Il y a 70 ans : Stalingrad, tournant de la Seconde guerre mondiale

Ernest Mandel 21 novembre 2012

La bataille de Stalingrad constitua un tournant militaire, psychologique et politique de la Seconde guerre mondiale. Après l’échec de la prise de Moscou en 1941, l’Allemagne nazie subissait sa seconde grande défaite stratégique. En démontrant que les troupes fascistes n’étaient pas invincibles, la victoire de l’Armée rouge renforça et stimula de manière considérable la résistance au nazisme dans toute l’Europe occupée, tout en démoralisant une partie de l’armée allemande. Cette bataille titanesque commença en juillet 1942 et se termina en février 1943 avec la reddition de la 6e Armée allemande encerclée dans la ville de Stalingrad. Cette dernière était la première ville industrielle de l’URSS et comptait 600.000 habitants. Elle se trouvait au coeur d’un dense réseau de voies ferrées et possédait d’immenses usines comme « Barricade », « Octobre Rouge », et la plus grande usine de tracteurs de l’URSS. Les ouvriers de Stalingrad jouèrent ainsi un rôle clé dans la défense de la ville et leur résistance prolongée permit à l’Armée rouge de reprendre l’initiative. C’est ce qu’explique Ernest Mandel dans ce texte, extrait de son livre (inédit en français) : « The Meaning of the Second World War » (Avanti4.be)

La bataille principale de 1942-1943 fut celle de Stalingrad. L’attaque de la 6e Armée allemande, commandée par Von Paulus, commença le 28 juin 1942 et atteignit les abords de la ville de Stalingrad exactement un mois plus tard.

La défense de la métropole de la Volga par l’Armée rouge fut improvisée dans des conditions proches de la panique. Pourtant, elle prit rapidement des proportions épiques avec la participation des ouvriers de cette grande ville industrielle. Des vagues successives d’attaques allemandes parvinrent presque à prendre toute la ville, mais elles furent chaque fois stoppées à temps par des contre-attaques de l’Armée rouge et des ouvriers de Stalingrad. Ces derniers purent ainsi maintenir libre un petit secteur de la ville - une usine, une tête de pont...

Leur résistance héroïque prolongée permit à l’Etat-Major soviétique (Stavka) de préparer une puissante contre-offensive. Une énorme force de réserve fut rassemblée à l’arrière du front Don-Volga, hors de la vue de l’ennemi. Pendant que le général Halder exprimait sa préoccupation croissante à propos de la vulnérabilité des vastes flancs nord et sud de Stalingrad, la Stavka parvint à réunir les forces nécessaires pour garantir une supériorité numérique et en puissance de feu. En novembre 1942, le rapport de forces obtenu dans « l’axe de Stalingrad » était le suivant :

Blindés Canons et mortiers Avions Soldats
Soviétiques 894 13.540 1.115 1.005.000
Axe 675 10.300 1.216 1.011.000

Il est nécessaire de souligner que si l’augmentation des réserves soviétiques, l’existence de lignes d’approvisionnement plus courtes, le soutien militaire nord-américain (spécialement en blindés et en camions), l’épuisement rapide des réserves allemandes et la fragilité interne des armées alliées de l’Axe (Roumains, Hongrois et Italiens) ont évidement influé sur le résultat final de la bataille, l’élément décisif fut la résistance prolongée des défenseurs de Stalingrad. C’est cette résistance qui a épuisé les réserves allemandes et donné à la Stavka le temps nécessaire pour planifier et organiser dans ses moindres détails l’encerclement de la 6e Armée allemande. Cette résistance, à son tour, reflétait clairement un phénomène social : la supériorité des soldats de l’armée rouge et des ouvriers dans un combat urbain, maison par maison, de barricade en barricade. Pendant la Guerre civile espagnole, on avait déjà observé quelque chose de similaire dans les batailles de Barcelone et de Madrid en 1936.

Tchouïkov, le commandant de la 62e Armée soviétique, qui constituait l’épine dorsale de la défense de Stalingrad, écrivit plus tard : « La lutte urbaine constitue un type particulier de combat (…). Les édifices de la ville agissent comme des brise-lames. Ils arrêtent la progression des formations ennemies en contraignant ses troupes à marcher dans les rues (…). Les soldats qui défendaient la ville apprirent à laisser les chars allemands arriver au plus près d’eux – à portée des canons antichars et des fusiliers antichars – en faisant en sorte d’isoler l’infanterie des blindés pour détruire la formation de combat organisée de l’ennemi. »

L’Opération Uranus, la manoeuvre de Stalingrad si brillamment conçue, reposait sur la réalisation de deux percées, au nord et au sud de la ville. Elle commença le 19 novembre par la pince nord tandis que la pince sud se mettait en route le lendemain. En quatre jours, ce fut un succès : la 6e Armée allemande fut encerclée et, malgré une violente contre-attaque organisée par le général Von Manstein, elle ne parvint jamais à rétablir le contact avec le gros des troupes allemandes, n’étant plus approvisionnée que de manière insuffisante par la Luftwaffe.

A la fin de la contre-offensive soviétique, la Werhmacht aura perdu un quart de million de soldats et la Luftwaffe la majeure partie de ses réserves sur le front oriental, sans compter l’énorme quantité de blindés, de canons et de munitions perdus. Les gains politiques et psychologiques de la libération de Stalingrad dépassèrent largement ses résultats militaires immédiats. A partir de ce moment là, une partie considérable du corps des officiers allemands et de la bourgeoisie allemande, pour ne pas parler des vastes secteurs du peuple allemand, cessèrent de croire que le Troisième Reich pouvait gagner la guerre.

Quant à la ville de Stalingrad proprement dite, Tchouïkov, qui fut promut Maréchal soviétique après la victoire, en garde l’image suivante : « La ville était incendiée, couverte de fumée noire et de poussière des pierres pulvérisées. Du haut de la colline Kourgane, qui sur nos cartes s’appelait « Cote 102 », on ne voyait rien d’autre que des squelettes d’édifices, des ruines et des montagnes de décombres. La pierre ne résistait pas aux attaques, mais les hommes oui. Chaque ruine, chaque squelette d’édifice, chaque trou, chaque monticule de débris se transformait en bastion défensif. Chaque rue, chaque quartier, chaque étage d’immeuble, chaque mètre faisait l’objet d’une lutte féroce. Mamaïev Kourgane (une colline) fut l’enjeu des combats les plus acharnés. Après la guerre, on a calculé que mille obus et schrapnels étaient tombés au mètre carré à Kourgane. La terre était couverte de fer et de mitraille. »

On comprendra peut être mieux quelles furent les dimensions de la bataille de Stalingrad en rappelant que les pertes soviétiques, au cours de ce seul combat, furent supérieures à celles des Etats-Unis pendant toute la Seconde guerre mondiale.

Cependant, du point de vue de la stratégie militaire, il y eut une faille dans l’Opération Uranus. L’armée soviétique voulait, en réalité, réaliser un double encerclement, le premier – mené à bien – était destiné à encercler les troupes de la 6e Armée allemande dans Stalingrad, tandis que le second – qui visait l’estuaire du Don à Rostov – avait l’intention d’isoler tout le Groupe d’Armées A de l’armée allemande dans le Caucase. Ce dernier échoua. Un million et demi de soldats allemands et alliés purent échapper à l’extermination. Ce fait n’était pas seulement la conséquence de l’habilité manœuvrière incontestable de Von Manstein, mais aussi de la défense obstinée de la 6e Armée à Stalingrad pendant deux mois et dans des conditions terribles. Au contraire d’une légende disséminée par les généraux allemands, le maréchal Tchouïkov souligna avec justesse que la décision de Hitler de tenir Stalingrad coûte que coûte ne fut pas si irrationnelle qu’il pouvait sembler. Il sacrifiait ainsi un quart de million de soldats afin d’en sauver plus d’un million. Trois cent cinquante mille soldats soviétiques étaient fixés autour de la poche de Stalingrad par la résistance de la 6e Armée allemande et c’est eux qui auraient pu faire la différence dans la tentative de l’Armée rouge de prendre rapidement Rostov et d’isoler le Groupe d’Armées A allemand.

La bataille de Stalingrad, comme tous les moments décisifs de la guerre – la bataille de Moscou, la bataille d’Angleterre, le début de l’Opération Barberousse, l’attaque de Pearl Harbour, les batailles de Midway et d’El Alamein, le débarquement de Casablanca/Alger, Guadalcanal, le débarquement de Normandie (l’Opération Overlord), l’attaque contre Arnhem et la bataille de la Vistule, pour ne mentionner que quelques uns des plus importants – est une confirmation supplémentaire de l’importance essentielle du rôle joué par la surprise pour le succès ou l’échec de ce type d’opérations impétueuses.

Bien que les services d’espionnage de l’Abwehr en URSS et les services de reconnaissance de l’armée sur le front - le Fremde Heere Ost – avaient, depuis l’été 1942, avertit qu’une contre-attaque soviétique allait avoir lieu tôt ou tard entre Voronej et la Steppe des Kalmouks, ils ne parvinrent pas à découvrir toute l’étendue des préparatifs de l’Armée Rouge – la formation d’une puissante force de réserve de près de cinquante divisions.

La raison de cet échec est encore un mystère, tout comme des mystères similaires enveloppent l’effet de surprise de toutes les autres opérations déjà mentionnées. Dans ce cas ci également, une hypothèse probable, voire certaine, est que les chefs d’armées – et sur ce point Hitler n’était ni meilleur ni pire que Gamelin/Daladier, Stimson/Knox, Staline/Vorochilov, Tojo ou Eisenhower – étaient toujours prédisposés à l’encontre des informations qui contredisaient entièrement leurs conceptions stratégiques établies et leurs habitudes de pensée. Et tout particulièrement quand les préjugés et les dogmes politiques s’associaient à des doctrines militaires obsolètes.

Extrait du livre d’Ernest Mandel, « The Meaning of the Second World War », Verso, Londres, 1986. Traduction française pour Avanti4.be : G. Cluseret