Le monde de l’obésité dans le capitalisme tardif

Alejandro Nadal 28 octobre 2012

Il y a deux choses que les économies capitalistes savent faire, et elles le font très bien. L’une d’elles est de réaliser des économies d’échelles afin de réduire les coûts unitaires, ce qui s’obtient efficacement par des processus d’industrialisation. L’autre est d’obtenir des subventions, ce qui s’optimise quand on a plus pouvoir. Ces deux choses se sont combinées pour produire la crise de l’obésité aux Etats-Unis.

En 2011, plus des deux tiers de la population des Etats-Unis souffrait de problèmes de surpoids ou d’obésité. Aujourd’hui, ce pays a le plus haut taux d’obésité au monde. Des données officielles révèlent que le pourcentage de personnes adultes ayant des problèmes d’obésité est passé de 13% en 1962 à 36% en 2010. Si cette tendance se maintien jusqu’en 2030, 42% de la population adulte souffrira de problèmes d’obésité (dont 11% avec des problèmes d’obésité sévère, soit plus de 45 Kg de surpoids). Le taux d’obésité parmi les enfants atteint déjà le taux alarmant de 18%. Plusieurs études montrent que les enfants obèses ont une plus grande propension à conserver leur obésité à l’âge adulte.

Bien entendu, l’excès de poids entraîne de graves conséquences sur la santé. Les études cliniques révèlent que l’obésité augmente le risque de diabète de type 2, les maladies du cœur, le syndrome d’apnée pendant le sommeil, l’hypertension, le risque de cancer de nombreux types et plusieurs maladies chroniques. Le résultat final est une espérance de vie significativement moindre par rapport à la population non obèse. A tout cela il faut ajouter la douleur psychique provoquée par la perte de l’estime de soi et par la plaie de la discrimination sociale.

D’où vient le problème ? Le premier indice est que le rapport entre la pauvreté et l’obésité est très étroit. La population la plus pauvre est la plus exposée à l’obésité. Aux Etats-Unis, 9 des 10 Etats ayant les taux les plus élevés d’obésité sont parmi les plus pauvres. Il y a des quartiers pauvres, dans des villes comme Philadelphie ou New York, où 88% des adultes et 50% des enfants sont en surpoids ou souffrent d’obésité. Il y a des comtés en Californie où un enfant né en l’an 2000 a 30% de probabilité de développer le diabète (et cette probabilité atteint 50% pour les enfants afro-américains et latinos).

Proportionnellement, une personne dépense moins d’argent aujourd’hui pour s’alimenter qu’il y a 30 ans. Mais cela est fondamentalement dû aux progrès de l’industrialisation qui a réduit les coûts unitaires dans l’industrie alimentaire. Cela n’a pas nécessité de grandes innovations technologiques, mais bien un processus incessant de concentration de la production et de transformation du paysage rural des Etats-Unis. Pour des chaînes de fast-food telles que MacDonald’s ou Burger King, la nécessité de maintenir une homogénéité quasi absolue dans les aliments qu’elles vendent a transformé la manière dont on élabore presque tous les produits carnés, ainsi que de nombreux autres produits agricoles. La production de viande de bœuf, de porcs et de poulet, par exemple, a nécessité de grandes concentrations d’animaux dans des conditions insalubres et avec de graves conséquences pour l’environnement et la santé humaine. Entre parenthèse, il ne faut pas oublier que cette industrie est celle qui a le plus grand impact dans la transformation du système alimentaire mondial.

La réduction des prix est également le fruit des subsides que reçoit l’industrie alimentaire et tout particulièrement dans les filières de production du maïs et du soja, produits qui servent d’ingrédients dans 90% des aliments élaborés vendus dans les supermarchés. Enfin, les bas prix alimentaires sont artificiels parce qu’ils n’intègrent pas le coût sur la santé qu’il faudra bien payer un jour. Les multinationales pharmaceutiques sont ainsi, avec leurs griffes bien acérées, à l’affût à la sortie des MacDonald’s.

Le type de nourriture consommé aux Etats-Unis n’est certainement pas le plus sain, mais il est le plus rentable pour les entreprises. C’est le cas tout au long de la chaîne de l’industrie alimentaire et tout spécialement pour des firmes comme MacDonald’s, Burger King, Taco Bell, KFC, ainsi que pour toutes les entreprises de sodas et de malbouffe. Leurs aliments sont des produits gorgés de calories, de sel et de graisse qui n’ont qu’une minuscule composante nutritionnelle valable. Dans de nombreux cas, ils contiennent des ingrédients qui provoquent une dépendance. Et c’est plutôt normal puisqu’il s’agit de produits spécialement élaborés afin de maintenir un taux de profit élevé et non pour alimenter sainement les clients. On l’a déjà dit : du point de vue des profits de l’industrie alimentaire, l’obésité est le meilleur signe de succès.

L’industrie alimentaire aux Etats-Unis est devenue un pur espace de rentabilité. La colonisation de l’alimentation par le Capital n’est évidement pas un cas isolé. Dans le capitalisme, tout peut constituer une source de profits. Aujourd’hui, ce système traverse ce qui devient la pire crise de son histoire. Les déclarations sur une mythique récupération économique ignorent en fait cette réalité : la normalité d’avant la crise était déjà un cauchemar.

Publié dans le quotidien « La Jornada », México, 15/08/2012.
http://www.jornada.unam.mx/
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera