« La NV-A est un pur produit du fédéralisme belge ». Entretien avec David Dessers, conseiller communal rouge-vert à Louvain

Ataulfo Riera, David Dessers 24 octobre 2012

Les élections communales du 14 octobre 2012 en Flandre ont avant tout été marquées par le triomphe de la NV-A de Bart de Wever, qui confirme son succès électoral de 2010 et se propulse ainsi directement en direction des « méga » élections de 2014. Tandis que la recomposition de la droite flamande se cristallise autour du parti nationaliste de droite, dans la gauche radicale, à côté de quelques expériences locales, c’est surtout le succès du PTB, avec sa percée anversoise, qui modifie les termes de la recomposition dans la « gauche de gauche ». Nous avons interviewé sur ces questions David Dessers, membre de Socialisme 21 (S21), une organisation anticapitaliste flamande. A Louvain, il était candidat indépendant « rouge-vert » sur la liste de Groen ! et a été élu avec 631 voix de préférences. Sans pour autant partager la méthode, il faut saluer ce résultat qui offre dans l’une des principales villes d’une Flandre dominée par la droite un siège à un militant clairement écosocialiste. Entretien réalisé par Ataulfo Riera

En Belgique francophone, certains veulent minimiser ou relativiser la victoire électorale de la NV-A. Peut-on parler de progression et de triomphe pour ce parti par rapport aux élections de 2010 ?

J’ai entendu Joëlle Milquet dire que les résultats de la NV-A étaient moins bons qu’en 2010 et que ce n’est donc pas une victoire. Malheureusement, ce n’est pas vrai. Le parti qui a vraiment gagné les élections en Flandres, c’est incontestablement la NV-A.

Je comprend que certains ne veulent voir que le fait que la NVA n’a pas eu beaucoup plus de votes qu’en 2010, mais, politiquement, elle a remporté une victoire écrasante le 14 octobre, une victoire qui leur sert de tremplin pour les élections de 2014.

Quand on parle des résultats de la NV-A, il ne faut pas oublier qu’il s’agit, en quelque sorte, d’un nouveau parti et qu’il n’avait donc pas beaucoup de base locale avant le 14 octobre. Or, on voit qu’un peu partout en Flandre, en partant parfois de rien, il arrive à obtenir des scores allant de 10 à 25%. Et ils ont gagné des bourgmestres dans une série de villes importantes, comme à Anvers. Or, la « bataille d’Anvers » qui opposait Bart De Waver à Patrick Janssens (SP.a) avait une énorme valeur symbolique, c’était un véritable enjeu national, et c’est la NV-A qui l’a emporté. C’est donc une victoire qui symbolise à son tour celle de ce parti aux élections communales flamandes.

Quel est le projet de la NV-A et la nature de ce parti ?

A son discours au soir des élections, Bart de Wever a immédiatement parlé de la politique fédérale en disant : « maintenant il faut se préparer au confédéralisme ». Il est clair qu’il veut utiliser sa victoire aux communales pour lancer dès maintenant la campagne pour les élections générales de 2014, où il table sur la victoire de son parti pour imposer son projet politique : un système confédéral permettant d’accélérer la politique néolibérale en Flandre. Il met en avant le confédéralisme, et non l’indépendance pure et simple, comme un objectif intermédiaire car il est pour le moment difficile de penser qu’il sera possible de séparer totalement le pays.

En tous les cas, la NV-A veut avancer vert une séparation presque totale du pays, avec une fiscalité pleinement autonome pour la Flandre par exemple.

De Wever est très clair sur la nature socio-économique de ce projet confédéral. Selon lui, il y a « deux Europes » aujourd’hui : « l’Europe du Sud », avec des gouvernements qui dépensent trop, des budgets qui ne sont pas sous contrôle, des allocations sociales trop élevées, etc. Et il y a, à l’inverse, une « Europe du Nord », basée sur le « modèle allemand ». Et pour lui, en Belgique, la ligne de démarcation entre ces « deux Europes » passe précisément passer par la frontière linguistique. Pour De Wever, le choix à faire pour la Flandre est donc clair : elle doit entièrement s’aligner sur le « modèle nordique » incarné par l’Allemagne.

Il faut considérer la NV-A comme un pur produit du « fédéralisme belge », qui a fait émerger une bourgeoisie flamande nationaliste. Aujourd’hui, la NV-A est devenu l’instrument politique privilégié de cette dernière. Cette bourgeoisie nationaliste flamande est contre la Belgique parce qu’elle veut approfondir et accélérer les mesures néolibérales et pense qu’elle y arrivera plus facilement en se débarrassant du « poids » de la Belgique francophone. Il s’agit d’une bourgeoisie nationaliste, mais elle ne parlent pas des droits culturels, etc. : ils ne parlent que de fric.

Tel est le projet politique de la NV-A. Et ont peut dire, dans ce sens, que la NV-A est aussi dangereuse, si pas plus, pour la majorité sociale en Flandre que pour la Wallonie.

En fait, la NV-A a mené à bien une énorme recomposition dans la droite en Flandre et il y a deux partis qui en sont clairement les victimes : l’Open VLD, qui a eu un très mauvais score (et ce parti va très mal), et le Vlaams Belang, qui a vraiment été blessé à mort comme parti avec les résultats des communales. Mais attention : ce parti est blessé, mais il n’est pas encore mort. Et on ne peut exclure qu’un jour, quand, pour quelque raison que ce soit, la NV-A connaîtra des difficultés et sera moins populaire, le Vlaams Belang connaîtra une renaissance. Mais pour le moment, il est indéniable que ce parti a perdu beaucoup de plumes : son président a donné sa démission et il perd non seulement une masse d’électeurs, mais aussi toute une série de mandataires qui passent à la NV-A...

On a donc assisté à une forte concentration de la droite dans la NVA, et ce n’est pas forcément une bonne nouvelle. Evidement, cette victoire électorale peut aussi créer des problèmes pour Bart De Wever, parce qu’il doit maintenant devenir maire d’Anvers alors que son ambition réelle est d’être Ministre-Président de la Flandre. Il devra donc probablement quitter son siège de bourgmestre d’Anvers en 2014 et ça peut créer des problèmes dans son parti.

Et par rapport aux autres partis traditionnels plus à gauche ?

En quelques mots : le SP.a et le CD&V sont plutôt soulagés par les résultats électoraux. Pas parce qu’ils ont gagné, mais bien parce qu’ils n’ont pas perdu autant qu’ils ne le craignaient et qu’ils gardent une série de villes importantes.

Les Verts (Groen !) ont progressé un peu partout, entre autres parce que bien souvent quand le SP.a recule, ce sont eux qui en bénéficient avant tout un peu.

La gauche radicale en Flandre offrait également un visage diversifié et des résultats très contrastés aux communales, comment évalues-tu ses résultats ?

Il y avait d’une part une série d’initiatives locales ou spécifiques et, d’autre part, des listes ayant une vocation « régionale flamande ». Pour les secondes, il y avait Rood !, le mouvement de gauche lancé par Eric De Bruyn (ex candidat à la présidence du SP.a) et qui présentait une série de listes, mais avec Gand et Anvers surtout comme expériences test. Et il y avait bien entendu le PTB.

Ce dernier a réalisé une véritable percée électorale à Anvers, d’une ampleur inattendue, et selon moi cette ampleur a été une surprise y compris pour le PTB. Ils ont obtenus 8% des voix et ont donc gagné d’un coup 4 élus au conseil communal. Mais il faut y ajouter en plus 17 élus aux conseils des districts de la ville et 2 élus au conseil provincial anversois. Le PTB dépasse même un peu Groen (qui fait 7,9%) et il est le 4e parti de plus grande ville flamande. C’est donc incontestablement une véritable percée électorale.

Rood ! a obtenu 1% à Anvers et à Gand. Les résultats sont un peu plus élevés dans certaines localités, mais ils ne dépassent pas les 1,4%, sauf dans une petite commune où le score est autour de 5%, mais c’est du à une spécificité très locale je pense. Le projet de Rood ! n’est donc pas un échec total puisque ce sont des résultats qui dépassent les 0,3% ou les 0,5% d’autres listes dans le passé. Mais on ne peut pas dire non plus que cela a bien marché, surtout quand on compare ces résultats aux scores du PTB…

Que changent ces résultats du PTB ? Quels rapports entretenir avec ce parti et comment le vois-tu évoluer ?

Avec ses résultats, le PTB est désormais en « pôle position » dans la gauche radicale en Flandre. En conséquence, tous les débats sur la recomposition à gauche sont modifiés car il y a maintenant une nouvelle donne.

Selon moi, la grande question à se poser maintenant c’est « Où va le PTB ? ». Quelle est la nature de ce parti aujourd’hui ? Est-ce le parti des « vrais communistes » comme il le proclamait encore il y a quelques années ? Est-ce un parti « anticapitaliste » ? Ou « réformiste de gauche » ? Il est très difficile d’y répondre de manière tranchée parce qu’il y a toute une série de choses qui ne sont pas très claires dans ce parti, une partie qui est cachée et dont on sait très peu de choses ou rien du tout.

Je pense en tous les cas qu’il faut mener un dialogue et un débat actif vis-à-vis et avec le PTB sur ces questions et pour savoir ce qu’ils vont faire avec leur succès. Il s’agit aussi d’une question de pratique politique : quelles relations vont-ils avoir avec les autres formations de la gauche radicale ? On sait que, depuis toujours, le PTB a systématiquement refusé aux élections des listes de cartel avec d’autres forces politiques.

Il y a donc plus de questions pour le moment que de réponses et un débat ouvert et sans tabous est donc absolument nécessaire.

Qu’en est-il par rapport au bilan des listes plus « locales » de la gauche radicale ?

Il y avait essentiellement 3 listes « Leef ! », un groupe politique que l’on peut qualifier de « rouge-vert ». Dans la commune de Herzeele, où ce groupe est né dans les années 1990, Leef ! avait eu deux élus aux dernières élections communales de 2006. Ce 14 octobre, ils ont obtenus 9,2% des voix, ce qui est toujours très bien ! Mais, malheureusement, il leur a manqué à peine 17 voix pour garder leur 2e élu, ce qui est évidement très frustrant. Mais tout espoir n’est pas perdu, puisqu’il semble bien qu’une boîte contenant des bulletins de votes avait été perdue et qu’elle vient d’être retrouvée ! Il y a donc encore la possibilité que ces votes manquants n’ont pas été comptés et que Leef ! puisse préserver ses deux élus. On verra bien, mais de toute façon, avec près de 10% des voix, cela reste une expérience locale très intéressante et dynamique.

Il y avait ensuite une autre liste Leef ! à Zottegem (une commune des environs de Herzeele) où le résultat est de 1,7%, ce qui n’est pas mal, mais malheureusement pas assez pour avoir un élu. Je ne connais pas le bilan qu’ils en tirent, mais il s’agit en tous les cas d’un groupe local qui continuera d’exister par la suite.

Enfin, il y avait une liste Leef ! à Zaventem. Dans cette commune, la gauche en général est tellement faible et petite que tous les partis se sont mis sur la même liste ! Ainsi, la tête de liste était du SP.a, au milieu c’était des candidats Groen ! et les 11 derniers étaient tous de Leef !.

Ce qui est très positif, c’est que le candidat de Leef ! Jean-Paul Martens a été directement réélu pour la seconde fois dans le conseil communal. Son travail est vraiment très intéressant et il peut faire la différence avec un siège pour la gauche radicale dans cette commune. Bien sûr, c’est une situation un peu bizarre et très spécifique puisqu’ils sont sur la même liste que des partis traditionnels, mais il s’agit d’une collaboration électorale technique : Leef a sa propre campagne autonome et, entre deux élections, Jean-Paul Martens ne vote pas toujours avec les autres élus de la liste commune. En outre, il y a même la possibilité que le SP.a se retrouve désormais dans la majorité, tandis que Leef ! restera évidement dans l’opposition. En tous les cas, avec une liste de 11 candidats, cela veut dire qu’il existe un groupe local de Leef ! très dynamique à Zaventem, et c’est avant tout le mérite de Jean-Paul Martens.

Tu es désormais l’un des rares conseillers communaux de la gauche radicale, élu à Louvain. Un cas particulier aussi puisque tu étais candidat sur la liste de Groen ! Peux-tu en expliquer les raisons, les caractéristiques de ta campagne et tes projets ?

Oui, en fait j’étais candidat sur la liste de Groen ! à Louvain comme indépendant « rouge-vert ». Ce n’était pas une première fois non plus, que ce soit comme groupe de S21 à Louvain, ou auparavant comme SAP, que nous intervenons dans la campagne électorale communale au travers de la liste de Groen ! Mais, cette fois-ci j’étais 6e candidat sur la liste et avec un score de 631 votes j’ai donc été élu au conseil communal. Et maintenant, la situation est encore plus claire puisque les verts seront dans l’opposition. La majorité reste la même qu’avant : une coalition SP.a/CD&V, avec Louis Tobback comme bourgmestre, et cela pour 24 ans non stop au pouvoir s’il reste encore à son poste les 6 années à venir !

Pour la campagne, c’est bien entendu avant tout le groupe de S21 de Louvain qui l’a collectivement portée, mais il y avait aussi un groupe plus large. Pendant l’été, on a organisé à Louvain un Camp d’Action Climat et toute une série d’activistes qui gravitent dans les milieux de l’écologie radicale ont rejoint l’équipe de campagne. C’était assez motivant. On a organisé une soirée-meeting de lancement de campagne, on avait un tract « rouge vert » avec notre propre contenu et qui a été distribué à 10.000 exemplaires. On avait aussi un blog de campagne où, comme sur le tract, j’étais explicitement présenté comme candidat « écosocialiste ». Et je me suis bien amusé à réaliser avec Didi De Paris, de S21, un petit film vidéo humoristique qui a très bien marché puisque sur deux semaines de temps on a eu plus de 11.000 vues. Ce clip n’était pas très « politique », son but était surtout de rendre ma candidature plus connue et, de ce point de vue là, ça a bien aidé.

Bref, on est plutôt très contents de la campagne et du succès obtenu. Et maintenant se pose bien sûr la question de « que faire ? » avec ce siège. Dans l’immédiat, on va organiser des réunions avec pas mal de gens, des groupes, des associations de Louvain, pour voir comment utiliser ce siège pour construire et renforcer toutes les formes de résistance sociale et écologique dans la ville.

As-tu des contacts réguliers avec des élus de gauche dans d’autres communes ? Y aura-t-il une forme structurée de collaboration entre vous ?

Au printemps dernier, on a organisé une rencontre d’une journée à Herzeele avec des conseillers communaux et des militants de Leef !, de Rood !, du PTB et des verts de gauche. L’idée était effectivement de construire un réseau de conseillers communaux de gauche.

C’est d’autant plus nécessaire qu’il y a une série de choses importantes qui vont se passer au niveau communal. Par exemple, la situation financière de nombreuses communes est très mauvaise. Il y d’abord le cas du Holding Communal, qui faisait partie de Dexia, et qui est tombé en faillite avec la crise financière et bancaire. Autrement dit, il y avait du capital des communes dans cet holding communal, et donc chaque année des dividendes étaient perçues par les communes. A Louvain, par exemple, cela représentait 1 million d’euro. La disparition de ce holding communal aura donc des conséquences importantes pour les finances communales.

Il y a aussi la question des intercommunales de distribution d’énergie, où Electrabel était présente mais d’où elle doit se retirer avant 2018. Et ce sont les communes qui doivent racheter les parts auparavant détenues par Electrabel, ce qui pèsera lourdement aussi sur leurs finances. Tous ces problèmes financiers cumulés risquent donc d’entraîner des conséquences néfastes pour les travailleurs communaux et pour les habitants au niveau des emplois, des services et de leurs prix. On a donc avancé le projet de créer un réseau de conseillers communaux de gauche qui peuvent agir ensemble contre ces mesures d’austérité, pour éviter que les habitants et les travailleurs communaux ne payent les conséquences de la crise. Un tel réseau d’élus contre l’austérité est donc plus que nécessaire et on va certainement collaborer à sa mise sur pied avec les gens de Leef ! et plus largement encore.