Grande-Bretagne : Left Unity, la gauche révolutionnaire et la nécessité d’un parti large

Paris Thompson, Tim Nelson 22 mai 2013

Left Unity, le projet qui vise à créer un nouveau parti de gauche large en Grande-Bretagne, continue à se développer et à susciter un large intérêt. Une première réunion de délégués des groupes locaux en formation à travers tout le pays s’est tenue le 11mai. Elle a fixé à novembre la date de l’assemblée constitutive du nouveau parti. Nous publions ici une nouvelle contribution au débat. Elle a été écrite par deux militants du tout nouveau International Socialist Network (ISN - Réseau Socialiste International), formé en mars par des militants ayant quitté le Socialist Workers Party. Ils discutent du besoin de construire un nouveau parti de gauche large et pluraliste et de recomposer la gauche révolutionnaire à travers ce projet. (Avanti4.be)

Rares sont les gens actifs à gauche en Grande-Bretagne qui n’auront pas remarqué le développement du projet Left Unity (Unité de la Gauche) au cours des derniers mois. L’appel de Ken Loach pour un nouveau parti à la gauche du Parti Travailliste a réuni plus de 8.000 signataires. Des groupes locaux se sont mis en place à travers le pays, avec de grandes réunions plénières de militants venant de divers syndicats, campagnes et traditions politiques.

Left Unity est un projet passionnant non seulement en raison de l’effervescence qu’il crée, mais aussi parce qu’il représente une nécessité objective pour réaligner la gauche. Left Unity représente la meilleure opportunité pour réaliser cet objectif sur le long terme et doit être traité avec le sérieux qu’il mérite. Dans cet article, nous tenterons d’abord d’établir pourquoi, dans la période actuelle, la réorganisation de la gauche n’est pas seulement souhaitable mais d’une importance fondamentale et aussi pourquoi elle est une possibilité réelle. Nous tenterons ensuite d’établir quel rôle la gauche révolutionnaire peut jouer dans ce domaine, quelles positions elle devrait prendre et pourquoi son rôle est important.

Notre position est que le réalignement de la gauche est devenu une priorité en raison de deux facteurs. D’une part, l’échec du Parti Travailliste, et en particulier de son aile parlementaire, à mener une réelle opposition à l’austérité et au gouvernement de coalition conservateurs-libéraux. Et, d’autre part, les faiblesses persistantes de la gauche en dehors du Parti Travailliste, qui ont conduit à l’affaiblissement de la résistance extra-parlementaire et à l’absence d’une alternative de gauche au Parti Travailliste lors des élections. En outre, nous avons la conviction que la principale tâche des révolutionnaires dans la période actuelle est de contribuer à la mobilisation des forces contre l’austérité et qu’une organisation qui unirait la gauche pourrait jouer un rôle central dans ce domaine.

Le Parti travailliste : néolibéralisme et crise de la social-démocratie

Le Parti travailliste est fondamentalement incapable d’assurer un rôle dirigeant dans la lutte contre l’austérité. Non seulement la direction du Parti travailliste est en plein accord avec les conservateurs et les libéraux-démocrates sur la nécessité d’une augmentation des coupes dans les budgets publics, mais Ed Miliband, le président du parti, a été jusqu’à refuser de se prononcer sur le maintien de la "bedroom tax" [1] s’il revient au pouvoir. Nous avons récemment assisté à des glissements prononcés à droite dans les discours sur l’immigration, et au retour de toutes sortes de zombies blairistes [2] exhortant le parti à virer plus à droite.

Cela ne veut pas dire qu’une opposition n’a pas émergé dans certains milieux au sein du Parti travailliste. L’aile gauche du Parti Travailliste a sans doute été la force la plus active dans la construction des récentes manifestations contre la Bedroom Tax. Le syndicaliste le plus connu de la gauche du Parti, Len McClusky, secrétaire général de Unite [3], a dans de nombreux cas impliqué le syndicat dans d’importantes activités anti-austérité. Cependant, ces forces restent toujours aujourd’hui plus faibles qu’elles ne l’ont été pendant de nombreuses années, tandis que l’activité du Parti travailliste, et en particulier de sa direction, n’a été depuis l’arrivée au pouvoir des conservateurs que faiblesse, hésitation et capitulation.

Pour beaucoup de gens, cela peut n’avoir rien de surprenant, surtout après des années de gouvernements dirigés par l’aile droite du Parti Travailliste qui ont été les gouvernements de la privatisation, de l’impérialisme et de la crise économique. Les marxistes affirment que le Parti Travailliste est une organisation social-démocrate typique. Lénine en parlait comme d’un « parti ouvrier capitaliste ». Sa base, en termes de membres et d’électeurs, se recrute massivement dans la classe travailleuse. Il continue d’avoir l’affiliation et la participation active de l’essentiel du mouvement syndical [4]. Par contre, son programme et sa direction sont capitalistes.

Cette contradiction a fait que, historiquement, le Parti travailliste a contenu diverses tendances, dont deux sont d’une réelle importance. Le Parti travailliste a été vu par certains comme un moyen à utiliser pour soulager les excès du capitalisme et pour représenter les intérêts de classe travailleuse au sein du système capitaliste. Cette tendance n’a pas pour objectif de modifier fondamentalement le système mais simplement de mieux gérer le capitalisme. D’autres y ont vu le moyen par lequel on peut changer fondamentalement le système et réaliser le socialisme par la voie parlementaire. Le Parti Travailliste a été fondé par la bureaucratie syndicale et il est toujours son expression politique. Ces deux tendances ont toujours été représentés au sein de la bureaucratie syndicale et ont trouvé leur expression dans le parti travailliste.

Depuis la fin des années 1970, nous avons assisté à un changement fondamental dans l’équilibre des forces au sein du Parti travailliste, suite aux défaites de la classe travailleuse et à la mise en œuvre du néolibéralisme. Le néolibéralisme et ses chiens d’attaque thatchériens ont cherché à remettre en cause les gains réalisés par la classe travailleuse après 1945, d’abord en brisant le pouvoir des syndicats, puis en revenant sur les nationalisations et en démantelant l’État-providence. Les attaques que nous subissons actuellement ne sont que la dernière étape d’un processus qui a commencé dans les années 1970.

Au cours de ces attaques, l’aile socialiste réformiste du Parti Travailliste s’est considérablement réduite, tout comme sa base dans le syndicalisme militant, et le "socialisme communal" a été détruit. L’aile droite est donc devenue dominante dans le Parti Travailliste. Bien que celui-ci reste un parti de travailleurs dans le sens où sa base reste essentiellement la classe travailleuse, sa direction a non seulement accepté la "fatalité" du néolibéralisme mais, plus encore, sous les gouvernements de Blair et de Brown, elle a adopté l’essentiel du programme économique de celui-ci. En réaction, il y a eu quelques tentatives, très limitées, pour rétablir une aile gauche dans le parti mais l’héritage du New Labour de Blair reste profondément enraciné.

Comme mentionné plus haut, le Parti Travailliste est l’expression politique de la bureaucratie syndicale. Toutes les caractéristiques de la direction actuelle du Parti Travailliste - son acceptation de la logique du néolibéralisme, son programme économique de coupes et de privatisation, son refus de donner une expression à la volonté de ces travailleurs qui veulent se battre - se retrouvent dans la direction de nos syndicats. En tant que marxistes, nous croyons en l’unification des luttes économiques et politiques, avec la primauté donnée à ces dernières. L’absence d’une expression politique à la volonté de résister au capitalisme est une faiblesse majeure qui doit être corrigée. Ce qui est nécessaire, c’est une organisation de lutte de classe - un parti qui non seulement donne une expression politique à ceux qui veulent résister au capitalisme mais qui serve aussi d’instrument pour cette lutte.

L’extrême-gauche en Grande-Bretagne

La gauche en dehors du Parti Travailliste a toujours été extrêmement faible en Grande-Bretagne. La seule organisation digne du titre de « parti » qui se soit développée en dehors du Parti Travailliste a sans doute été le Parti Communiste, mais, en comparaison avec ses organisations sœurs en Europe, le PC britannique est toujours resté très faible. Pendant l’assaut des années 1980, la gauche à l’extérieur du Parti Travailliste a largement subi le même sort que la gauche à l’intérieur de celui-ci. Dans les années 1990, le Parti Communiste a, dans les faits, pratiquement disparu. La plupart des organisations trotskistes se sont désintégrées en petites sectes isolées.

La seule organisation à émerger des années 1980 avec quelques forces a été le Socialist Workers Party (SWP). Le Socialist Party (SP) est un vestige de la Tendance Militant [qui a joué un rôle important dans la gauche du Parti Travailliste durant les années ’80 - NdT] qui a quitté le Parti Travailliste après la destruction de Militant par la direction du parti à la fin des années ’80 et n’a pu faire que se maintenir depuis lors. Peu d’autres groupes de la gauche révolutionnaire ont survécu. Depuis lors, ces organisations ont connu plus de vingt ans sans croissance. Ces difficultés s’expliquent pour l’essentiel par des facteurs objectifs - le niveau historiquement bas de militantisme au sein de la classe travailleuse, l’héritage des années ´80 et la poursuite de la mise en œuvre du néo-libéralisme. Cependant, un autre facteur important est d’ordre subjectif : la nature de ces organisations et la manière dont elles se lient à la classe et aux mouvements sociaux.

Malgré les faibles niveaux historiques de militantisme depuis les années 1980, en particulier au niveau des luttes dans les entreprises, il y a eu un certain nombre de « pointes » dans la résistance, notamment lors du mouvement contre la Poll Tax en 1989-90 [5] et du mouvement contre la guerre en Irak en 2003-07. Ces deux mouvements ont été menés par de petits partis révolutionnaires qui, malgré leur taille, ont réussi à mobiliser et à organiser des millions de personnes dans des mouvements de protestation de masse. Cependant, bien qu’elle y ait joué un rôle central, l’extrême-gauche n’a pas réussi à grandir à la faveur de l’un ou l’autre de ces mouvements. Nous pouvons voir le même schéma se répéter une nouvelle fois dans la période actuelle. Bien que la résistance à l’austérité n’a pas été aussi forte en Grande-Bretagne que nous l’aurions souhaité, il y a eu des grèves, des émeutes, des manifestations, des occupations d’écoles par les étudiants et toute une gamme d’actions de protestation et d’occupation de lieux publics. Non seulement la gauche a échoué à se développer à partir de ces luttes mais les organisations d’extrême-gauche sont, en fait, en état de crise.

Depuis l’effondrement de l’Union Soviétique et du Parti Communiste, la gauche à l’extérieur du Parti Travailliste a été dominée par les petites organisations trotskistes. Celles-ci ont été de plus en plus marquées par un certain nombre de problèmes fondamentaux qui ont pris de plus en plus d’ampleur - le sectarisme, le dogmatisme et le substitutionnisme. Encore une fois, ces problèmes peuvent s’expliquer en grande partie par des facteurs objectifs. Suite aux défaites des années 1980, beaucoup de militants à gauche se sont retrouvés isolés et ont largement perdu tout contact "organique" avec la classe travailleuse. Ils en ont été réduits à "faire tenir" le mouvement pendant une longue période marquée par de bas niveaux de lutte et il n’y a rien de surprenant à ce qu’ils aient glissé dans la routine. Tout cela était particulièrement susceptible de créer des problèmes à la gauche révolutionnaire, qui avait besoin de garder vivantes les idées marxistes. Dans un tel environnement, luttes internes et scissions étaient inévitables, de même qu’une dépendance excessive aux dogmes qui s’est traduite sur le terrain des questions organisationnelles par une fétichisation de modèles bien particuliers. Mais, si ces insuffisances ont pu être accentués par le faible niveau des luttes, il y a néanmoins un vrai problème de fond : le modèle trotskiste traditionnel de l’organisation dans son ensemble.

Les organisations trotskistes ont été marquées depuis 1945 par les problèmes indiqués ci-dessus ; il serait donc erroné de réduire l’explication de ceux-ci à des symptômes des effets du néolibéralisme sur le mouvement. Les partis et les sectes trotskistes ont évolué vers un modèle d’organisation "de haut en bas", avec des hiérarchies et des structures de pouvoir autoritaire. Celles-ci ont été justifiées au nom d’une version du « léninisme », qui est un héritage des distorsions qui ont commencé lorsque Zinoviev, et plus tard Staline, ont mis en oeuvre une bureaucratisation des partis communistes dans les années 1920 et 1930, étranglant toute démocratie. Bien que les trotskistes se soient opposés à beaucoup de ces changements, lorsqu’ils ont formé leurs propres organisations, ils ont souvent répété les mêmes erreurs. Cela s’explique en partie par leurs tentatives pour se présenter en léninistes "orthodoxes", et en partie parce que l’évolution vers une structure de parti autoritaire a commencé en Russie pendant la guerre civile, menée, du côté bolchevique, tout autant par Trotsky que par les autres dirigeants. Au-delà de cette question des racines historiques, ce modèle de parti présente de graves inconvénients et entrave la croissance de la gauche révolutionnaire dans la période actuelle.

Il existe une tendance croissante vers l’anti-autoritarisme dans la gauche en Grande-Bretagne. Cela se traduit parfois dans l’idéologie autonomiste que nous avons rencontrée dans Occupy et le mouvement étudiant, mais ce n’est souvent rien de plus qu’un rejet des structures de haut en bas qui ont été dominantes au sein de la gauche pendant des décennies. Il existe aussi un rejet grandissant du sectarisme et une exaspération vis-à-vis des groupes d’extrême-gauche et de leur apparente incapacité à travailler ensemble sans dénonciations, scissions et petites intrigues. Ce qui est indispensable aujourd’hui, c’est d’essayer de construire une nouvelle forme d’organisation qui ne répète pas les mêmes erreurs du passé. Nous avons besoin d’un parti de la gauche, inclusif et pluraliste, démocratique et construit de bas en haut.

La nécessité d’un parti large de la gauche

Il y a déjà eu, bien sûr, dans le passé des tentatives pour construire un parti unifiant la gauche. Toutefois, ces tentatives étaient généralement dominées par une organisation particulière ou c’étaient des alliances entre groupes d’extrême-gauche déjà existants. Elles ont eu tendance, par conséquent, à reproduire les problèmes qui existent dans la gauche plutôt qu’à les résoudre.

Si nous voulons dépasser les anciennes erreurs et différences, il faut que nous ayons une idée claire de ce que nous voulons atteindre, et ensuite que nous nous entendions sur une méthode commune pour y arriver. En tant que socialistes, nous pouvons nous unir autour de l’objectif de construire une organisation socialiste de masse. Le principal problème avec les partis d’extrême-gauche existants est qu’ils croient qu’ils peuvent atteindre ce but dans l’abstrait, qu’ils peuvent - à l’écart de la classe travailleuse - formuler un plan d’action en utilisant leur seule « bonne » et « pure » théorie et qu’il leur suffit ensuite d’apporter le tout bien emballé au mouvement. En d’autres termes, ils voient la nécessité d’un parti socialiste de masse, mais ils voient leur propre secte particulière, qui est la seule vraie manifestation de la tradition socialiste, comme le parti socialiste de masse à l’état embryonnaire. Une telle méthode a manifestement échoué, maintes et maintes fois. Aucun vrai parti socialiste de masse n’a jamais été construit de cette façon.

La plupart des trotskystes soutiennent que, même si nous devons nous unir dans la pratique avec toutes les sections du mouvement, quand il s’agit du parti, alors nous devons absolument séparer les réformistes des révolutionnaires. Cela vient d’une interprétation de l’histoire qui met l’accent sur la scission entre les révolutionnaires et les sociaux-démocrates pendant la Première Guerre mondiale et qui suggère que l’incapacité d’opérer clairement cette démarcation a permis aux éléments opportunistes et pro-capitalistes de devenir dominants. Ils mettent aussi en évidence des périodes où a existé un véritable potentiel pour un changement révolutionnaire, comme l’Allemagne en 1918-19 et en Espagne en 1936, où l’incapacité des révolutionnaires à se séparer des réformistes a conduit à des défaites dramatiques. Alors que, dans de telles circonstances, ces arguments peuvent avoir un sens, ils ont conduit à une approche sectaire de l’organisation socialiste et à une interprétation complètement incorrecte de la manière dont, historiquement, ont été construits les partis révolutionnaires de masse.

Il est très rare que de petites sectes socialistes révolutionnaires isolées aient, grâce à un recrutement "en boule de neige" ou en appliquant leur programme tout fait à un mouvement, émergé comme un parti de masse. Historiquement, de tels partis ont émergé quand les sections les plus avancées de la classe travailleuse se sont organisées ensemble pour résister au capitalisme et se sont durcies dans une perspective révolutionnaire au cours de la lutte. Contrairement à ce qu’avancent les « léninistes » dogmatiques, le Parti bolchevik ne s’est pas construit à la suite d’une scission avec les mencheviks sur ce que devait être la définition d’un membre, mais s’est en réalité construit pendant les grèves de masse et les combats de barricades en 1905 et 1917. Avant ces périodes, le Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie est resté en grande partie uni. De même, les Partis Communistes en Allemagne et en Italie se sont développés à partir d’organisations unies réunissant réformistes et révolutionnaires qui ne se sont divisées que lorsque la question "réforme ou révolution" a cessé d’être un débat abstrait pour devenir une réalité concrète. Un parti révolutionnaire n’est pas l’avant-garde de la classe en raison de ses idées ; les révolutionnaires doivent plutôt viser à se relier à l’avant-garde de la classe, à savoir ses éléments les plus conscients et les plus avancés, et à l’unir dans une organisation commune.

Cela ne veut pas dire que la question "réforme ou révolution" est un point sans intérêt. Lorsque la lutte s’engage, cette question apparemment abstraite se traduit par des problèmes concrets au jour le jour. Mais la tâche des révolutionnaires est de gagner aux idées et aux méthodes révolutionnaires les secteurs de la classe engagés dans la lutte, non pas par la propagande abstraite ou en manœuvrant d’une manière ou d’une autre pour arriver à des positions de direction dans le mouvement, mais en s’unissant à ces secteurs combatifs dans des organisations communes ayant des objectifs communs, en les gagnant à un programme révolutionnaire par l’argumentation et en démontrant le bien-fondé de leurs idées à travers leur mise en pratique. Un parti large de la gauche, unissant tous ceux qui souhaitent affronter le système capitaliste et réaliser une transformation socialiste de la société, peut être l’outil pour réaliser cela.

Le rôle des révolutionnaires dans Left Unity

Le projet de Left Unity a, à notre avis, le potentiel pour jouer le rôle d’un parti large de lutte de classe. Il est bien sûr aujourd’hui très loin d’être un produit fini et il n’y a aucune garantie qu’il devienne une telle organisation. Toutefois, le rôle des socialistes révolutionnaires sérieux n’est pas simplement de rester à l’écart et de voir comment il se développe, mais de s’engager dans ce projet depuis le début et de faire tous les efforts possibles pour en faire un succès.

Left Unity est le dernier d’une longue lignée de projets visant à unir une gauche britannique divisée. Mais Il diffère des précédentes tentatives en ce sens qu’il n’est ni une alliance précaire entre groupes déjà existants, ni un front animé par une organisation particulière. C’est, au contraire, une tentative pour réunir autant de gens de gauche que possible à travers une adhésion individuelle sur une base démocratique avec un programme commun. Cela ne signifie pas qu’il n’y aura pas de tensions. Il y aura bien sûr des divisions entre ceux qui souhaitent suivre un cours réformiste et ceux qui sont révolutionnaires. Le rôle des socialistes révolutionnaires est d’élaborer, au sein de l’organisation, une stratégie claire qui montre la nécessité de prendre une voie radicale et d’affronter le capital, au lieu de se mettre à la remorque du Parti Travailliste et de la bureaucratie syndicale. Il y aura, espérons-le, beaucoup de gens engagés dans Left Unity qui pourront être gagnés à une telle stratégie et donc être mis en contact avec les idées révolutionnaires.

Les révolutionnaires ont eu, par le passé, du mal à s’engager dans de tels projets. Soit ils ont, par peur de la division, estompé la distinction entre réforme et révolution, faisant presque semblant d’être réformistes, soit ils se sont tenus à l’écart de ce genre de projet, maintenant leur pureté révolutionnaire dans l’isolement. Aucune de ces méthodes n’offre le moindre espoir de gagner des couches plus larges de travailleurs à un programme révolutionnaire. Il est important que les socialistes révolutionnaires s’engagent dans Left Unity d’une manière sincère et honnête, en refusant de cacher leurs désaccords tout en essayant d’en faire une organisation militante de lutte de classe, cherchant à prendre la direction dans tous les mouvements de lutte, depuis les grèves et les occupations jusqu’aux campagnes contre les coupes et aux actions de protestation contre la Bedroom Tax.

Dans une organisation véritablement démocratique et pluraliste, des désaccords apparaîtront toujours. Le test pour Left Unity, et pour les révolutionnaires qui y participent, viendra lorsque des décisions politiques concrètes devront être prises. Les révolutionnaires doivent tenter d’être ceux qui plaident toujours pour les actions les plus radicales et de gagner la majorité de l’organisation à de telles idées. Quelles décisions sont prises, comment elles le sont et comment le débat est mené, tout cela définit un parti démocratique et la politique de ceux qui y participent. Les révolutionnaires doivent discuter ouvertement et honnêtement dans ce parti, tout en défendant l’idée que des désaccords doivent pouvoir exister en son sein. Ceci est particulièrement important parce que les révolutionnaires doivent s’attendre à rester minoritaires dans un avenir prévisible, comme c’est le cas dans les sections les plus avancées de la classe travailleuse dans toutes les périodes, sauf dans des situations objectivement révolutionnaires.

L’International Socialist Network (Réseau Socialiste International) ne sera pas le seul groupe révolutionnaire à travailler dans Left Unity. D’autres petits groupes révolutionnaires, comme Socialist Resistance et l’Anticapitalist Initiative sont déjà activement impliqués, et d’autres sont susceptibles de s’engager. En outre, de nombreuses personnes qui ne sont alignées sur aucun groupe particulier mais qui sont, ou seront, actives au sein de Left Unity, ont des idées révolutionnaires.

Tout comme réunir la gauche large est d’une importance fondamentale pour le moment, faire avancer le réalignement de la gauche révolutionnaire l’est tout autant. Cela ne pourra pas se faire, et ne se fera pas, par des « fusions » abstraites de groupes isolés, mais en s’unissant autour d’objectifs communs à travers une activité commune. Encore une fois, Left Unity donne l’occasion de faire cela. L’ISN doit s’efforcer d’être en pointe dans le développement d’un travail commun avec d’autres afin de se battre ensemble une stratégie révolutionnaire pour Left Unity.

Nos objectifs

L’ISN devrait continuer de participer activement à Left Unity avec l’objectif de construire à partir de la base un véritable parti socialiste de masse, réunissant le plus grand nombre possible de personnes venant de traditions différentes. Nous devons nous battre pour le plus haut niveau possible de démocratie au sein de l’organisation, tout en reconnaissant qu’en tant que révolutionnaires, nous pouvons être en minorité dans une organisation large et pluraliste et que ce n’est que par une discussion ouverte et honnête et une application cohérente des règles démocratiques que les gens peuvent ou pourraient être gagnées aux idées révolutionnaires. Nous devons nous battre, à chaque occasion, pour une action radicale et pour gagner les gens à la nécessité d’affronter le capitalisme et l’État.

Notre objectif doit être de transformer Left Unity en une véritable organisation de lutte de classe. Nous devrons développer un programme révolutionnaire auquel nous chercherons à gagner autant de personnes que possible, et nous devrons, par une activité commune au sein de Left Unity, développer la coopération entre les révolutionnaires pour atteindre ces objectifs. Nous devons rejeter dans les termes les plus forts toute tentative visant à détourner Left Unity au profit l’une ou l’autre des organisations d’extrême-gauche existantes et refuser de tolérer un retour aux divisions sectaires et aux petites intrigues qui ont ravagé la gauche pendant des décennies. Dans le même temps, nous devrons aider à accueillir dans Left Unity des gens venant de toutes les traditions de la gauche et les organisations qui cherchent vraiment à contribuer à la construction d’une gauche unie.

L’ISN est composé de gens qui, comme beaucoup à gauche, sont fatigués des divisions artificielles et des querelles sectaires. Nous souhaitons aller au-delà des discussions mesquines du passé et nous nous efforcerons de contribuer à l’édification d’un parti de gauche uni et démocratique. Nous espérons construire un parti de masse capable de participer activement à la lutte contre l’austérité, d’affronter le gouvernement et d’apporter un réel changement qui profitera à la classe travailleuse en Grande-Bretagne. Nous avons besoin d’un parti de lutte de classe. La nécessité d’un tel parti n’a jamais été aussi grande et il est du devoir de tout socialiste de faire sa part pour en faire une réalité.

Publié le 21 mai 2013 sur www.internationalsocialistnetwork.org
Traduction française pour avanti4.be : Jean Peltier

Notes du traducteur


[1La Bedroom Tax est le surnom donné à la nouvelle loi sur les allocations de logement qui s’applique aux logements sociaux. Elle prend désormais en considération le nombre de pièces du logement et le nombre de gens qui l’occupent. Elle limite le paiement de l’allocation à une chambre à coucher par personne ou par couple. Si le nombre de pièces est jugé trop élevé pour le nombre d’occupants, l’allocation sera diminuée de 14% s’il y a une pièce en trop et de 25% s’il y en a deux ou plus. A noter que la loi considère aussi que tous les enfants de moins de 10 ans doivent partager la même chambre et qu’il en va de même pour tous les enfants de même sexe en dessous de 16 ans.

[2Les partisans de Tony Blair avaient dû faire profil bas depuis 2010 et la lourde défaite electorale du Parti Travailliste qu’ils dirigeaient depuis 16 ans. Depuis quelques mois, ils relèvent la tête en critiquant le gauchissement (pourtant très relatif) du parti.

[3Unite est la plus importante centrale du Trade Union Congress, la grande confédération syndicale britannique. Elle regroupe des travailleurs d’une multitude de secteurs, essentiellement dans le secteur privé.

[4En Grande-Bretagne, la plupart des centrales syndicales du TUC sont affiliées au Parti Travailliste, contribuent pour son Fonds électoral et jouissent d’un droit de vote dans le Parti.

[5La Poll Tax est une taxe créée en 1989 par le gouvernement conservateur de Margaret Thatcher. Cette taxe sur les habitations était d’un montant égal pour tous les contribuables, quelle soit la taille et l’état de leur logement - et donc extrêmement inégalitaire. Une campagne massive s’est développée contre cette taxe, incluant un appel au non-paiement, qui a rencontré un énorme succès, au point qu’au plus fort de cette campagne, un quart des foyers britanniques ne l’avaient pas payée. L’impopularité de cette taxe et l’ampleur du mouvement de protestation ont fortement pesé dans le départ de Thatcher en 1990. Elle a finalement du être abandonnée en 1993.