Elections catalanes : Un « Cheval de Troie » au Parlement. Artur Mas, le « Messie » sans peuple

Esther Vivas, Revolta Global 27 novembre 2012

Les élections législatives catalanes de ce 25 novembre (voir notre article « Catalogne : Questions et réponses sur l’indépendance ») ont vu l’échec de la manœuvre du président de la « Generalitat », Artur Mas, de capitaliser à son profit la montée du sentiment indépendantiste. Les partis de gauche radicale ont fortement progressé et une nouvelle force politique anticapitaliste et indépendantiste entre pour la première fois au Parlement en obtenant 3 sièges. Nous reproduisons ci-dessous une déclaration-bilan de ces élections par l’organisation anticapitaliste catalane « Revolta Global-Esquerra Anticapitalista » (Avanti4.be)

Les résultats des élections du 25 novembre démontrent clairement qu’Artur Mas a échoué dans sa tentative d’obtenir une « majorité exceptionnelle ». Malgré sa tentative habile de surfer sur la dynamique ouverte par le 11 septembre en présentant les élections comme un plébiscite qui ferait oublier sa politique d’austérité, la CiU (Convergència i Unió, parti d’Artur Mas, droite nationaliste, NdT) a perdu 12 députés. Une grande partie de l’électorat ne s’est pas laissé manipuler par cette opération en identifiant clairement la CiU comme le parti des coupes, fidèle au monde de la finance, et comme la force qui n’a pas voulu une rupture réelle avec le cadre constitutionnel actuel.

Un des faits politiques les plus significatifs du 25 novembre est l’approfondissement de la crise du PSC (Parti socialiste catalan, NdT) qui, avec ses 523.333 votes (14,6%) atteint un seuil historiquement bas. Sans projet crédible ni sur le plan social, ni sur le terrain national, le PSC est l’exemple vivant de la manière dont la social-démocratie traverse une crise historique motivée par sa soumission extrême au pouvoir financier et à ses diktats.

La montée du vote « espagnoliste » (nationaliste espagnol, NdT), avec l’augmentation des votes en faveur du PP, malgré les coupes de Rajoy, ainsi que la croissance de « Ciutadans » (parti anti-nationaliste catalan, NdT), montre comment le développement d’un mouvement indépendantiste sans contenu social ouvre les portes à la démagogie « espagnoliste ». Elle illustre également un danger potentiel de polarisation sociale autour de la question nationale dans un contexte où les syndicats et les partis de gauche traditionnels ont perdu beaucoup de leurs liens avec des classes laborieuses fragmentées et déstructurées. Une fois de plus, la nécessité d’articuler la défense des droits nationaux catalans et l’amélioration des conditions de vie de la majorité de la population apparaît comme une question stratégique cruciale pour fermer la voie à la démagogie de « Ciutadans » et du PP. La question sociale et la question nationale doivent marcher ensemble de manière inséparable.

En prenant des voix à la CiU et au PSC, l’ERC (Esquerra Republicana de Catalunya, parti indépendantiste de gauche modéré, NdT) est l’un des grands vainqueurs du scrutin. Il devra décider comment gérer son capital, s’il continuera ou pas à représenter une force politique ayant tendance à se subordonner à la CiU et si, avec le prétexte d’influer sur l’agenda national de ce parti, il fera le choix de le soutenir dans ses politiques d’austérité, ce qui constituerait une grave erreur politique et stratégique contraire aux intérêts de la majorité de la population de la Catalogne.

ICV-EUiA (Coalition de verts et de la Gauche Unie et Alternative, équivalent catalan d’Izquierda Unida, NdT) a considérablement augmenté son électorat, mais sa croissance ne représente pas un saut qualitatif. Malgré le soutien d’Alexis Tspiras (dirigeant grec de Syriza, NdT), fruit des relations internationales d’EUiA, le ton de la campagne d’ICV-EUiA a été mou, se limitant à une critique des coupes, apparaissant comme un parti comme les autres inséré dans le système des partis traditionnels et rappelant son passé de gestionnaire au pouvoir. Les propositions pour un « Syriza catalan », lancées par EUiA il y a quelques mois, doivent être discutées et prises au sérieux, mêmes si elles ont perdu en visibilité pendant la campagne électorale. Nous espérons que dans cette nouvelle séquence politique, à un moment où il faut unir les forces contre les politiques d’austérité, cette formation politique augmentera ses liens avec les luttes sociales.

L’irruption de la liste « CUP-Alternativa d’Esquerres » (qui obtient 3 députés, NdT) est la grande nouveauté dans le panorama à gauche et les anticapitalistes doivent s’en réjouir. Jamais jusqu’à présent une force de gauche située en marge des partis traditionnels et avec un programme de rupture n’avait obtenu un succès comparable. La CUP-AE entre au Parlement catalan à la suite d’une campagne ayant un net profil de rupture anticapitaliste et démocratique radical et avec un vaste éventail de soutiens qui vont au-delà de la gauche indépendantiste allant de la gauche anticapitaliste organisée au municipalisme alternatif et de nombreux secteurs de la gauche sociale.

Le grand défi est maintenant de gérer collectivement ce succès. Pour la première fois, de nombreux activistes sociaux se sont engagés dans une alternative politique. Il s’agit de faire en sorte que cette dernière ne soit pas un compromis éphémère, mais bien le début d’un large processus de repolitisation sociale et d’organisation. La volonté déclarée de jouer le rôle d’un « Cheval de Troie » des classes populaires dans le Parlement doit régir tout le travail parlementaire de la CUP-AE et doit permettre de rendre visible la possibilité de faire de la politique autrement, de manière non professionnelle et en syntonie avec les mouvements sociaux.

Le grand défi de fond de la gauche catalane est de construire une force qui puisse être majoritaire dans la société et capable de vaincre les forces de l’austérité qui nous écrase jour après jour. Cette alternative ne pourra être le fruit que de la convergence de nombreuses organisations et volontés, dans un processus dont nous ne sommes qu’au tout début. La crise provoque une perte de légitimité croissante du système politique et des grandes formations traditionnelles. Il faut approfondir cette dynamique et faire éclater le système de partis actuel.

Les deux principales forces de la politique catalane, la CiU et le PSC, représentent ensemble à peine 45% de l’électorat, soit moins de la moitié et, si nous ajoutons le PP, ce pourcentage n’atteint que 58%. Il est chaque jour plus clair qu’il y a un rejet croissant des partis majoritaires qui constituent le pilier du régime actuel.

La prochaine législature sera marquée par l’instabilité, avec des attaques croissantes de l’appareil d’Etat et politico-médiatique espagnol contre l’organisation d’un référendum souverainiste, avec l’aggravation de la crise économique et un « sauvetage » total quasi certain de l’Espagne. L’opposition aux coupes que Mas et Rajoy nous préparent doit commencer maintenant, ainsi que l’exigence que le référendum souverainiste, en tant qu’acte démocratique, soit organisé au plus tôt et qu’il n’y ait aucune manœuvre de Mas pour le diluer dans le temps. Relancer la mobilisation sociale et n’offrir aucun répit au nouveau gouvernement CiU, tel est le défi qui est devant nous.

Déclaration de Revolta Global-Esquerra Anticapitalista
Source :http://www.anticapitalistas.org/25N-Los-recortadores-recortados-y

Artur Mas, le « Messie » sans peuple

Esther Vivas

Artur Mas se présentait à ces élections comme le « Messie », le « Sauveur » du peuple catalan. Son slogan de campagne sur sa photo était on ne peut plus clair : « La volonté d’un peuple ». Mais il semble qu’il n’ait pas bien écouté le peuple. Le peuple ne veut pas de coupes, ni d’expulsions de logement, ni manipulation médiatique, ni politiciens corrompus… La boussole d’Artur Mas, le grand « chef d’Etat », est tombée en panne. Il a n’a eu que 30,61% des votes et 50 sièges. Très loin des 68 députés nécessaires pour obtenir la tant désirée majorité absolue.

Le masque de son déguisement d’indépendantiste est tombé. Il apparaît ainsi aux yeux de beaucoup pour ce qu’il est : la figure d’un parti conservateur, fidèle au patronat et qui a toujours défendu le cadre constitutionnel actuel. Bien peu croient encore en ses mensonges. Le résultat de ces élections ne laisse aucun doute, le maigre résultat de la CiU, malgré la mise en route de toute la machinerie politico-médiatique à son service, et le bon résultat de forces comme ERC, ICV-EUiA et la CUP-AE, le mettent en évidence. Une partie très significative du peuple catalan veut décider de son avenir, mais il veut aussi un avenir sans coupes, sans expulsions de logement, sans licenciements et sans corruption. Il reste à voir si l’ERC sera à la hauteur des circonstances et placera au même niveau la défense des droits nationaux et celle des droits sociaux ou s’il poursuivra le chemin de la subordination à la CiU, qu’il a docilement suivi à la fin de cette dernière législature.

Pendant ce temps, le PSC poursuit sa chute libre. Pas aussi vite qu’on l’attendait, mais la chute est brutale. Si en 1999 il obtenait encore 38,2% des voix, il n’en compte aujourd’hui que 14,46%, devenant la troisième force parlementaire catalane. Bye bye PSC, comme on a dit adieu au PASOK en Grèce et au PSOE dans l’Etat espagnol ; tel est l’autre message de la journée électorale. Cela fait plusieurs années que la social-démocratie s’est convertie au social-libéralisme et qu’elle applique sans sourciller la politique dictée par le pouvoir financier, laissant ses bases sociales désemparées. Un Parti Socialiste Catalan qui coupe comme Mas et qui ne reconnaît que du bout des lèvres le droit à décider du peuple de Catalogne.

Face à un scénario politico-électoral centré, de manière intéressée par la CiU, sur la question nationale et dans un contexte de montée des forces souverainistes, l’autre plateau de la balance se voit également renforcé. De là découle le succès de « Ciutadans », qui triple sa représentation parlementaire et qui tout en exaltant d’un côté la « Mère Patrie » comme « Une, grande et libre », dénonce de l’autre de manière opportuniste et démagogique les mauvaises pratiques politiques, le rôle des banques et les coupes économiques et sociales, parvenant ainsi à toucher de larges couches sociales orphelines d’une référence de gauche. Son succès vient de l’échec à lier la lutte pour le droit de décider avec la lutte pour les droits sociaux, contre la crise et la précarité. C’est là une tâche stratégique pour la gauche catalane, hier, comme aujourd’hui et demain.

La participation massive aux urnes a été l’autre fait notable de la journée électorale. Près de 70% de participation, le taux le plus élevé dans des élections parlementaires catalanes. Et qui démontre l’intérêt social et citoyen renouvelé pour intervenir dans les questions politiques. Au moment où les slogans du 15-M se polarisent, comme « ceci n’est pas une crise, c’est une escroquerie » et où le nombre de personnes qui souhaitent une autre sortie de crise s’accroît, l’indignation commence à se traduire, d’une manière ou d’une autre, dans les urnes.

La CUP-AE a démontré que « oui, on peut ». Qu’à partir d’un travail municipaliste consolidé, avec un programme de rupture avec le système, des candidats liés aux luttes sociales et en faisant écho au malaise social indigné qui occupe les places, les logements vides, les banques et les supermarchés, il est possible de rompre le mur parlementaire et de remplir un espace réel, mais resté vide jusqu’à présent. L’entrée de la CUP-AE au Parlement est due au fait qu’elle a suscité des soutiens qui vont au-delà de la gauche indépendantiste et qui incluent la gauche anticapitaliste et de nombreux activistes sociaux. Son succès met en évidence l’importance de construire des alternatives quotidiennes et de manifester dans les rues, mais aussi la nécessité de faire le pari de choix politiques qui disputent l’hégémonie à ceux de toujours.

Aujourd’hui, nous qui nous rebellons, indignons et désobéissons, nous pouvons nous réjouir. Artur Mas n’ajoute pas, mais retranche. Mas, c’est moins (jeux de mots : « mas » en espagnol signifie « plus », NdT). Son nouveau gouvernement ne durera pas longtemps. Et une nouvelle voix s’ouvre un espace dans le théâtre de la realpolitik. Que le spectacle commence !

Source : http://blogs.publico.es/esther-vivas/2012/11/27/artur-mas-el-mesias-sin-pueblo/

Traductions en français pour Avanti4.be : Ataulfo Riera