Egypte : Un gouvernement harcelé par des grèves et des protestations permanentes

Hiba Abbani, Mohammed Hassan Jalil 14 octobre 2012

Le gouvernement des Frères Musulmans vient d’adopter un budget d’austérité afin de répondre aux conditions d’un prêt du FMI. Il se refuse à accomplir les revendications démocratiques et populaires et subit une vague de grèves et de protestations permanentes. Médecins, enseignants, travailleurs du transport ainsi que de nombreux autres ne cachent plus leur détermination à défendre les principes de justice sociale et démocratique.

Les médecins égyptiens planifient une grève générale illimitée dans tous les hôpitaux publics à partir du 1er octobre. La grève, qui n’affectera pas le fonctionnement normal des urgences ou d’attention aux patients en état critique, veut mettre la pression en faveur d’une série d’anciennes revendications professionnelles. Ces dernières comprennent un triplement du budget de la santé, des salaires plus élevés et qu’on garantisse la sécurité dans tous les hôpitaux. Plusieurs attaques brutales de pillards se sont produites dans des hôpitaux ces derniers mois, laissant plusieurs blessés parmi le personnel sanitaire et causant la destruction de salles d’urgences.

Ces revendications adoptées par l’Assemblée générale du syndicat des médecins avaient déjà émergé il y a quatre ans sous la pression des « Médecins Sans Droits », une organisation qui se consacre à l’amélioration de l’assistance sanitaire et des conditions de travail du personnel médical. Le Conseil des Associations de Médecins s’est montré rétif à adopter ces revendications et, même quand il a donné son assentiment à la grève, il voulait qu’elle soit temporaire et non pas illimitée dans le temps comme le préférait l’Assemblée Générale du syndicat.

En mars 2011, l’Assemblée Générale du syndicat avait exigé la démission du Ministre de la Santé, alléguant ses rapports étroits avec l’ancien régime de Moubarak et son soutien aux plans de privatisation. L’Assemblée Générale a déjà organisé deux grandes grèves. La première a eu lieu le 10 mai dernier et la seconde une semaine plus tard. Plus de 200 hôpitaux y ont participé. On s’attend à ce que la grève d’octobre soit encore plus large puisque ses organisateurs ont pris les mesures nécessaires pour assurer la participation de tous les hôpitaux du pays.

Mais les médecins ne sont pas les seuls à lutter pour changer leurs conditions de travail par l’action collective. Dans tout le pays, plusieurs secteurs professionnels sont en train de faire pression en faveur du changement, pour la liberté, la justice sociale et la dignité humaine – les idéaux de la Révolution de Janvier – , autant de choses qui ne se sont que très peu - voire pas du tout - concrétisées jusqu’ici.

Pour les seuls mois de juillet et août, il y a eu près de 900 grèves dans tout le pays, organisées par des militants qui comprennent que le changement dans la structure du pouvoir n’a pas apporté de bénéfices tangibles pour la population en général. Tant que ces changements ne se produiront pas, les protestations ne cesseront pas non plus parce que la barrière de la peur est tombée et que la population ne tolère plus l’exploitation et l’oppression.

Les protestations ne sont qu’une des formes d’action. Dans tout le pays se constituent des groupes indépendants consacrés à la défense de la démocratie directe à la base. La nécessité de ces canaux d’action ne peut être sous-estimée vu que les espaces de libertés n’ont pas beaucoup augmenté en Egypte depuis la révolution.

En effet, depuis la chute de Moubarak, plusieurs lois très restrictives ont été adoptées par rapport aux libertés. Certaines de ces lois permettent de juger les organisateurs de grèves devant des tribunaux militaires et d’autres criminalisent diverses formes de protestation populaire. Le fait que de telles lois restent malgré tout largement inappliquées rend compte du changement de rapport de forces qui a eu lieu dans la rue égyptienne.

En l’absence d’un cadre légal adéquat, on assiste de facto à l’émergence d’une nouvelle forme de démocratie construite au travers des protestations permanentes et des initiatives dirigées par les citoyens eux-mêmes. Pour donner un exemple, avant la révolution nous avions trois syndicats indépendants. Aujourd’hui nous en avons presque 850.

Le potentiel pour une action politique efficace est également en train de croître grâce à la fusion de plusieurs partis pour composer quatre courants principaux : religieux, libéral, de gauche et nassériste. Il est probable que les trois derniers forment une coalition pour contre balancer la domination des islamistes au pouvoir, dont l’opposition aux libertés se fait de plus en plus évidente à chaque nouvelle mesure prise par le gouvernement. En ce compris par son approche de la constitution.

Au cours des cinq mois d’existence du Parlement dominé par les islamistes, entre janvier et juin de cette année, et dans les trois premiers mois de la présidence de Mohammed Morsi, nous n’avons vu aucun signal démontrant que les islamistes étaient disposés à promouvoir les libertés. Bien au contraire ; ils tentent d’exclure les autres et de monopoliser le pouvoir sans tenir compte des aspirations populaires.

Les islamistes, qui ont la majorité dans l’Assemblée Constituante, sont décidés à rédiger une Constitution qui légaliserait le sectarisme, l’annulation de libertés et qui placerait le pays sous un régime théocratique. La récente formation ministérielle suggère également que le courant religieux, après avoir écarté le Conseil Suprême des Forces Armées (CSFA) de la vie politique, est déterminé à dominer le bras exécutif du gouvernement.

Les récentes nominations de gouverneurs n’augurent rien de bon non plus. La majorité des nouveaux gouverneurs appartiennent au courant islamiste. Les Frères Musulmans ont même sanctionné les provinces qui avaient majoritairement voté contre eux aux dernières élections en nommant des gouverneurs ultra religieux pour les administrer. C’est notamment le cas à Alexandrie et Kafr Al-Sheij, qui votèrent en faveur du candidat nassériste de gauche Hamdin Sabahi, et de Sharqiya, qui vota a faveur d’Ahmed Shafik (ex-ministre de Moubarak, NdT).

Un coup d’œil sur le budget actuel pour 2012-2013 renforce cette impression. Il s’agit d’un budget d’austérité élaboré afin de satisfaire les exigences du FMI et non pour promouvoir l’égalitarisme comme on aurait pu l’espérer.

Depuis l’année dernière, le gouvernement égyptien a tenté d’obtenir un prêt du FMI. Ce prêt fut initialement refusé par le CSFA. Les négociations furent renouées au début de l’année 2012 après la nomination du gouvernement d’Al Ganzouri. Le FMI avait clairement fait comprendre au mois d’avril 2012 qu’il n’était pas seulement en train de négocier avec le gouvernement (à l’époque contrôlé par le CSFA), mais aussi avec les responsables du Parti de la Liberté et de la Justice (le parti des Frères Musulmans, NdT) et avec le Parti salafiste Nur. Nous connaissons aujourd’hui le résultat final de ces négociations puisque le gouvernement de Morsi, en accord avec les conditions imposées par le FMI, vient d’adopter un budget d’austérité qui gèle les salaires et les dépenses dans la santé et l’enseignement (les salaires des enseignants universitaires étant la seule exception).

Fin juin, peu avant de laisser le pouvoir, le CSFA avait déclaré que le nouveau président avait le droit de modifier le budget à sa guise. L’objectif de cette déclaration était de laisser clairement entendre que le nouveau président avait la liberté de mener ses propres politiques et qu’il ne pourrait donc pas accuser d’une façon quelconque le CSFA de limiter ses choix.

Le gouvernement a récemment fait part de son intention d’augmenter les prix de l’essence et du gaz naturel. Il a ensuite changé d’idée et décidé de n’augmenter que les prix du gaz naturel. Plus tard, il a fait marche arrière et reporté sa décision. Cependant, lorsque le FMI approuvera le prêt en novembre, la marge de manœuvre du gouvernement va se réduire et il appliquera une nouvelle vague d’augmentation des prix.

Au vu de tout ce qui précède, il est probable de voir augmenter le ressentiment envers les politiques des Frères Musulmans. Le message est déjà dans la rue puisque beaucoup de secteurs menacent de boycotter l’Assemblée Constituante qui n’a contribué à rien d’autre qu’à détruire toute possibilité d’élaborer une constitution équilibrée.

Les Frères Musulmans méprisent le pouvoir de leurs opposants, mais la farce ne durera pas longtemps. Les Frères Musulmans s’affrontent sur tous les fronts à des adversaires décidés et leur gouvernement est harcelé par des grèves et des protestations permanentes. Médecins, enseignants, travailleurs du transport et de nombreux autres ne cachent plus leur détermination à défendre les principes de justice sociale et démocratique.

Jusqu’à présent, le gouvernement n’a rien fait pour calmer les critiques, à part demander patience ou tout bonnement les ignorer. Pendant ce temps, la seule politique à laquelle ce gouvernement semble se consacrer est de protéger les privilèges des riches. Le gouvernement a refusé d’élever les impôts des classes privilégiées. Et il n’a pris aucune mesure pour réduire les subsides publics aux grandes entreprises énergétiques malgré le fait que ces dernières vendent leur production à la population aux prix internationaux, voir à des tarifs plus élevés encore.

Le gouvernement est incapable ou se refuse à accomplir les revendications populaires. Par contre, il se montre disposé à satisfaire le FMI. Cela ne peut pas durer éternellement. Il va se produire dans ce pays un changement dans l’équilibre du pouvoir pour la simple raison que les mouvements politiques et les organisations sociales qui s’opposent aux Frères Musulmans prennent chaque instant plus de force.

Mohammed Hassan Jalil, est Egyptien et cardiologue, il coordonne le Comité pour la Défense de la Santé.

Source : http://weekly.ahram.org.eg/2012/1117/op2.htm
Traduction française pour Avanti4.be : G. Cluseret.

Egypte : Révolutions arabes et droits LGBT

Hiba Abbani

Il est incontestable que le processus révolutionnaire dans les régions arabes a apporté de grands changements dans cette zone et dans le monde en général. Après presque deux ans de processus, des activistes de différentes origines ont commencé à se préoccuper sans cesse plus de questions liées aux libertés personnelles, aux droits des femmes, à la liberté d’expression, à la liberté sexuelle et aux droits LGBT. Cet article tente de poser la question LGBT dans le monde arabe à la lumière du « Printemps arabe » et des acquis et des limites de ces mouvements sociaux dans le cadre de régimes musulmans et d’une société qui est en train de changer constamment.

Le test de virginité et les attaques contre les femmes et non-conformistes sur la Place Tahrir ont été des événements alarmants qui ont heurté de nombreux activistes et collectifs, tant locaux qu’internationaux. Ces faits ont fait changer l’opinion par rapport à certains aspects du « Printemps arabe ». Certains activistes ont commencé à douter sur le fait que le changement était mené grâce à la volonté des gens. D’autre part, les discussions sur les complots ont commencé à se répandre au point que certains considèrent que les anciens régimes étaient plus tolérants et progressistes.

Il est vrai que la victoire des islamistes n’a pas transformé l’Egypte en un paradis de la liberté sexuelle et personnelle. Si cela avait été le cas, tant mieux, mais les choses ne sont pas aussi simples que cela. Il faut tenir compte de nombreux éléments et questions avant de juger une révolution qui n’a à peine qu’un an.

Au-delà du fait que l’oppression est toujours présente après la révolution, la situation sous le régime de Moubarak n’était, loin de là, ni meilleure, ni différente. L’unique différence est qu’aujourd’hui ces questions sont mises en lumière grâce à l’augmentation de l’activisme et à l’expérience organisationnelle qui s’est accumulée au cours de la révolution.

Aujourd’hui, la différence est que si le régime commet des violations des droits, nous pouvons voir comment des gens se réunissent, agissent et dénoncent d’une manière qui était impossible avant la révolution. L’Egypte nouvelle est le témoin d’une énorme augmentation des mouvements pour les droits civils qui chaque jour apprennent à utiliser de nouveaux outils, à mieux s’organiser et à se lier avec une société qui a été passive pendant plus de 30 ans face aux questions des droits civils et politiques.

Opportunité et débats

Une autre opportunité à laquelle le mouvement LGBT doit prêter attention, c’est le débat qui a surgit au sein de la communauté des activistes. La présence de non-conformistes et de personnes LGBT sur la Place Tahrir, luttant ensemble avec le reste de la société, à apporté une nouvelle réalité que les activistes de gauche devraient comprendre. Il est plus que jamais pour de nombreux groupes de gauche aujourd’hui que la classe travailleuse ne peut pas être indifférente envers la lutte pour les libertés individuelles. C’est ce qui se passe presque toujours dans les situations révolutionnaires, quand les gens provenant de différentes expériences s’unissent pour se soutenir mutuellement.

Aujourd’hui, les groupes et les personnes LGBT font partie d’un mouvement plus large, au-delà du fait s’ils sont identifiés comme LGBT ou non. Les groupes qui luttent pour les droits des femmes, la liberté d’expression, le renversement du régime militaire ou les droits sur son propre corps ont commencé à travailler ensemble et proposent un discours alternatif, qui est prometteur et qui trouve peu à peu un écho dans la société égyptienne.

D’autre part, la révolution a ouvert un grand espace pour le changement dans les idées et les croyances de la société. Cela s’est vu avec la diminution du vote en faveur des islamistes aux élections présidentielles par rapport aux élections parlementaires. Cela ne signifie pas que la société égyptienne serait désormais tolérante avec les personnes LGBT, mais le fait d’exposer de nouvelles idées et discours dans la société peut, sans doute, amener une société plus tolérante. C’est notamment le cas parce que la société est aujourd’hui plus préoccupée qu’avant par la vie politique et publique. Les activistes ne doivent pas oublier que les islamistes sont au pouvoir grâce au choix fait par les gens. Dans cette situation, l’islamophobie serait une erreur pour toutes et toutes, parce qu’elle entraînerait un renforcement du soutien populaire envers les islamistes, tout particulièrement envers ces groupes islamistes qui furent durement réprimés depuis la présidence d’Abdel Nasser.

Il est vrai que les révolutions ne se sont pas terminées avec des gay prides, mais malgré cela, le mouvement LBGT égyptien s’affirme plus qu’avant, il est plus reconnu dans la société et il ses propres groupes et points de rencontre. D’une manière ou d’une autre, les grandes victoires finiront par s’obtenir si les groupes et individus LGBT parviennent à faire partie intégrante d’un mouvement plus large, en utilisant les instruments et les stratégies adaptés à leur société.

Hiba Abbani, est membre du Forum Socialiste.

Article publié dans le journal « En lucha » : http://enlucha.org/site/?q=node/17628
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera