace « l’homogénéité ». Cette présence est présentée comme une « anormalité ». Les porteurs ou causeurs de cette anormalité doivent en conséquence être écartés ou bien – en différentes gradations selon les cas - être assimilés.

La bataille pour « l’homogénéité » et pour « l’intégrité » est une bataille sans issue. D’abord parce que la condition originale homogène n’est qu’un mythe. Ensuite parce que la coïncidence entre les frontières culturelles linguistiques et les frontières administratives n’existe pas. Des chirurgiens politiques peuvent peut-être tracer des frontières administratives, comme ils l’ont fait il y a 50 ans, mais des frontières culturelles ne sont que de vagues domaines transitoires, parce que les gens bougent, viennent et partent pour une multitude de raisons.

Échevin des affaires flamandes

Une belle illustration de cette tentative désespérée de rétablissement d’une « homogénéité culturelle et linguistique » nous est offerte par le futur bourgmestre N-VA d’Alost, Christophe D’haese qui annonce l’installation d’un “échevin des affaires flamandes et de l’intégration” afin de « veiller sur l’authenticité et le caractère flamand » de la commune. Le point zéro authentique, mythique serait sous pression. Ce point zéro est menacé selon D’haese, non par un recensement linguistique comme c’était le cas il y a un demi siècle, mais par ce qu’il appelle « le phénomène du chemin de fer » : grâce à une bonne connexion ferroviaire entre Alost et Bruxelles, des francophones s’installent à Alost, meilleur marché que Bruxelles. Cette « francisation sous-jacente » doit être combattue entre autres par plus de drapeaux flamands et en ajoutant l’emblème du lion flamand sur les plaques indicatrices de rue.

Ces drapeaux quotidiennement omniprésents qui deviennent tellement habituels qu’on ne se rend même plus compte comment on avale le nationalisme, a été décrit par le psychologue social nord-américain Michael Billig comme « nationalisme banal ». Une fois que ce nationalisme banal est constamment présent, au point de passer inaperçu et d’être considéré comme « normal » et « sain », il peut être attisé. C’est le cas pendant des événements sportifs importants, des anniversaires, mais aussi des crises politiques et mêmes des guerres. La rapidité avec laquelle le bourgmestre du N-VA veut introduire ce nationalisme insidieux et banal élimine l’effet et enclenche l’alarme, surtout quand ce candidat échevin pourrait être un ancien idéologue du Vlaams Blok.

La bataille désespérée pour l’homogénéité nous mène à ce qui était encore de la pure fiction il y a quelques années. Avec cet acte prématuré, le futur bourgmestre s’approche de Renaat Vekemans, figure fictive dans le programme satirique Spam de Canvas, qui préconisait de hisser le drapeau flamand à chaque fois qu’il y avait un contact avec un Wallon près de la frontière linguistique. D’haese peut également s’inspirer d’une autre histoire de fiction pour éliminer le « phénomène du chemin de fer » : dans le reportage de la RTBF Bye Bye Belgium de 2006 sur la séparation de la Flandre, une barricade empêchait le tram d’entrer Tervuren (à côté de Bruxelles). Si cette histoire ne suffit pas à maintenir “l’authenticité”, “l’intégrité” et “l’homogénéité “, le futur bourgmestre N-VA pourra chercher de l’inspiration là où on érige des murs : Berlin, Mexique-USA, Gaza, la Corée du Nord et du Sud…

Tout ceci pour dire que même si l’on croit savoir où on commence, on ne sait pas du tout où ça va finir…

Vincent Scheltiens, Groupe de Recherche Histoire Politique, Université d’Anvers.

Ce texte a initialement été publié comme « opinion » dans le journal flamand De Morgen, le 24 octobre 2012. Traduction française pour Avanti4.be : Chris Den Hond. Notes par la rédaction d’Avanti.


[1Pierre Harmel, député du Parti Social-Chrétien (PSC, ancêtre de l’actuel cdH) était l’initiateur de ce Centre. Il en a été le président avant de devenir Premier ministre dans les années 60.

[2La Volksunie était un parti nationaliste flamand belge fondé en 1954. Partisan du fédéralisme, elle a connu une rapide ascension dans les années ’60 et ’70, qui l’a amenée à participer au gouvernement belge en 1977-78, puis en 1988-91. Fin des années ’70, elle a subi une scission de droite qui donne naissance au Vlaamse Blok (devenu Vlaams Belang). Elle a commencé à décliner dans les années ’90 pour finir par disparaître en 2001. Son aile droite a alors fondé un nouveau parti, la N-VA.

[3Le Vermeylenfonds est une association culturelle socialiste flamingante fondée en 1945

[4Le VMO était une milice paramilitaire d’extrême-droite