Budget 2013 : Di Rupo, un Robin des Bois à l’envers

Jean Peltier 12 décembre 2012

Vous connaissez sûrement la formule célèbre concernant notre sport national : « Le football est un jeu simple : 22 hommes courent après un ballon pendant 90 minutes et à la fin, ce sont les Allemands qui gagnent. » L’autre sport national belge fonctionne suivant le même principe « La confection du budget est un jeu simple : 6 équipes courent après un équilibre pendant 1 mois et à la fin, ce sont les salariés et les allocataires sociaux qui perdent. »

Notez quand même qu’au football, il peut y avoir des évolutions : c’est ainsi que les Espagnols ont remplacé les Allemands ces dernières années. Au budget, par contre, ce sont toujours les salariés et les allocataires qui perdent : seule l’ampleur du score peut varier…

Recette pour un budget « à la belge »

Généralement, la confection du budget obéit à des règles précises. Le gouvernement choisit une prévision de croissance pour l’économie du pays (généralement trop généreuse, histoire de ne pas se mettre dès le départ dans une situation intenable). Chaque parti de la coalition fait alors un premier tour de musculation en avançant des propositions de mesures qu’il sait populaires dans son camp mais imbuvables pour les autres, le but étant de neutraliser tout ce qui peut poser problème. On peut passer alors à la vraie négociation, celle qui va porter sur « comment fabriquer un truc qui semble tenir la route avec les mesures les moins spectaculairement douloureuses possibles ».

Si la négociation patine, il est permis de refaire un tour d’échauffement où chaque parti ramène de nouvelles (ou anciennes) propositions inacceptables pour les autres, histoire de dramatiser au maximum auprès de l’opinion publique, via les journalistes qui se gèlent les miches sur le trottoir du 16, rue de la Loi en attendant la fumée blanche qui leur permettra de rentrer se chauffer pour le reste de la nuit. Et enfin, apparaît le budget tant désiré qui saupoudre au maximum les mesures dans les différents secteurs.

Ce budget est alors rituellement présenté par le chœur des ministres comme « courageux, intelligent, équitable, le-meilleur-possible-dans-les-conditions-difficiles-que-nous-connaissons » tandis qu’il se trouve toujours quelques journalistes (rancuniers ?) pour affirmer qu’ « il manque de souffle et de vision ». Mais la vraie consigne à ce moment, c’est que personne ne doit rappeler la règle d’or : « ce sont toujours les salariés et les allocataires qui perdent »…

2013 – un budget comme les autres ?

Pourtant, au fil des années, cette règle d’or est devenue de plus en plus palpable. Les restrictions de dépenses de l’État pèsent de plus en plus sur le fonctionnement du secteur public et la « modération salariale » s’est faite de plus en plus pressante.

Cependant, pendant des années, le gouvernement – tout en continuant à distribuer des cadeaux au patronat et à resserrer l’étau sur les salariés – a utilisé tous les « trucs » dont il disposait pour se donner de l’air, en particulier vendre des bâtiments publics ou des participations dans des entreprises anciennement publiques et en voie de privatisation complète.

Mais les pressions sont devenues trop fortes pour que ces petits jeux suffisent encore à boucher les trous. En particulier, les directives de l’Union européenne pour ramener les budgets à l’équilibre et diminuer l’endettement des Etats ont poussé la pression au maximum et renforcé la droite au sein de la coalition. Les semaines précédant le début de la négociation, ce fut un concert – voire une explosion – de déclarations belliqueuses sur le thème « Pour ramener la compétitivité des entreprises et retrouver une place enviable en Europe, il faut neutraliser l’index, comprimer les salaires, diminuer drastiquement les dépenses de l’Etat, mettre la sécurité sociale à la diète,… ». Plus encore que le budget de l’an dernier – qui avait pourtant déjà ouvert la brèche – le budget 2013 s’annonçait en rupture complète avec ceux des années précédentes.

A l’arrivée pourtant, on est loin du massacre réclamé par la droite, libéraux flamands en pointe. Comme l’indique « Syndicats », le journal de la FGTB, « On a évité « le catalogue des horreurs », c’est-à-dire que le pire a été évité : on n’a pas touché l’indexation (à nuancer), on n’a pas confisqué les 60% restants de l’enveloppe destinée au relèvement des allocations sociales (bien être), on n’a pas relevé la TVA, on n’a pas touché à la semaine de 38 heures, on n’a pas sacrifié un jour férié, on n’a pas retenu la cotisation de crise…. » [1]

Mais il ne faut pas crier victoire pour autant. Car le budget 2013 confirme plus que jamais la règle d’or…

Qui perd, qui gagne ? Pas de surprise sur la ligne d’arrivée

Globalement, le budget 2013, c’est bel et bien 3,7 milliards d’euros de recettes nouvelles et d’économie, qui se répartissent en 1389 milliards de réductions des dépenses (dont 674 millions dans les dépenses de l’Etat et 710 millions dans la sécurité sociale), 1,067 milliards de recettes fiscales nouvelles et 1,479 milliards de recettes non fiscales.

Là où les choses s’éclairent, c’est quand on voit qui va payer et qui va recevoir. Le service d’études du PTB a fait ce petit travail très éclairant. [2]

Les salariés et allocataires vont perdre 747 millions en deux ans, essentiellement à travers deux mesures-phare. La première, la plus spectaculaire, est le gel des salaires. [3] La loi dite « de compétitivité » de 1996 permettait normalement de négocier sur ces deux années une augmentation maximum de 0,9 % en plus de l’augmentation de l’index. La suppression de cette possibilité représente 517 millions de perte pour l’ensemble des travailleurs. L’autre mesure concerne l’index. Certes, il n’a pas été ni supprimé ni gelé, mais il va être sérieusement tripoté. Dans son calcul entreront désormais en compte les « produits blancs » et autres soldes des grands magasins à la place d’une série de produits de marque. Objectif avoué : freiner l’augmentation de l’index en deux ans de 0 ,4 %, soit 230 millions.

Ca, c’est pour les pertes directes. Car Il y a aussi le reste, et notamment les 674 millions d’économies dans les dépenses de l’Etat. Cela vise en premier lieu l’emploi – deux fonctionnaires sur trois partant à la pension ne seraient plus remplacés, soit 4.000 emplois qui passeront à la trappe – mais cela aura aussi rapidement un effet sur la population. 131 millions d’économies à la SNCB, cela veut dire des investissements qui ne pourront pas se faire, des gares qui fermeront, du matériel qui ne sera pas remplacé, encore plus de retards et de pannes. 113 millions à Bpost, cela veut dire une charge encore accrue de travail pour les postiers, de nouveaux bureaux fermés,… Que ce soient comme travailleurs ou comme « consommateurs » des services publics, ce sont les mêmes qui vont une nouvelle trinquer.

Et enfin, une série de mesures liées à la taxation (augmentation de l’impôt sur les revenus de l’épargne, de la taxe sur les assurances-vie, des accises sur l’alcool et le tabac,…) vont plomber encore un peu plus les revenus des ménages.

Les « entreprises » (c’est-à-dire leurs patrons et actionnaires) vont devoir payer 538 millions, essentiellement à travers la diminution des intérêts notionnels (320 millions) et une taxe sur les plus-values boursières des holdings (218 millions). Mais, eux, bénéficient par contre de mesures spécialement à leur avantage. D’une part, de nouvelles réductions des cotisations patronales à la sécurité sociale pour un montant de 1.050 millions. Et d’autre part, l’effet cumulé du gel des salaires et de l’instauration d’un index « produits blancs » devraient permettre au patronat d’épargner 1.299 millions. Total de ces gains : 2.349 millions. Et gain net pour patrons et actionnaires en fin de partie (c’est-à-dire sur les deux ans qui viennent) : 2.349 – 538 = 1.811 millions. Du grand art !

Reste encore un aspect : contrairement au but affirmé, c’est que ce budget va aggraver le déficit de l’Etat au lieu de le faire diminuer ! Car des salaires qui n’augmenteront pas comme ils auraient pu (vu le gel des salaires et le tripotage de l’index), ce sont en bout de course des impôts qui n’augmenteront pas non plus. Et les baisses de cotisations patronales, c’est aussi de l’argent qui ne rentrera pas dans les caisses. Les pertes cumulées pour l’Etat sont estimées par le PTB à 382 millions pour le gel des salaires, 170 millions pour le passage à un index « produits blancs » et 1.050 millions pour la baisse des cotisations patronales, soit la somme totale de 1.602 millions.

Du point de vue de l’Etat, ce budget est donc un ticket aller-simple pour de nouvelles mesures dans quelques mois pour boucher les trous que ce budget 2013 va créer pour le seul bénéfice des patrons et des actionnaires.

Cela aurait-il pu être pire ?

0,75 milliard de perte directe pour les travailleurs, 1,1 milliard de gain pour les riches et un trou de 1,6 milliard dans les caisses de l’Etat : il n’y a pas photo, la « règle d’or » de la confection du budget a été respectée. Et haut la main ! Et cela, sans même casser l’index ou toucher aux congés, à la TVA et à la durée de la semaine de travail. Et sans devoir concéder le moindre impôt sur la fortune, la moindre réforme fiscale, la moindre cotisation de solidarité,… Pour du grand art, c’est vraiment du grand art !

Et pourtant, cela n’empêche pas le patronat (flamand surtout, mais les autres ont suivi) de pousser des hauts cris en disant que ce n’est pas assez. Et cela n’empêche pas non plus le PS de mettre en avant le fait que l’index et la sécurité sociale s’en sortent « sans trop de casse » et les hurlements de dépit que cela provoque de la part du patronat et de la droite comme preuve que, sans lui, ce serait bien pire.

Y a-t-il un fond réel dans ce bulletin de « bonne résistance » que se décerne le PS ? C’est ce que nous verrons dans le prochain article.


[1Dossier « Le budget 2013 : l’austérité + le blocage salarial », Syndicats, n°20, 30 novembre 2013

[2« Le budget Di Rupo… », Solidaire, n°45, 29 novembre 2013

[3 Le fait que le gel des salaires ne concerne pas les petits salaires est mis en avant par le gouvernement et tout particulièrement le PS comme preuve de l’esprit « social » de ce budget. Le salaire minimum pourra en effet être augmenté (légèrement) dans le cadre des négociations collectives. Mais comme ces travailleurs sont surtout présents dans les secteurs les moins syndiqués du privé et là où il y a le plus de concurrence (y compris avec l’intérim et le travail en noir), on voit mal le patronat faire de gros cadeaux à ces travailleurs. Qui seront de toute manière atteints, eux aussi, par le tripotage de l’index, les pertes d’emploi dans le secteur public et le recul des services à la population.