Obama – Romney : Un aigle bicéphale

Guillermo Almeyra 23 octobre 2012

Les capitalistes des Etats-Unis se sentent bénis par un Dieu qu’ils ont créé à leur image et ressemblance et ils considèrent qu’il est de leur devoir de dévorer le reste du monde. Ils constituent un establishment unique, un aigle rapace et bicéphale. Leurs divergences internes ne résident que dans la manière avec laquelle la planète doit être dévorée : à moitié crue ou cuite à petit feu avec la pesante rhétorique démocratique. Quant à nous, les participants involontaires à ce festin en qualité d’aliments potentiels, nous n’avons aucune raison de choisir en faveur de l’une ou l’autre méthode, ni pour l’un ou l’autre cuisinier…

Par exemple, le Prix Nobel de la Paix Barack Obama – qui partage ce prestigieux prix avec des personnages tels que Theodore Roosevelt (celui de la guerre de Cuba et des Philippines) ; Chamberlain (celui de Munich) ; Kissinger (celui du coup d’Etat de Pinochet, entre autres crimes) ; Begin, Rabin et Shimon Pérès (assassins de Palestiniens) et enfin l’Union Européenne (qui a participé à la destruction de la Yougoslavie et aux tueries en Libye) – continue à bombarder quotidiennement des civils au Pakistan et en Afghanistan, sans que cela ne l’émeuve outre mesure. De son côté, le gouverneur Mitt Romney, petit fils d’un mormon émigré au Mexique avec toutes ses femmes à cause de la persécution religieuse, propose sans sourciller une politique d’expulsion des immigrés plus active, un fondamentalisme religieux digne des croisades et une politique internationale encore plus agressive.

Les deux ailes du capitalisme étasunien coïncident pleinement sur l’orientation stratégique, bien qu’elles aient quelques divergences sur le plan tactique. Le Parti Démocrate défend le grand capital financier mais tente, en même temps, de préserver certains stimulants pour le marché interne. Il s’affronte à un Parti Républicain, qui, tout en rejetant la théorie de l’évolution des espèces, prône un darwinisme social à outrance. Mais tous deux défendent bec et ongles le système capitaliste et l’impérialisme étasunien, qui constitue son fer de lance.

C’est pour cette raison que lors des débats (pour les appeler ainsi) entre les candidats des deux partis, ils ne parlent que de la « classe moyenne ». Un euphémisme pour évoquer un système qu’ils prétendent uniquement composé de « chats gris », mais où ils espèrent secrètement que les chats de gouttière noirs – les travailleurs – ne s’opposeront jamais aux chats blancs angoras – les grands capitalistes.

C’est pour cela aussi qu’ils n’ont pas parlé de la manière d’en finir avec le chômage et les prisons surpeuplées, remplies quasi exclusivement de Noirs et, dans une moindre proportion, de Latinos. Ils n’ont rien dit non plus sur les contenus réactionnaires des programmes scolaires, ni sur la qualité de l’alimentation dans un pays d’obèses et de diabétiques à cause de la malbouffe et du faible niveau culturel, ni sur la vente libre d’armes de guerre et le commerce de drogues le plus important du monde. Aucun d’eux n’a mentionné non plus les centaines de milliers de victimes provoquées par les guerres impérialistes, celle d’Irak, de Yougoslavie, d’Afghanistan.

Aucun n’a parlé de la crise mondiale provoquée par le système capitaliste mais dont on fait payer les conséquences à des centaines de millions de travailleurs, ni des banques et des grandes entreprises sauvées par l’argent des contribuables. Ni l’un, ni l’autre n’ont avancé un plan pour soulager les Etats-Unis du chômage et de la pauvreté qui frappent durement des millions de citoyens nord américains.

Quand Obama a été élu, les âmes candides n’ont pas manqué dans le monde pour estimer que cette élection allait faire reculer le racisme et que les Etats-Unis seraient plus démocratiques sur le plan interne et moins belliqueux sur le plan externe après l’échec de ses aventures militaires. On oublia alors que le gouvernement des Etats-Unis, ainsi que les deux partis qui s’alternent à la Maison Blanche et dans la majorité du Congrès, sont dirigés par des grands groupes capitalistes dont les intérêts sont planétaires et qui partagent la même vision et la même mission impérialiste.

Pour rappel, le Prix Nobel de la Paix Theodore Roosevelt envahissait le Maroc ou Cuba quand bon lui semblait. Son descendant, le « démocrate » Franklin Delano Roosevelt, laissa les Japonais couler la Flotte du Pacifique à Pearl Harbour pour forcer ses citoyens à participer à une guerre mondiale dans laquelle il espérait, en imposant la « pax americana », transformer son pays en première puissance économique mondiale. Harry Truman, « démocrate » lui aussi, n’a pas hésité à pulvériser toute la population d’Hiroshima et de Nagasaki, posant ainsi les bases de « l’ordre » de l’après guerre que nous connaissons et dont nous souffrons encore aujourd’hui.

Nous, victimes de l’aigle à deux têtes, avons donc intérêt à éviter toutes les illusions stupides sur Obama, ou sur l’espoir que triomphe le « moindre mal » aux prochaines élections présidentielles. Si le président actuel est réélu, la situation économico-sociale et les efforts pour soutenir le régime capitaliste en crise pourraient l’amener à employer les méthodes extrêmes proposées par son rival. Et, à l’inverse, si ce dernier l’emporte, il devra tenir compte de ce qui se passera dans la société étasunienne et modifier ainsi partiellement sa politique.

Les élections à « Yankeeland » ne sont en réalité rien d’autre qu’une preuve supplémentaire que la concentration des richesses élimine les bases de la démocratie elles-mêmes dans le monde, et plus particulièrement dans un pays où il n’existe plus de gauche anticapitaliste significative depuis plus d’un siècle.

Par conséquent, ce qui est fondamental c’est d’essayer d’aider par tous les moyens les travailleurs et les opprimés des Etats-Unis à rompre avec leurs illusions sur le capitalisme et à assumer une politique indépendante, en donnant une traduction politique aux luttes des Indignés et de toutes les victimes du système. Notre combat contre les magnats de Wall Street n’est pas seulement essentiel pour notre propre libération, il est aussi indispensable pour cette tâche qui pourrait modifier le rapport des forces sociales dans le monde.

Guillermo Almeyra est politologue et journaliste marxiste. Né à Buenos Aires en 1928, il a milité dans la gauche argentine politique et syndicale, avant de trouver asile politique en Italie, puis au Mexique, où il est éditorialiste au principal quotidien de gauche « La Jornada ».

Source http://www.jornada.unam.mx/archivo_opinion/autor/front/13
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera