45 ans après sa mort : Le Che est encore impertinent

L’Anticapitaliste 10 octobre 2012

Ministre de l’industrie à Cuba de 1962 à 1965, Ernesto Che Guevara s’est longuement interrogé sur les éléments à conserver et à détruire après la révolution, dans la perspective de construire une nouvelle économie socialiste. La publication en français (*) d’une partie de ses réflexions et des discussions au sein du ministère de l’Industrie illustre les préoccupations principales du Che dans cette phase de transition qui voit Cuba exproprier les grandes compagnies étrangères et par conséquent supprimer la base matérielle du capitalisme sur l’île.

Mais supprimer la propriété privée des moyens de production ne signifie pas que les relations marchandes sont abolies, ni que la division du travail est dépassée. Sur quelle base rémunérer le temps de travail ? Quelles écarts salariaux accepter ou promouvoir ?

Le Che critique le modèle soviétique

Le Che ne défend pas seulement la centralisation de la planification pour mieux organiser la production et l’usage des maigres ressources disponibles. Il est aussi convaincu qu’il faut se débarrasser au plus vite des rapports marchands hérités. Les besoins de base doivent être assurés pour toute la population de manière égalitaire. Surtout, il faut réduire les stimulants matériels (par exemple, les primes accordées en fonction du travail réalisé), qui, selon une approche introduite dans certains pays du bloc soviétique, sont censés augmenter la productivité. Le Che va critiquer ouvertement cette approche : « Chaque fois que nous donnons plus de liberté à la loi de la valeur, nous revenons au capitalisme. » Il développe ses remarques à partir des expériences qu’il a observées durant ses voyages dans les pays de l’Est et en se basant aussi sur une étude critique du nouveau manuel d’économie politique paru en URSS.

Le Che met en cause la Nouvelle politique économique (NEP), mise en place à partir de 1921 pour reconstruire l’industrie russe et qui introduisit des éléments du capitalisme. En attribuant la responsabilité uniquement à la NEP, il sous-estime le rôle de la bureaucratie en URSS et son caractère profondément réactionnaire et contre-révolutionnaire. Il ne s’agit pas seulement d’« erreurs » commises : en réalité, cette nouvelle couche construite avec Staline a délibérément pris les commandes du pouvoir pour assurer ses propres privilèges et occuper tous les rouages du pouvoir.

Organes d’autogestion libres

Le Che observe « que les gens ont besoin de s’exprimer, besoin d’un outil pour s’exprimer » et propose la mise en place d’ « un outil démocratique nécessaire aux nouvelles institutions à créer » et le transfert des compétences dans le contrôle de la production aux « commissions de conditions de travail, auxquelles on pourrait assigner quelques autres objectifs concrets avec de vraies élections ». Autrement dit, la création sur les lieux de travail d’organes de contrôle et d’autogestion libres. « Ces questions requièrent une solution rapide » ! Pourtant, le Che n’a pas avancé publiquement ses propositions pour améliorer la vie démocratique.

Or, pour combattre victorieusement cette bureaucratie qui commençait à se constituer à Cuba, il aurait fallu qu’un débat public et contradictoire puisse exister. Ces débats doivent traverser l’ensemble de la société, et pas seulement quelques cercles restreints, et des moyens matériels ainsi que des conditions politiques doivent exister : presse et médias pluralistes, absence de censure, droit d’organisation politique et syndical, reconnaissance des différences d’opinion.

* Ernesto Che Guevara, Notes critiques d’économie politique, Ed. Mille et une nuits, 2012.

Article publié dans le journal suisse « L’Anticapitaliste », n° 75, 2012
http://www.gauche-anticapitaliste.ch/?p=7460