Notes sur les gouvernements progressistes d’Amérique latine

Guillermo Almeyra 26 septembre 2012

1. Il n’y a pas d’Amérique latine homogène, mais bien diverses régions très différentes entre elles tout en étant unies par une histoire, une culture commune et par leur problème commun de dépendance à l’égard de l’impérialisme étatsunien qui a fait de cette zone son « arrière cour ». Il n’existe donc pas non plus une catégorie spéciale, homogène, de « gouvernements progressistes » car ces derniers sont les fruits d’une série de rapports de forces particuliers entre les principales classes de ces différents pays d’une part et le capital financier et l’impérialisme d’autre part. Il s’agit de relations spécifiques qui dépendent étroitement de l’histoire, de la densité sociale et de la culture de chaque pays. Ces éléments provoquent, sporadiquement, l’émergence de blocs sociaux populaires, anti-impérialistes et anti-oligarchiques qui peuvent inclure y compris des secteurs des classes dominantes et des classes moyennes aisées. Ces derniers tentent de mener à bien une politique nationaliste bourgeoise en profitant des difficultés que rencontre l’impérialisme sur le plan mondial afin d’élargir l’espace pour une croissance de l’économie nationale à contre-courant de la volonté du capital financier international.

2. Le caractère mondial du système capitaliste et l’insertion en son sein de tous les pays latino-américains dans une relation de dépendance, rattrapent ces pays par les pieds quand ils veulent quitter, même partiellement, le marais asphyxiant des politiques néolibérales. Tous les « gouvernements progressistes » - puisqu’ils émergent d’une crise sociale et d’une montée des mouvements de masse dont la dynamique heurte de front la domination capitaliste - n’ont pas d’autre choix pour s’affirmer que d’avancer des mesures sans cesse plus audacieuses contre le capital.

3. Les « gouvernements progressistes » naissent, à l’échelle internationale, dans et de la crise de l’impérialisme. Afin de maintenir le système en le modifiant, ils utilisent la force sociale incarnée par la convergence des secteurs ouvriers, paysans et populaires qui s’affrontent objectivement au capitalisme, mais qui n’ont pas encore d’indépendance politique, de conscience anticapitaliste claire et un programme propre. Ces forces se mobilisent, surtout, dans le cadre de revendications économiques et sociales en faveur d’un Etat-Providence qui reste dans les marges du système ; pour des revendications nationalistes, anti-colonialistes ; et pour l’égalité et la justice ethniques là où les descendants des peuples indigènes ou afro-américains constituent la majorité ou une partie importante de la population.

4. Le gouvernement de Lazaro Cardenas, au début de la crise de 1929, est l’exemple le plus radical de ce type de gouvernements que Trotsky avait qualifié de « bonapartiste sui generis ». Tout en maintenant le régime capitaliste et renforçant l’Etat capitaliste, Cardenas s’appuyait sur les paysans qui occupaient les terres, les armaient contre les grands propriétaires terriens, tout comme il soutenait les ouvriers et les organisait afin de mieux les subordonner à son gouvernement. Le soutien et la mobilisation des exploités lui permettaient de faire contrepoids à l’impérialisme et aux faibles classes dominantes nationales, ainsi qu’aux serviteurs de ces dernières au sein de l’appareil d’Etat. A l’échelle internationale, il utilisait les contradictions entre les différents impérialismes afin de louvoyer entre eux pour développer une politique indépendante et nationaliste.

A cette même époque naquit l’éphémère gouvernement de Grau San Martín et de Guiteras à Cuba. Dans la période de crise et de recomposition du capitalisme de l’immédiat après guerre, surgirent d’autres gouvernements du même type, mais avec de profondes différences entre eux ; le MNR bolivien avec son partage du pouvoir avec la Centrale Ouvrière Bolivienne (COB), le gouvernement de Juan Domingo Perón en Argentine, de Getúlio Vargas au Brésil, de Carlos Ibáñez del Campo au Chili, de Juan José Arévalo et de Jacobo Arbenz au Guatemala ou encore les seconds et troisièmes gouvernements de Velasco Ibarra en Equateur. Après la crise de la fin des années 1960, avec les grandes mobilisations qui ont culminées en 1968, surgirent également les gouvernements de Juan Velazco Alvarado au Perou et de Juan José Torres en Bolivie. Plus récemment, l’apparition du gouvernement de Hugo Chávez, né dix ans après le « Caracazo » (insurrection populaire sauvagement réprimée en 1989) ; ainsi que le gouvernement de Kirchner en Argentine, né de l’effondrement de l’économie en 2001 et du soulèvement populaire qui avait chassé le gouvernement antérieur.

5. Le capitalisme est un système mondial mais la réalisation du profit (et la politique nécessaire pour cela) se fait dans le cadre des différents Etats nations. Dans ces derniers, vu l’impuissance de la bourgeoisie nationale face à l’énorme puissance du capital financier international, des grandes multinationales et des grandes puissances impérialistes (dans le cas de notre continent : les Etats-Unis), les classes dominantes se divisent en plusieurs secteurs. La majorité s’intègre comme partenaire servile et subordonné au capital financier international ; elle se fait importatrice et exportatrice, prête-nom, et met de manière illégale ses capitaux à l’étranger. Un petit secteur, par contre, s’appuie sur l’appareil d’Etat national et cherche à en tirer profit en acceptant comme un moindre mal que cet appareil tente de se renforcer en s’appuyant sur les classes populaires, y compris en favorisant leur organisation et en appliquant une politique nationaliste redistributive qui privilégie le marché interne (et ainsi les petites et moyennes entreprises).

Tant que le gouvernement est capable de canalyser ce soutien populaire et de contenir la radicalisation des secteurs ouvriers organisés dans des limites acceptables (contre ceux qui veulent aller plus loin et obtenir de nouvelles conquêtes qui menaceraient donc toute la bourgeoisie, et tout particulièrement le secteur de la bourgeoisie « nationale » qui ne dispose que d’une faible capacité de manœuvre pour faire des concessions d’ampleur), ce secteur rachitique de la bourgeoisie « nationale » acceptera - bien qu’avec mauvaise volonté - de maintenir une politique économique propre capable de préserver ce bloc antinaturel qui l’unit aux travailleurs. Mais quand les deux tiges du ciseau se séparent à cause d’une radicalisation des secteurs populaires, la bourgeoisie « nationale », du fait de ses intérêts et de ses liens culturels et sociaux avec le secteur bourgeois majoritaire lié au capital financier et à l’impérialisme, se subordonne alors entièrement à ce dernier.

Tout cela explique pourquoi les gouvernement « progressistes » sont éphémères car, ou bien ils avancent vers l’anticapitalisme, ou bien ils se transforment et s’effondrent entre l’impérialisme et l’oligarchie dès qu’ils n’ont plus d’appui populaire. Ces gouvernements, et il faut insister sur ce point, sont le fruit d’un rapport de forces qui apparaît de manière exceptionnelle du fait de conditions nationales et internationales qui, par définition, se modifient et évoluent. Ils constituent ainsi une anomalie car il s’agit de gouvernements capitalistes qui se voient forcés de réaliser une politique qui n’est pas celle du grand capital, en mobilisant pour ce faire des forces qui ne sont pas capitalistes et sans lesquelles ils ne peuvent pas vaincre la résistance de la majorité des capitalistes.

6. Ceci nous amène au rôle joué par l’Etat dans les pays où surgissent les « gouvernements progressistes ». En effet, les « outsiders » qui, dans la classe dominante ou dans la petite-bourgeoisie, intègrent ou créent ces gouvernements proviennent soit de l’appareil d’Etat lui-même (ce sont des militaires, comme Cárdenas, Perón, Ibáñez del Campo, Velazco Alvarado, Bermúdez, Torres, Arbenz, Hugo Chávez), soit sont des politiciens professionnels comme Kirchner et son épouse, ou soit appartiennent aux secteurs les plus aisés des classes moyennes urbaines, autrement dit les secteurs les plus intégrés à l’appareil d’Etat. Bien peu proviennent directement d’un mouvement de masse révolutionnaire - comme en 1952 en Bolivie ou avec la quasi-révolution contre González de Lozada qui a mené Evo Morales au pouvoir. Hormis le cas de la Révolution cubaine de 1959, il n’y a eu que trois révolutions authentiques dans le continent latino-américain jusqu’à aujourd’hui : la révolution haïtienne (1791-1804), qui fut tout à la fois une révolution sociale, ethnique et d’indépendance ; la révolution mexicaine de 1910, qui fut une révolution démocratique et agraire, et enfin la révolution bolivienne de 1952, qui a compté avec des traits marqués de dualité de pouvoirs.

Alors que le pouvoir réel continue d’être aux mains de classe dominante liée au capital financier international, les petits-bourgeois civils ou militaires qui arrivent au sommet de l’appareil d’Etat croient que ce dernier s’identifie avec eux et qu’il constitue l’instrument adéquat pour mener à bien la transformation de la société. Ils sont convaincus qu’ils sont les véritables démiurges car ils n’ont pas confiance dans la capacité autonome des travailleurs sur lesquels ils s’appuient et dont ils craignent l’indépendance de classe. De là découle le verticalisme qui caractérise leur mode de gouvernement ; la concentration des décisions entre une poignée de leaders, le fonctionnement non démocratique, volontariste et substitutiste de l’appareil d’Etat, le développement de la bureaucratie… Et en conséquence l’affaiblissement progressif de leur soutien populaire, bien qu’ils puissent encore compter sur un appui très élevé à des moments déterminés.

7. Les révolutions démocratiques qui sont dirigées depuis leur début ou qui sont canalisées dans leur développement par des secteurs de la petite-bourgeoisie qui ne se donnent pas initialement l’objectif de renverser le capitalisme (comme ce fut le cas avec Fidel Castro ou avec le soutien au coup d’Etat de Chavez en 1992), portent au pouvoir des dirigeants qui partagent les méthodes et les positions fondamentales de la classe dominante, à l’exception de la soumission à l’impérialisme. Certains d’entre eux ne commencent à se débarrasser de ces positions que sous la pression des masses sur lesquelles ils s’appuient ou du fait d’attaques de l’impérialisme qui les forcent à se défendre, comme ce fut le cas à Cuba. C’est encore plus évident dans le cas de gouvernements comme celui de Kirchner en Argentine, né d’une profonde crise de la domination bourgeoise et d’un vide politique, combinée à un soulèvement populaire. Ce sont des gouvernements capitalistes qui ne sont plus aux mains de capitalistes mais bien de petits-bourgeois radicalisés influencés par l’anti-impérialisme et la haine de l’oppression exprimée par de larges masses nationales qui n’ont pas encore atteint une conscience anticapitaliste claire et qui cherchent la voie pour un changement profond, mais à l’intérieur du système. Ces gouvernements contrôlent alors les Etats capitalistes, tout en étant influencés de l’extérieur par la pression découlant de l’insertion du pays dans le marché mondial et par le poids des grandes multinationales sur leur économie. A l’intérieur, ils maintiennent des liens étroits avec la classe dominante et ils constituent un terrain de dispute aigue entre divers clans qui occulte la lutte des classes réelle.

8. La force du capitalisme réside fondamentalement dans l’hégémonie culturelle qu’il exerce et dans le fétichisme qui fait croire aux salariés qui vendent leur force de travail sur le marché que ce dernier est un principe juste et que le capitalisme est quelque chose de naturel et d’éternel. La politique des « gouvernements progressistes », avec leurs réformes sociales et leurs politiques redistributives d’une part ( « 50% du PIB pour le capital et 50% pour le travail ») et le maintien des profits pour les grandes entreprises impérialistes d’autres part, semble « logique » aux yeux de certains secteurs qui luttent quotidiennement et de manière déterminée contre les patrons pour améliorer les conditions de travail et les salaires. Surgissent ainsi des phénomènes tels que la syndicalisation de masse et un syndicalisme combatif, mais avec des objectifs essentiellement corporatistes et démocratiques, ainsi qu’un rôle accru de la bureaucratie syndicale intégrée à l’appareil d’Etat afin de jouer les amortisseurs face à la pression de la base.

9. Un syndicalisme de classe et combatif et des mouvements sociaux de masse sont la condition sine qua non d’une lutte pour le changement social. Mais ils ne suffisent pas pour atteindre cet objectif car, ce qu’il faut obtenir, c’est un changement dans la conscience de classe, à l’échelle massive, des travailleurs qui luttent aujourd’hui contre certains capitalistes particuliers, mais non contre le capital en tant que tel. Autrement dit, il faut un changement dans la subjectivité qui soit le résultat des expériences des luttes. Expériences qui doivent être analysées et raisonnées d’un point de vue socialiste, afin de diffuser et amplifier ce qui n’apparaît qu’à des moments déterminés de la lutte, c’est-à-dire le collectivisme, la démocratie prolétarienne, la pleine solidarité et l’internationalisme.

Cette question est vitale car le développement capitaliste, qui détruit les communautés et tend à imposer l’égoïsme, l’individualisme, le consumérisme et l’hédonisme comme modèles de vie, constitue un obstacle à l’éducation quotidienne, à la solidarité de groupe, de quartier, syndicale ou nationale qui existaient encore à une période antérieure. Cela explique pourquoi les secteurs les moins intégrés sont aujourd’hui les plus radicaux, comme les peuples indigènes qui vivent en communautés. Cela donne d’autant plus de poids à la nécessité d’unifier, en Bolivie, les restes du communautarisme indigène avec la lutte pour le socialisme.

10. Historiquement, pour contribuer à l’éclosion de l’anticapitalisme de masse présent de manière semi - consciente dans certains pays ayant de fortes traditions de lutte comme la Bolivie, l’Argentine ou le Mexique, nous avons besoin d’instruments de lutte non seulement théoriques, mais également pratique comme l’action syndicale et la politique quotidienne. En tout premier lieu, il faut conquérir l’indépendance de classe d’un secteur important des travailleurs. C’est au sein d’un tel secteur que les socialistes pourront agir et influencer les choses plus facilement avec la méthode irremplaçable de l’action théorique et pratique en interaction continue avec l’élaboration théorique et l’innovation organisationnelle réalisées par les travailleurs eux-mêmes. Il s’agit de les écouter et d’apprendre d’eux en même temps qu’on apporte à leur développement théorique la compréhension de l’unité mondiale du système et, par conséquent, de la nécessité de l’internationalisme.

Les petits partis sectaires ne comprennent pas la contradiction qui existe entre, d’une part, ceux qui souhaitent lutter et suivent les directions bourgeoises ou petites-bourgeoises et, d’autre part, ces mêmes directions. Ils pensent qu’une lutte syndicale de classe avec des méthodes radicales suffira pour remplacer ces directions et ils ne donnent à leur socialisme qu’un caractère de propagande générale dans un avenir éloigné. Mais cette lutte, même menée par des groupes sectaires, est malgré tout importante car elle se confronte à la dépendance des travailleurs envers les « gouvernements progressistes », avec leurs appareils répressifs et leur bureaucratie syndicale. Cependant, il ne suffit pas seulement de combattre les politiques pro-capitalistes et d’imposer la démocratie syndicale pour renforcer l’organisation collective, il faut également tenter d’appliquer et de développer des politiques alternatives sur le terrain de la production, de la distribution, de la consommation, de la protection de l’environnement, pour une vie riche et plurielle. Toutes choses que, tout comme les mouvements qui s’y opposent à leur gauche, les « gouvernements progressistes » ne font actuellement pas car ils mènent des politiques néo-développementistes et extractivistes qui renforcent le capital.

Guillermo Almeyra est politologue et journaliste marxiste. Né à Buenos Aires en 1928, il a milité dans la gauche argentine politique et syndicale, avant de trouver asile politique en Italie, puis au Mexique, où il est éditorialiste au principal quotidien de gauche « La Jornada ». Titulaire d’un doctorat en sciences politiques, il enseigne à l’Université nationale autonome du Mexique la politique contemporaine. Il a notamment publié, « Etica y rebelión » (Ethique et rébellion, 1998), « Che Guevara : el pensamiento rebelde » (Che Guevara : la pensée rebelle, 1992, réédité par les Ediciones Continente, 2004) et « Polonia : obreros, burócratas, socialismo » (Pologne : ouvriers, bureaucrates, socialisme, 1981).

Texte publié dans « La Jornada Quincenal », mai 2011.
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera