14N en Europe : Manifestations massives et grève générale suivie à près de 80% en Espagne et au Portugal

Avanti4.be 15 novembre 2012

La journée européenne d’actions et de mobilisations contre l’austérité a constitué un pas significatif dans la construction d’un nouveau rapport de force à l’échelle européenne entre le capital et le travail. Elle constitue également un premier pas important vers la nécessaire grève générale européenne, seule à même d’unir et de renforcer les travailleurs par delà les frontières. C’est la seule voie pour stopper la spirale à la régression sociale sans fin mise en oeuvre par les classes dominantes et les gouvernements européens, avec des attaques parfaitement coordonnées à travers les institutions européennes.

Des actions de différente nature (grève générale, arrêts de travail, manifestations, rassemblements, actions symboliques…) ont donc été réalisées dans 23 pays d’Europe – du jamais vu -, mais de manière très inégale en intensité en fonction des réalités sociales et syndicales, de l’impact de la crise capitaliste et des mesures d’austérité déjà prises.

C’est essentiellement en Espagne et au Portugal que l’opposition populaire aux politiques d’austérité est la plus forte et que la mobilisation a été la plus avancée, de même en Italie et en Grèce, et cela en dépit (là aussi) de certaines limites au niveau de l’attitude de certaines directions syndicales ou de leurs divisions. Signe d’une certaine inquiétude des élites quant à la tournure que peuvent prendre ces mobilisations croissantes : l’association des banques espagnoles, ainsi que le gouvernement PP et le PSOE, ont décidé de « suspendre » pendant deux ans les expulsions de logement pour hypothèque, tandis qu’Olli Rehn, Comisssaire Européen à l’Economie, déclarait que l’Espagne avait déjà fait « assez d’efforts » pour réduire son déficit pour cette année et à la suivante…

Un spectre hante l’Europe du capital : le spectre de révoltes populaires pouvant y compris déboucher sur des situations pré-révolutionnaires. Les étudiants de Rome l’ont parfaitement résumé hier avec leur slogan : « Tutti insieme famo paura » (Tous ensemble, nous leur faisons peur).

Espagne

D’après les organisations syndicales, la grève a été suivie par 76% des travailleurs et des manifestations massives ont eu lieu dans tout le pays. La police a durement réprimé une série de piquets et de manifestations : plus d’une centaine de personnes ont été arrêtées et il y a près d’une centaine de blessés. La grève générale était appelée par les syndicats CC.OO, UGT, USO, CGT, STES-Intersindical ainsi que par une série de syndicats alternatifs régionaux. Il s’agissait de la neuvième grève générale depuis la fin de la dictature et la seconde en moins de 10 mois de gouvernement Rajoy. Le même jour, le Parlement adoptait le Budget général pour 2013 qui comprend des mesures que le gouvernement lui-même qualifie comme les plus « austères depuis l’avènement de la démocratie ».

Une gigantesque manifestation de plusieurs centaines de milliers de personnes (un million selon les organisateurs) a parcouru les rues de Madrid derrière une banderole avec l’inscription : « Ils nous privent de notre avenir, il y a des coupables, il y a des solutions » (en castillan, anglais et allemand). Parmi les slogans les plus repris : « Ils nous volent et nous divisent » ; « Interdiction de se rendre » ; « Si ça ne s’arrange pas, grève, grève, grève ! ». Sur les pancartes et banderoles ont pouvait lire : « S’il n’y a pas de justice, il n’y aura pas de paix pour le gouvernement » ; « Un jour sans salaire c’est dur, mais une vie sans droits, ce n’est pas une vie »

A Barcelone également près d’un million de personnes ont manifesté sous le thème « Nous avons des solutions, ils ne doivent pas nous priver de notre avenir ». Des manifestations avaient lieu également à Oviedo, La Corogne, Saragosse, Huelva et dans toutes les capitales de province, rassemblant au total d’autres centaines de milliers de manifestants.

D’après les syndicats CCOO, UGT et USO, 9,1 millions de travailleurs étaient en grève hier, sur les 11,9 millions de salariés appelés à la grève (en dehors de ceux réquisitionnés pour les services minimum). Les chiffres montrent que les secteurs les moins touchés par la grève dans le secteur privé furent les secteurs financiers (41% de grévistes), des communications (55%), du commerce (68%) et de l’hôtellerie (68%). Par contre, la grève fut pratiquement totale (95% de grévistes) dans l’agriculture, l’élevage, la pêche, l’industrie, l’énergie et la construction. Parmi les secteurs fortement touchés : la poste (85%), les activités immobilières, administratives, de nettoyage et de sécurité (80%), artistiques et services domestiques (79%).

Dans le secteur public, la grève a été suivie à 66%, surtout dans les administrations locales (75%) et dans l’enseignement (75%). Dans l’administration d’Etat, la grève a été suivie à 52%, dans la santé publique, 56% et dans l’administration des régions autonomes, 62%.

Par régions, c’est en Catalogne, dans les Asturies et en Galice que la grève a été la mieux suivie (85% de grévistes au total), suivis par l’Andalousie (80%), le Cantabrique (79%), la Communauté de Madrid (78%), la Communauté de Valence (78%), l’Aragon (75%), la Castille et Léon (75%), la Castille-La Manche ; l’Estrémadure, la Murcie, La Rioja et la Navarre (70%). Viennent enfin les îles Baléares et Canaries avec 68% et le Pays Basque, avec 51% (les syndicats nationalistes basques n’ayant pas appelé à la grève générale). D’après l’association des « Economistes contre la crise », dans tout le pays, la consommation électrique imputable à l’activité productive a chuté entre 58,4% et 66% au cours de la journée.

Le syndicat CGT estime quant à lui que l’appel à la grève de la consommation a également été un grand succès : 60% des services et des commerces étaient fermés tandis que les magasins ouverts étaient pratiquement vides.

Portugal

La grève générale était appelée par le syndicat CGTP ainsi que par 28 syndicats indépendants et une série de mouvement sociaux et citoyens. Elle était également soutenue par le Bloc de Gauche et par le Parti Communiste. Par contre, l’autre principal syndicat du pays, l’UGT, lié à la social-démocratie, s’est refusé à participer et s’est même prononcé contre la grève. Ce qui n’a pas empêché une trentaine de syndicats et de secteurs liés à l’UGT de se démarquer de leur direction en participant activement à la grève.

Tandis que les autorités refusent de divulguer des informations officielles sur le taux d’adhésion de la grève, pour la CGTP, son succès ne fait aucun doute et constitue « l’une des plus grandes grèves générale de l’histoire du Portugal », entre autres parce que de nombreux travailleurs non affiliés à ce syndicat ont suivi le mouvement. Pour le secrétaire général de la CGTP, Armenio Carlos, les travailleurs ont adressé « un carton rouge à la politique de droite du gouvernement PSD-CDS et à la Troïka ».

La grève a été particulièrement bien suivie dans le secteur public, dans les administrations et dans les transports, où le taux de grévistes atteignait entre 80 et 90%. La grève été massivement suivie dans les hôpitaux, la collecte des ordures, les transports ferroviaires, fluviaux et urbains, la poste et les télécommunications. Dans le secteur privé, elle a été grand succès les industries (Portugal Ibéria, Europack, Cobert Telhas, Centralcer, Tudor, Valorsul, Acral, TAP, BA-Vidro, Saint Gobain Sekurit, etc.), avec des taux de 90 à 100% de participation à la grève.

Il y a eu au total 39 manifestations et rassemblements dans tout le pays qui ont rassemblé plusieurs de milliers de personnes. A Lisbonne, la manifestation a rassemblé les affiliés de la CGTP, certains syndicats sectoriels et des mouvements sociaux comme les « Précaires Inflexibles » et la plateforme « Que se lixe a troika », qui avait organisé les rassemblements massifs du mois de septembre. Le cortège s’est dirigé vers le Parlement (où la police a violemment réprimé) aux cris de « La rue est à nous, pas la dette », « Espagne, Grèce, Italie, Portugal : notre grève est internationale » et « Dehors, dehors la faim, la misère et le FMI ».

Italie

Seul le syndicat CGIL appelait à une grève de 4 heures (8 heures dans certains secteurs) tandis que les Co.Bas, appelaient à une grève de 24 heures et que les autres syndicats majoritaires (CISL et UIL) l’ont condamnée.

La grève de quatre heures a touché de nombreux secteurs, mais dans les transports elle s’est limitée aux ports et au secteur ferroviaire et a dû être annulée dans les zones du pays durement touchées ces derniers jours par les intempéries, comme en Toscane.

Les manifestations ont essentiellement rassemblé les affiliés de la CGIL, des partis de gauche et surtout des dizaines de milliers d’étudiants en lutte depuis plusieurs semaines contre les mesures d’austérité dans l’enseignement. Les plus grosses manifestations ont eu lieu à Milan et Turin, où le mouvement « anti-TAV », (le TGV Lyon-Turin) s’est massivement mobilisé. La manifestation principale a été organisée dans la petite ville de Terni, en Ombrie, dans le centre du pays, en présence de la secrétaire générale de la CGIL, Susanna Camusso. Le cortège est parti d’une aciérie locale "comme symbole des incertitudes qui pèsent sur de nombreux centres de production en Italie", selon le syndicat.

A Naples, quelques 300 étudiants ont occupé provisoirement plusieurs quais de la gare centrale et fait exploser des pétards et brûler des fumigènes, en criant : « Occupons la ville », « Ne touchez pas à notre avenir ».

A Rome, 50.000 personnes ont manifesté, essentiellement des étudiants, derrière une immense banderole avec l’inscription : « Nous sommes l’Europe qui se rebelle, nous ne devons rien à personne ». Certains groupes ont tenté d’atteindre le siège du gouvernement mais ont été brutalement repoussés par la police, 70 personnes étant arrêtées et des dizaines d’autres blessées.

Grèce

En Grèce, les deux principaux syndicats du pays avaient déjà organisé une grève générale de 48 heures les 6 et 7 novembre à l’occasion de l’adoption par le Parlement grec du nouveau Mémorandum d’austérité. Pour le 14 novembre, ADEDY et GSEE, ainsi que le syndicat des travailleurs municipaux (POE-OTA), appelaient à une grève générale de 4 heures.

La principale manifestation a eu lieu à Athènes, avec 20 à 30.000 participants. De nombreux manifestants arboraient des drapeaux de l’Espagne, du Portugal et d’Italie pour symboliser l’unité d’action. Parmi les slogans les plus scandés : « Ils ont privatisé l’eau, ils nationalisent la faim », « Dehors le gouvernement, fin de l’austérité », « A bas le gouvernement, traître à la nation », « La troïka ne commande pas ici ».

France

Sans donner de mots d’ordre de grève, les organisations syndicales françaises CGT, CFDT, FSU, Solidaires et UNSA organisaient des manifestations dans toute la France sous le thème : « Pour l’emploi, la solidarité en Europe et contre l’austérité ».

Au total : 130 manifestations et rassemblements dans tout le pays, avec 15 000 personnes à Paris, 20.000 à Marseille, 3000 à Montpellier, 2500 à Lille (dont plusieurs centaines de Belges), 4.000 à Lyon, 5000 à Bordeaux et à Toulouse, 3.000 au Havre, entre 500 et 1.000 à Brest, Rouen, Caen et Cherbourg, etc.

Grande-Bretagne

La confédération syndicale TUC n’avait appelé à aucune grève ou action pour le 14 novembre. A Londres, un rassemblement a eu lieu à l’initiative de la Coalition of Resistance ainsi que divers piquets devant les ambassades de Grèce et d’Espagne à l’initiative des sections syndicales locales de syndicats grecs et espagnols.
Une action syndicale a quand même eu lieu à Londres en référence au 14 novembre. Elle a été menée par un groupe d’électriciens du bâtiment qui mènent campagne depuis le licenciement de 28 des leurs, lorsque la compagnie qui les employaient dans le cadre d’un contrat de sous-traitance pour la rénovation d’une gare les a licenciés après que leurs délégués syndicaux aient protesté contre le manque de sécurité au travail.

Ce mercredi, ils ont bloqué pendant un moment Oxford Street, une des principales artères du centre de Londres, en solidarité avec le mouvement de grève générale en Europe, avant d’être violemment dispersés par la police. Une action minuscule à l’échelle du continent mais exemplaire quand même face au silence des appareils syndicaux britanniques…

Et ailleurs encore…

Des actions de grève ont également eu lieu à Malte, Chypre, en Irlande, en Pologne, en Tchéquie, en Slovénie et en Roumanie.

Des actions le plus souvent (très) symboliques ont également eu lieu aux Pays-Bas, en Allemagne, en Suisse, en Autriche, en Norvège, en Suède, en Finlande, en Lettonie, en Lituanie, en Hongrie, en Bulgarie et en Turquie.

Sources : Publico.es, Rebelion.org, RTBF.be, Esquerda.net, LibreRed.net, Ilmegafonoquotidiano.it, workersliberty.org