Gaza : Qu’est-ce qui est différent cette fois-ci ?

Olga Rodríguez 25 novembre 2012

Les révoltes arabes ont éloigné le Hamas de la Syrie et l’ont rapproché du Qatar. L’Egypte cherche à revaloriser le prix de ses accords de paix avec Israël. Ces changements dans le statu quo régional peuvent préjudicier les intérêts d’Israël.

1. Le Hamas

Les révoltes arabes ont bouleversé l’ordre régional et modifié certaines alliances au Moyen Orient. Le virage opéré par le Hamas le démontre : il y a un an, il a décidé de changer ses cartes. Il a pris ses distances avec le régime syrien, qui subit des révoltes internes avec l’appui d’acteurs externes, il abandonné ses bureaux situés à l’étranger de Damas et les a provisoirement installés au Qatar, à l’invitation de l’émir de ce pays qui maintient de bonnes relations avec les Etats-Unis et qui tire profit d’un poids politique important dans la région grâce à ses richesses en gaz et en pétrole.

Cela constitue une véritable tournant puisque le Hamas était jusqu’alors un allié fidèle de l’axe Téhéran-Damas-Hezbollah. En février 2012, le leader du Hamas, Ismaïl Haniya, a formalisé la rupture avec la Syrie dans un discours prononcé dans la Mosquée Al Azhar au Caire : « Depuis cette terre d’Egypte, je salue tous les peuples du printemps arabe, et spécialement le peuple syrien dans ses aspirations à la liberté, à la démocratie et à la justice », avait-il déclaré.

Avec ce tournant, le panorama a changé. Dans un geste significatif, l’émir du Qatar a visité Gaza en octobre dernier, à peine quelques jours avant le début de l’offensive israélienne, et a annoncé une aide de 250 millions de dollars. C’était la première visite officielle d’un chef d’Etat à Gaza depuis la victoire électorale du Hamas en 2006.

2. Le nouveau rôle de l’Egypte

L’une des grandes inconnues qui a suscité l’inquiétude d’Israël et des Etats-Unis était de savoir jusqu’à quel point le nouveau président égyptien Mohammed Morsi oserait prendre des distances vis-à-vis de Tel Aviv.

Ces derniers mois, Morsi a tenté de souligner ses différences avec la politique de soumission face à Israël pratiquée par son prédécesseur, Hosni Moubarak. Ce n’est un secret pour personne que les Frères Musulmans égyptiens, d’où est issu le président, fut « l’organisation-mère » du Hamas quand ce dernier fut fondé en 1987, en pleine Première Intifada palestinienne.

Mais l’Egypte tente en même temps de maintenir de bonnes relations avec Tel Aviv et les Etats-Unis, qui fournissent 1,3 milliards de dollars par an pour l’armée égyptienne, une aide que Washington a initiée après la signature des accord de paix de Camp David entre l’Egypte et Israël en 1978.

Morsi a critiqué Israël à plusieurs reprises pour ne pas avoir respecté ses engagements découlant de ces accords de Camp David ; il a été plus flexible en ouvrant sa frontière avec la Bande de Gaza, ce qui a facilité l’entrée de journalistes et d’activistes égyptiens dans cette dernière ; il a qualifié les attaques d’Israël sur Gaza d’« agressions contre l’humanité » et son premier ministre l’a visitée en pleine offensive militaire pour montrer sa solidarité avec les Palestiniens.

Le président égyptien a joué un rôle clé comme médiateur dans la négociation pour le cessez-le-feu. Il a accueilli la réunion qui s’est déroulée samedi dernier au Caire, entre les représentants du Qatar, de la Turquie et du Hamas, pour chercher une issue à la situation à Gaza et a reçu Hilary Clinton tout en restant en contact direct avec Barack Obama, qui lui a téléphoné à plusieurs reprises.

Cependant, bien que les règles du jeu entre le Caire et Tel Aviv aient changé dans les formes, ce n’est pas le cas pour le fond. Malgré les attaques contre Gaza, Morsi n’a jamais menacé de rompre les accords de Camp David qui sont, de facto, son principal atout pour négocier avec les alliés occidentaux les aides économiques dont il a besoin.

Ce que cherche le président égyptien, par contre, c’est à revaloriser le prix de ses accords de paix avec Israël et sa fidélité à Washington. Ce n’est sans doutes pas par hasard si, juste après le cessez-le-feu à Gaza, il a annoncé qu’il assumera de vastes pouvoirs en Egypte qui annulent l’effectivité de toute poursuite judiciaire contre lui ou contre le panel composé par ses alliés islamistes, chargé de rédiger la nouvelle Constitution égyptienne.

Ce nouvel abus de pouvoir du président a déjà suscité une riposte dans la rue. La nuit dernière, des milliers d’Egyptiens ont manifesté pour commémorer l’anniversaire du massacre de la rue Mohamed Mahmoud en lançant des slogans contre Morsi et en exigeant sa démission. Il est prévu qu’aujourd’hui, vendredi, les protestations se poursuivent et croissent en nombre. Les mouvements sociaux sont en éveil et capables de provoquer bien des soubresauts.

4. Des frontières plus fragiles

L’un de ces soubresauts s’est récemment déroulé en Jordanie, le seul pays arabe qui, avec l’Egypte, a signé la paix avec Israël. La stabilité du pays n’est pas au beau fixe et cela constitue une préoccupation supplémentaire pour Tel Aviv. La monarchie absolue a été remise en question par des manifestations de masse initiées il y a quelques semaines et dans lesquelles on exige un changement de régime.

Israël partage également une frontière avec la Syrie, un pays noyé dans la violence, avec un régime affaibli, face auquel se trouvent certains groupes d’opposition qui bénéficient du soutien de pays comme le Qatar ou l’Arabie Saoudite et qu’Israël peut voir avec suspicion. La situation « d’instabilité » syrienne pourrait en outre affecter le statu quo actuel dans le Plateau du Golan syrien, occupé par Israël.

5. La capacité militaire de Gaza

La capacité des milices palestiniennes de Gaza est infime, et encore plus en comparaison avec l’armée israélienne, soit la plus puissante de la région. Il suffit de voir le nombre de morts : 177 Palestiniens contre 6 Israéliens.

Cependant, pour la première fois depuis qu’il a lancé une roquette sur le territoire israélien en 2001, le Hamas est parvenu à atteindre les faubourgs de Jérusalem et Tel Aviv. Jamais ses projectiles n’avaient été aussi loin.

Après ces attaques, Israël a déployé (et a fait, en passant, la publicité de) son système de défense antiaérienne « Iron Dome », construit par une entreprise israélienne avec l’aide économique étasunienne.

6.- Les réseaux sociaux

La présence de témoins directs étrangers à Gaza est significativement plus importante que celle de 2008 pendant l’Opération Plomb Durci. Ce fait, ainsi que la force croissante des réseaux sociaux, avec un plus grande nombre d’internautes palestiniens, a permit de dénoncer la mort des civils avec une plus grande diffusion de chiffres, d’images et de vidéos qui ont eu un impact significatif dans l’opinion publique internationale.

7. Un statu quo régional en révision

Les Etats-Unis s’opposent à ce que la Palestine soit reconnue comme Etat observateur à l’ONU et il ne cache nullement sa grande alliance avec Israël. De fait, Obama a publiquement déclaré ces derniers jours, alors que l’opération « Pilier Défensif » était déjà en cours, qu’ « Israël a le droit légitime de se défendre », oubliant que ce pays est une puissance occupante et que, par conséquent, c’est l’occupé qui a le droit de se défendre. La position d’Obama a aussi satisfait les secteurs les plus conservateurs aux Etats-Unis.

Mais une prolongation de l’offensive israélienne pourrait faire descendre dans la rue la population égyptienne et jordanienne et tendre les relations d’Israël avec l’Egypte ; mettre en péril les accords de Camp David ; augmenter les critiques contre Tel Aviv dans la communauté internationale ; compliquer la situation syrienne et même aplanir la voie à une puissance comme la Chine, qui tisse sans cesses plus de relations politiques et économiques dans la région – c’est le premier pays que le président égyptien a visité en dehors du Moyen Orient – et qui gagne de plus en plus d’influence dans la zone en défendant, comme elle l’a fait ces derniers jours, « la juste position des pays arabes sur la question palestinienne ».

C’est pour essayer d’éviter tout cela que, cette fois-ci, le cessez-le-feu est intervenu plus tôt.

Les choses bougent au Moyen Orient. Mais, pour le moment, Israël ne respecte toujours pas les résolutions de l’ONU en continuant à occuper les territoires palestiniens, en discriminant et en pratiquant l’apartheid à l’égard des Palestiniens de Cisjordanie, en encerclant et en maintenant Gaza sous blocus et en assassinant. Et elle fait tout cela avec une impunité qu’elle doit au rôle et à la complicité de la communauté internationale occidentale, qui continue à vendre des armes et à maintenir des relations diplomatiques et commerciales préférentielles avec Tel Aviv.

Source : http://www.eldiario.es/zonacritica/diferente-vez-Gaza_6_72152788.html
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera