Turquie : Grève de la faim massive des prisonniers kurdes

Tino Brugos 12 novembre 2012

Le 3 novembre dernier a été rendu public un appel (*) signé par plusieurs centaines de personnalités européennes et nord américaines en solidarité avec les milliers de prisonniers et prisonnières kurdes qui mènent depuis le 2 septembre une grève de la faim dans les prisons turques.

Parmi les signataires, on trouve l’anthropologue Michael Taussig, de l’Université de Columbia, la féministe nord américaine Judith Butler, professeure à l’Université de Berkeley en Californie, ou encore le célèbre linguiste Noam Chomsky. Dans ce document, on rend responsables le Président turc, le Chef du gouvernement, Tayip Erdogan, et le Ministre de la Justice, des conséquences dramatiques que leur attitude intransigeante face à la grève de la faim massive peut entraîner. Cette initiative a rencontré un bon accueil international, avec plus de mille signatures supplémentaires le premier jour.

L’origine de la grève

Le 12 septembre est une date traditionnellement emblématique pour la gauche en Turquie. Elle correspond à l’anniversaire du coup d’Etat mené par les militaires dans les années 1980 et qui a inauguré un cycle politique caractérisé par une répression brutale. Cette dernière a démantelé les organisations politiques de gauche et fait des centaines de morts civils et de prisonniers politiques. C’est dans ce contexte qu’en 1984 le PKK avait lancé la lutte armée qui se poursuit jusqu’à nos jours. Bien qu’à partir de cette année là les militaires ont cédé le pouvoir à un gouvernement civil, la guerre au Kurdistan leur a servit de prétexte pour continuer à jouer un rôle essentiel dans la vie politique en Turquie.

Pendant la dictature militaire, les prisons turques ont vus des mobilisations massives menées par les prisonniers kurdes et turcs qui ont souvent aboutit à la mort de grévistes de la faim. Les premiers martyrs du PKK furent des prisonniers politiques morts pendant leur détention en prison au début des années 1980. Au milieu de la décennie suivante, une autre vague de protestation a eu lieu dans les prisons contre l’introduction des cellules d’isolement de Type E et qui coûtèrent également la vie de plus d’une dizaine de détenus. Ainsi, en Turquie, les grèves de la faim dans les prisons se caractérisent par leur radicalité et, souvent, par des victimes mortelles parmi les grévistes.

Cette fois ci, la grève est partie de la prison de Diyarbakir. Neuf femmes prisonnières ont initié la protestation le 12 septembre afin d’obtenir une série de revendications que l’on peut regrouper en deux blocs : le premier concerne les conditions de vie d’Abdulah Ocalan (leader du PKK), enfermé dans la prison de Imrali depuis 1999 après la commutation de sa peine de mort. Depuis lors, plusieurs tentatives ont eu lieu afin d’adoucir la situation d’isolement à laquelle il est soumis, mais sans résultat positif, et ce à cause de la position intransigeante de l’Etat turc envers celui qu’il considère comme l’ennemi numéro du pays. Actuellement, Ocalan est toujours soumis à un isolement strict et on sait que sa santé s’est significativement détériorée sans qu’il puisse obtenir une assistance médicale. Les grévistes demandent donc la fin de cet isolement et la reconnaissance d’Ocalan en tant qu’interlocuteur des prisonniers politiques kurde face à l’Etat turc. Mais cette reconnaissance semble difficilement acceptable pour le régime. L’autre bloc de revendications concerne la reconnaissance du droit des prisonniers à se défendre dans leurs procès dans leur propre langue maternelle, le kurde.

Tout au long du mois d’octobre, d’autres prisonniers des différentes prisons du pays ont rejoint le mouvement de grève de la faim, tandis que les déclarations de solidarité et les mobilisations se sont succédées à l’extérieur. Pendant cette période, les porte-paroles du BDP (Parti de la Paix et de la Démocratie) ont fait une série de déclarations où ils soulignent la gravité de la situation car les grévistes de la faim ont annoncé leur volonté de mener une action illimitée, organisant une rotation entre eux. Plusieurs sources signalent que nous sommes à la veille d’un aboutissement fatal pour certains d’entre eux puisqu’à partir des 60 jours de jeune, les séquelles physiques et neurologiques peuvent être irréversibles.

A la fin du mois d’octobre, il y avait 700 prisonniers en grève de la faim et le mouvement touchait 72 prisons du pays. Bien qu’il s’agissait d’un nombre très élevé, ce n’était encore qu’une petite proportion des dizaines de milliers de prisonniers politiques que compte le pays.

L’Etat turc ne relâche en rien ses niveaux de répression contre le peuple kurde. On estime qu’entre 2009 et 2012, près de 7.000 personnes se sont ajoutées à la longue liste des prisonniers politiques en Turquie. L’Etat turc ne recule devant rien. Il suffit de signaler qu’il n’a pas hésité à interdire le DTP (Parti pour Société Démocratique) qui, aux dernières élections générales de 2007, l’avait largement emporté dans la majorité des provinces kurdes. Tout comme pour les autres partis kurdes interdits, l’accusation est toujours la même : collaboration avec le PKK. Ce qui entraîne toujours l’arrestation de militants et de sympathisants ainsi qu’une bonne partie des élus de ces partis. Il s’agit d’une dynamique sans fin qui condamne la société kurde à se renouveler constamment.

Extension du mouvement

Face à l’extension du mouvement de grève dans les prisons, la réaction du gouvernement AKP dirigée par Tayip Erdogan a été de minimiser les faits et d’accuser les grévistes de monter un « show » qui peut leur coûter cher. Le gouvernement a, en tous les cas, clairement indiqué qu’il ne relâcherait sous aucun prétexte les mesures répressives contre Ocalan. De son côté, le CHP, un parti laïc d’opposition, a lancé un appel à la raison en demandant que le bon sens s’impose et que les grévistes abandonnent leur protestation avant l’irréparable. Ces déclarations ont été faites après qu’on ai appris, au début du mois de novembre, que 10.000 prisonniers, accusés d’appartenir au PKK et au PJAK (qui opère en territoire iranien), se sont ajoutés à la protestation, la transformant en un mouvement de rébellion massif. L’avocat des prisonniers du PKK, Deniz Kaya, a annoncé que tous les autres prisonniers kurdes, à l’exception des plus vieux, des malades et des mineurs d’âges, rejoindront et radicaliseront la grève au moment où ceux qui l’ont initiée depuis presque deux mois n’en auront plus la force.

La solidarité avec les grévistes s’est également exprimée dans toute la Turquie, à travers des déclarations d’universitaires, d’organisations sociales, syndicales et humanitaires, parmi lesquelles il faut relever l’Association des Mères des Prisonniers Politiques. Toutes ces organisations demandent au gouvernement d’adopter une attitude flexible qui permette de parvenir à un accord pour mettre fin à la grève. Des mobilisations se produisent également en Europe. Les plus importantes ont eu lieu à Bruxelles où, le 2 novembre dernier, 10.000 personnes, majoritairement des Kurdes de la diaspora, ont manifesté pour exiger l’intervention des institutions européennes. Il y a eu aussi un rassemblement à Strasbourg devant le Parlement européen à la fin du mois d’octobre.

On estime généralement que le gouvernement d’Erdogan a renoncé à ce que la Turquie fasse partie de l’Union européenne, ce qui signifie que les pressions de cette dernière n’ont plus le même poids que si cette volonté d’intégration avait été maintenue. En tous les cas, l’UE doit remettre un rapport officiel en 2014, après une décennie de négociations. Il s’agit en tous les cas d’une mauvaise nouvelle pour les activistes kurdes qui ont toujours cru que le rapprochement avec l’Europe constituait une carte essentielle qui finirait par forcer Ankara à adoucir ses mesures répressives par rapport aux droits civils et culturels des minorités.

Source : http://www.vientosur.info/spip/spip.php?article7405
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

(*) Pour signer cet appel : http://www.change.org/petitions/hunger-strikers-in-turkish-prisons-engage-in-constructive-dialogue-with-prisoners