En hommage à Eric Hobsbawm (1917-2012)

Avanti4.be, Eric Hobsbawm 2 octobre 2012

L’historien marxiste Eric Hobsbawm est décédé ce premier octobre à l’âge de 95 ans, après toute une vie consacrée à l’étude de l’histoire du capitalisme, des mouvements sociaux ou encore du nationalisme. Membre du Parti communiste britannique pendant de longues années, il n’a pas échappé, comme tant d’autres, à une certaine forme de justification du stalinisme dans les années ‘50, même s’il est revenu de manière critique sur ce passé. Dans le monde francophone, la très grande valeur de ses travaux d’historien marxiste commencera à être reconnue à partir des années ’70, avec son histoire sociale du banditisme (« Les Bandits » , Maspero, 1972, réédité en 2008 par les éditions Zones) et par le premier tome de sa vaste fresque consacrée au XIXe siècle («  L’Ère des révolutions : 1789-1848 », Fayard, 1970, réédité en 1988 chez Complexe). Ouvrage qui sera suivi par deux autres volets : « L’Ère du capital : 1848-1875 » (Fayard, 1978, réédition en 1997 chez Hachette), et « L’Ère des empires : 1875-1914 » (Fayard, 1989 ; réédité en 1997 chez Hachette). Hobsbawm renouvellera cet exploit de condenser de manière brillante et pédagogique une histoire globale du développement capitaliste (dans ses aspects économiques, sociaux, politiques mais aussi culturels) au XXe siècle cette fois ci, dans « L’Âge des extrêmes : le court XXe siècle 1914-1991 » (Le Monde diplomatique - Éditions Complexe, 1999, réédité en 2008 chez André Versaille éditeur). C’est surtout cet ouvrage qui le fera connaître et apprécier auprès d’un très large public et réhabiliter ainsi l’historiographie d’inspiration marxiste. Parmi ses derniers ouvrages marquants, il faut citer : « Rébellions - La résistance des gens ordinaires : jazz, paysans et prolétaires » (Éditions Aden, 2010) et « Marx et l’histoire » (Fayard, 2010). En hommage à ce grand monsieur, nous publions ci-dessous la traduction française d’une interview qu’il avait accordée en 2011 pour le blog de l’humoriste italien et fondateur du "Mouvement des 5 étoiles" Beppe Grillo, le jour où l’historien fêtait ses 94 ans. (Avanti4.be)

Entretien avec Eric Hobsbawm : Le Marxisme aujourd’hui

Concernant votre dernier livre, le marxisme peut-il être considéré comme un phénomène post-idéologique ? Pouvez vous expliquer quelles sont les raisons et les conséquences d’un tel changement ?

Eric Hobsbawm : Je n’ai pas utilisé l’expression exacte de "phénomène post-idéologique" par rapport au marxisme, bien qu’il soit vrai qu’actuellement le marxisme n’est plus le principal système d’idées associé aux grands mouvements politiques de masse en Europe. Malgré tout, il existe toujours plusieurs petits mouvements marxistes. Dans ce sens, il y a eu un grand changement dans le rôle joué par le marxisme dans la politique en Europe, bien qu’à d’autres endroits du monde, par exemple en Amérique latine, les choses ne se sont pas passées de la même façon. Selon moi, grâce à ce changement, nous pouvons nous concentrer beaucoup plus sur les acquis permanents du marxisme.

Selon moi, ces conquêtes permanentes sont les suivantes.

Premièrement, Marx a introduit quelque chose qui fut considéré comme une nouveauté à son époque et qui n’est pas encore pleinement assimilé aujourd’hui, à savoir la conscience que le système économique que nous connaissons n’est ni stable, ni destiné à durer éternellement. Ce n’est qu’une phase, une étape du développement historique, qui est née d’une manière déterminée et qui cessera d’exister et se transformera un jour en autre chose. C’est un point important.

Deuxièmement, je pense que Marx s’est concentré sur l’analyse du modus operandi spécifique avec lequel ce système fonctionne et s’est développé. Il s’est particulièrement centré sur la manière curieuse et discontinue avec laquelle ce système a grandi et à développé des contradictions qui produisent à leur tour des crises importantes.

L’avantage majeure de l’analyse marxiste est qu’elle permet de considérer le capitalisme comme un système qui produit périodiquement des contradictions internes qui provoquent des crises de différents types qui doivent être surmontées par une transformation de base ou par une modification mineure du système. C’est cette discontinuité, cette compréhension que le capitalisme ne fonctionne pas comme un système qui tend à s’auto stabiliser, mais qu’il est au contraire toujours instable et qu’il nécessite donc des changements majeurs. Tel est le principal élément toujours actuel du marxisme.

Troisièmement, je considère - et c’est ce qui le rend si précieux si on veut le qualifier comme un phénomène idéologique - que le marxisme repose, pour beaucoup de marxistes, sur un sens profond de l’injustice sociale, sur l’indignation contre l’inégalité sociale entre les pauvres, les riches, les puissants.

Quatrième et dernier point ; je pense qu’on doit sans doute considérer un élément que Marx n’a peut être pas reconnu mais qui a toujours été présent dans le marxisme : un élément d’utopie. L’idée selon laquelle, d’une manière ou d’une autre, l’humanité parviendra à construire une société meilleure et plus humaine par rapport à celle que nous connaissons aujourd’hui.

Un basculement à droite en Europe ?

En Afrique du Nord et dans certains pays européens – Espagne, Grèce et Irlande – des mobilisations de jeunes sont nées sur Internet et ont utilisé les réseaux sociaux, par exemple Twitter et Facebook, et agissent politiquement. Ce sont des mouvements qui exigent plus d’engagement et des changements radicaux dans les choix de société. Mais en même temps, l’Espagne, la Hongrie et la Finlande basculent à droite, le Danemark ferme ses frontières en ignorant les Accords de Schengen et en France le parti de Le Pen connaît une forte progression. N’es-ce pas contradictoire ?

E.H. : Je ne le pense pas. Je crois qu’il s’agit de phénomènes différents. Je pense que, dans la majorité des pays occidentaux aujourd’hui, les jeunes jouent le rôle d’une minorité politiquement active, surtout par la manière dont est structuré le système éducatif actuel. Les étudiants, par exemple, ont toujours été au long des siècles des éléments activistes. En même temps, la jeunesse diplômée aujourd’hui est beaucoup plus familiarisée avec les technologies modernes de l’information qui ont transformé l’agitation et la mobilisation politique transnationales.

Mais il y a une différence entre : a) ces mouvements de jeunes diplômés dans les pays occidentaux où, généralement, une mobilisation de la jeunesse est un phénomène minoritaire et b) les mouvements similaires dans les pays musulmans et ailleurs, où la majorité de la population a entre 25 et 30 ans. Dans ces pays, en conséquence et beaucoup plus qu’en Europe, les mobilisations des jeunes sont politiquement beaucoup plus massives et peuvent avoir un plus grand impact politique.

L’élément supplémentaire qui explique la radicalisation des mobilisations de la jeunesse aujourd’hui provient du fait qu’en période de crise économique, ce sont les jeunes qui sont proportionnellement les plus touchés par le chômage et qu’en conséquence ils sont proportionnellement plus insatisfaits.

Cependant, on ne peut pas deviner quel sera l’avenir de ces mobilisations. En tous les cas, dans leur ensemble, ces mobilisations de la jeunesse diplômée ne sont pas, politiquement parlant, des mouvements de droite. Mais à eux seuls, par leurs propres moyens, elles ne sont pas capables de changer les politiques nationales et l’avenir. C’est ce que nous verrons dans les pays arabes au cours des prochains mois. Les jeunes font démarrer de grandes révolutions, mais ce ne sera pas eux qui vont nécessairement déterminer la direction générale qu’elles vont suivre. Ces directions dépendent, évidement, du pays et de la région. Elles seront bien entendu très différentes dans les pays musulmans par rapport à l’Europe et, bien sûr, aux Etats-Unis. Il est vrai, cependant, qu’il y a également en même temps en Europe et probablement aux Etats-Unis un virage à droite dans la politique

La crise économique

La crise de 1929-1933 a menée le fascisme au pouvoir. Y a-t-il un risque que la crise actuelle aura les mêmes effets ?

E.H. : Il est incontestable que la crise économique qui dure depuis 2008 a beaucoup à voir avec le virage vers la droite en Europe. Si je ne me trompe pas, il n’y a aujourd’hui que quatre pays de l’Union européenne qui ont des gouvernements de centre, ou de centre-gauche. Certains d’entre eux ne seront bientôt plus au pouvoir. L’Espagne va probablement voter majoritairement en faveur de la droite. Mais je ne pense pas que cela signifie qu’il existe un risque de montée du fascisme identique à celui des années ’30. Le danger fasciste dans les années ’30 fut principalement provoqué par le basculement vers le fascisme d’un pays en particulier, d’un pays politiquement décisif : l’Allemagne. Il n’y a pas d’indication que la même chose se passe aujourd’hui. Aucun des pays importants, à ce qu’il me semble, ne semble aller dans une telle direction. Même aux Etats-Unis, où le danger d’une montée de l’extrême droite est important, on ne peut conclure que ce mouvement va arriver au pouvoir. Ce n’est pas le cas non plus des mouvements d’extrême droite dans les pays européens. Malgré leur poids important, ils ne sont jusqu’à présent qu’une forte minorité, sans possibilité de devenir une majorité.

Par contre, je pense que dans un avenir proche, pratiquement tous, ou presque tous les pays européens seront gouvernés par des gouvernements de droite, de l’un ou l’autre type. Mais il faut également rappeler un autre effet à long terme de la crise des années ’30 : le fait que presque toute l’Europe d’après guerre connut un mouvement vers la gauche, ce qui n’était jamais arrivé avant. Mais cela a pris un certain temps. Il existe donc un risque, mais je ne crois pas qu’il s’agit d’un risque similaire à celui des années ’30. Le plus grand péril, c’est de ne pas être capables de faire face aux problèmes fondamentaux que le capitalisme a accumulé au cours de ces dernières quarante années et qui ont été mis en lumière par l’intérêt renouvelé vis-à-vis du marxisme.

Comment évaluez vous l’Union européenne et ses résultats obtenus jusqu’à présent ? Croyez-vous que l’UE va se consolider ou qu’elle restera au stade d’un regroupement d’Etats ?

E.H. : Je pense que l’espoir de transformer l’UE en quelque chose de plus qu’une simple alliance entre Etats et une zone de libre échange peut être oublié. Ce qui a déjà été atteint, par exemple un certain degré de libre échange et, plus important, un certain niveau de droit et de jurisprudence commun va se maintenir.

A mes yeux, la plus grande faiblesse de l’UE, et la raison de son échec, réside dans le conflit entre son économie et sa base sociale. Autrement dit, un conflit qui résulte de l’idée de départ visant à empêcher une nouvelle guerre entre la France et l’Allemagne en unifiant les parties les plus riches et développées d’Europe. Cet objectif a été atteint. Mais on l’a ensuite mélangé avec un objectif politique lié à la Guerre Froide et qui s’est poursuivi après cette dernière, à savoir la volonté d’élargir les frontières de l’Europe afin d’intégrer l’ensemble du continent, et au-delà. Mais cela divisé l’Europe en plusieurs parties qu’il est devenu quasiment impossible de coordonner.

En termes économiques, les risques de grandes crises sont plus importants dans les pays membres de l’UE depuis les années ’70-’80, comme la Grèce, le Portugal et l’Irlande par exemple. Politiquement parlant, les différences entre les anciens pays communistes européens et les pays non communistes ont affaiblies la capacité de l’Europe de se développer plus loin.

J’ignore si l’Europe va continuer à être ce qu’elle est aujourd’hui. Mais ne je crois pas que l’Union européenne cessera tout bonnement d’exister, nous vivrons toujours dans une Europe plus coordonnée que, disons, celle de l’après Seconde guerre mondiale.

Mais, si vous me le permettez, je ferai remarquer que vous posez des questions sur l’avenir à un historien. Malheureusement, les historiens ne sont pas meilleurs que n’importe qui d’autre pour prédire l’avenir et de ce fait mes pronostics ne sont pas le résultat d’une qualification spéciale à la prédiction.

Source : http://www.beppegrillo.it/en/2011/06/marxism_today_eric_hobsbawm.html
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera