Un petit trône bancal et branlant avec un roi qui s’y hisse…

Jean-Marie Dermagne 21 juillet 2013

Abdiquer donne un avantage au titulaire d’une fonction « à vie » : il a droit, de son vivant, à son éloge funèbre et au florilège de gentillesses qui d’ordinaire ont vocation à consoler ses proches. À peine de passer pour un cuistre, celui qui se livre à l’exercice des adieux doit préférer la pommade à la sincérité.

Le roi sortant a eu droit à des tombereaux de chrysanthèmes déversés, avec plus ou moins de sincérité, par « ses » ministres et ses obligés. Quant à son successeur, il bénéficiera, durant quelques semaines, du traditionnel état de grâce assorti de flonflons et de drapelets agités par les enfants des écoles réquisitionnés pour les « joyeuses entrées ». Tout cela est classique, normal presque. Ce qui est moins banal, c’est la posture nord-coréenne de quasiment toute la presse ! Pas mieux que la mort de Kim Jong-il en 2011. Aucune critique. Des hectolitres d’eau de rose. Pour certains, Albert est même devenu un dieu vivant et Philippe est promis à un destin fabuleux. Frédéric Deborsu doit être bâillonné au fond d’un placard et les historiens, tous en vacances au bout du monde.

L’unanimisme ambiant est puéril. Trompeur, de surcroît. La sixième réforme de l’Etat n’est pas la panacée voulue par ses auteurs. Le plus puissant parti de Flandres – et du pays – se proclame républicain. Côté wallon, l’évidence républicaine est quasiment inscrite dans les gènes. L’idée de république est consubstantielle au socialisme, même si Elio Di Rupo et les ministres de son parti l’ont mise entre parenthèses par opportunisme. Les Verts l’avaient votée, il y a quelques années, puis ont fait une courbe rentrante pour s’éviter les listes noires ministérielles. Des deux côtés de la frontière linguistique, il n’y a plus guère que dans les partis qui se déclarent de centre gauche ou de centre droit que l’idée monarchiste a encore des défenseurs, et encore est-ce plus par tradition que par conviction.

Les valeurs républicaines d’égalité, de liberté et de fraternité ne sont évidemment pas absentes de Belgique, ni moins enracinées que dans les pays voisins. L’anachronisme du régime monarchique belge se nourrit à deux mamelles : la paresse et la bonhomie.
La paresse ? Oui, le changement de régime implique quelques problèmes à régler. Il faut un « plan social » pour les membres de la famille royale qui ne peuvent être simplement pensionnés ; il faut opter pour une élection au suffrage universel ou une présidente ou un président choisi par le parlement ; un toilettage des textes légaux et réglementaires doit substituer président à roi. Une forme d’indolence pousse beaucoup de gens, à la fois dans les partis et dans la population, à considérer le statu quo, sinon comme douillet, à tout le moins comme commode.

Quant à la bonhomie, les derniers monarques ont eu l’intelligence d’en faire preuve, en restant silencieux le plus souvent et en ne prenant la parole que pour tenir des propos lénifiants et consensuels. Et puis, bien plus que ses défenseurs attitrés qui envahissent les débats télévisés, la famille royale a une catégorie professionnelle quasiment entièrement dévouée à sa cause et qui assure son prestige bien davantage que ne le feraient les meilleurs avocats : les institutrices et les instituteurs. Avec la photo des couples royaux successifs au-dessus de la tête, les maîtresses et les maîtres d’école inoculent aux enfants, consciemment ou non, dès le plus jeune âge, un attachement à des figures tutélaires et bienveillantes qu’il est difficile d’éradiquer même lorsque les frasques des têtes couronnées sont révélées.

Malgré ses vieux remparts, il ne faudra pas grand-chose pour faire basculer la monarchie belge, si le nouveau roi se pique de faire de la politique et a fortiori s’il se prend, se faisant, les pieds dans le tapis. Côté flamand, il est attendu au tournant. Les francophones pourront le garder comme roitelet, si le pays se disloque, mais beaucoup de Wallons préféreront la république, seuls ou au sein de la France !

Les difficultés ? Elles seront vite balayées. Les écoles remplaceront les têtes couronnées par le visage sévère mais bienveillant de la présidente ou du président. Si la structure fédérale survit, et si l’on ne veut pas du modèle présidentiel français (qui tient, il est vrai, à la fois de la foire d’empoigne et du combat de titans), on s’inspirera des Suisses, des Italiens ou des Allemands. Pour parer aux crises, on trouvera sans grande peine un conciliateur de prestige parmi les ministres d’Etat ou les présidents d’assemblée. Pourquoi pas une personnalité issue de la société civile ? Il lui suffira d’être « au-dessus de la mêlée » (ce que le grand âge, facilite), quelle que soit sa langue maternelle. Et si la personne choisie par le parlement ou le peuple ne s’avère pas à la hauteur, au moins pourra-t-on le remplacer, au lieu de laisser ses conseillers tirer les ficelles et de vivre dans l’angoisse de ses bévues.

Carte blanche de Jean-Marie Dermagne, avocat, ancien bâtonnier et membre du Cercle Républicain, publiée par Le Soir de ce vendredi 19 juillet.