Un appel de soutien à Syriza très sélectif (suite de la discussion)

Jean Peltier, Mauro Gasparini 24 février 2015

Le billet paru la semaine dernière à la suite d’un article critique sur le contenu d’un appel à la solidarité avec Syriza a suscité une nouvelle réponse de Mauro, membre de la direction de la LCR.

Nous la reproduisons bien volontiers ici, avec une réponse de l’auteur du billet.

Nous n’aurions pas eu à rougir ce texte d’appel de soutien à SYRIZA

Hello Jean,

J’ai lu ton complément sur l’appel. Et je dois dire que je trouve ça franchement décevant et peu honnête comme interprétation :

"Mais aussi que la LCR n’aurait eu aucun problème à signer un appel de soutien total à Syriza qui, ne disant pas un mot de l’importance cruciale des mobilisations de travailleurs pour faire face à la bourgeoisie grecque et aux institutions de l’UE, laisse ainsi entendre que la sortie des politiques d’austérité peut se décider et se mener dans la seule enceinte des parlements (grec et européen). Une position qui n’étonne pas venant des signataires de l’appel mais qui surprend un peu venant de la LCR..."

Aussi, je me permets de répondre, et il suffit de lire ce que nous publions sur le site de la LCR sur le sujet pour le voir : ce n’est évidemment pas parce que cet appel, large, ne contient pas de référence explicite à la nécessité des luttes sociales et contient une ambigüité sur la possible "sortie parlementaire de l’austérité", que sa signature par des camarades de la LCR aurait signifié que cet appel constitue notre position claire, complète et définitive sur le sujet. Ni encore moins que l’on néglige la nécessité des luttes des travailleur.se.s et de l’auto-organisation dans le changement radical de société auquel nous aspirons.

A ce sujet, l’appel à la manif d’avant-élections qui était, je le rappelle, une initiative unitaire de la LCR et dont le texte était basé sur une proposition de la LCR, correspond bien plus nettement à notre vision des choses.

Cependant, ce texte d’appel de soutien à SYRIZA, nous n’aurions pas eu à rougir de le signer par la voie de l’un.e ou l’autre camarade (NB : Eric Toussaint, membre de la LCR, l’a fait, mais au nom du CADTM). Ce texte était un appel clair de solidarité internationale, de refus des pressions antidémocratiques de l’UE et des gouvernements européens, et de rupture avec l’austérité et n’exclut pas du tout une interprétation en faveur de la nécessité des luttes sociales.

"Il ne fait aucun doute que l’alternative portée par Syriza entre en collision avec les intérêts du monde de la finance. (...) Nous exigeons des institutions financières internationales, des agences de notations comme des autorités européennes qu’elles cessent leurs pressions indignes. Ce n’est pas à eux de dicter aux peuples ce qu’ils doivent voter ! L’austérité est un choix politique que les citoyens de Grèce doivent pouvoir rejeter démocratiquement ! (...) Il est vrai que la victoire de Syriza peut mettre un coup d’arrêt à la politique « austéritaire » qui sévit dans toute l’Europe, et serait une victoire importante en faveur de la justice sociale et pour une Europe solidaire. (...) En Belgique aussi, la victoire de Syriza nous concerne directement car elle renforcerait la résistance aux politiques d’austérité encore accélérées par le gouvernement actuel.

Nous sommes d’accord avec Alexis Tsipras lorsqu’il dit que le problème de la Grèce est celui de toute l’Europe et que ce qui s’y joue pourrait sonner le début d’une nouvelle aventure européenne qui remplace le dumping fiscal et la concurrence mortifère par l’entraide et la solidarité. C’est pourquoi nous disons au peuple grec : n’ayez pas peur, comptez sur nous, nous sommes à vos côtés !"

Nous ne sommes pas de ceux qui restent acritiques par rapport à SYRIZA et au nouveau gouvernement. Mais nous souhaitons appuyer tout pas en avant significatif pour la reprise de confiance des classes populaires de Grèce et d’Europe, et la conviction qu’une autre politique est possible. Et tout ce qui peut briser la longue suite de défaites plus ou moins importantes pour les luttes en Europe. A ce titre, et revenant de Grèce où je viens de passer quatre jours à discuter avec des militant.e.s d’Antarsya, Syriza, mais aussi avec des autonomes et de simples "citoyen.ne.s", je suis convaincu que la victoire de SYRIZA n’est pas exempte de dangers à relativement court terme. Mais je suis aussi convaincu qu’elle a ouvert des possibilités encore inespérées pour les travailleur.se.s grec.que.s et d’Europe il y a quelques semaines, et que nous devons les saisir, hors des tentatives de récupération pure et simple de très nombreuses forces politiques.

Il est aussi à espérer que la situation puisse faire avancer les réflexions dans la gauche radicale belge, mais ce n’est pas simple, nous le savons.

J’espère que tu comprends mieux maintenant le sens de mon premier message, qui était assez bref, et que tu tiendras compte de ces éléments.

Salutations révolutionnaires, et à la prochaine !

Mauro

Un soutien demande de la clarté

Il est toujours agréable de recevoir des courriers argumentés et fraternels qui alimentent un débat, même (et surtout) lorsqu’ils défendent un point de vue critique sur ce que nous publions. Cette réponse de Mauro rentre sans aucun doute dans cette catégorie. Cela dit, je pense quand même que, cette fois-ci, Mauro, comme on le dirait en langage sportif, "boxe un peu en dehors du ring".

Rappelons brièvement les faits de départ. Quelques jours avant les élections en Grèce, Le Soir publie un appel « Nous souhaitons la victoire de Syriza aux élections du 25 janvier », lancé par « un collectif d’acteurs issus de milieux universitaires, politiques, de mouvements syndicalistes et citoyens de tous horizons ».

Je m’étonne dans un petit billet qu’aucun représentant du PTB et des organisations de la gauche radicale ne figure parmi les signataires de l’article. Mauro, dans une première réponse, explique que la LCR n’a été contactée à aucun moment par les initiateurs de cet appel et que la LCR l’aurait volontiers signé si on lui avait proposé.

Prenant bonne note de cette réponse, je m’étonne alors que la LCR soit aussi enthousiaste à signer un appel, certes unitaire, mais « de soutien total à Syriza qui, ne disant pas un mot de l’importance cruciale des mobilisations de travailleurs pour faire face à la bourgeoisie grecque et aux institutions de l’UE, laisse ainsi entendre que la sortie des politiques d’austérité peut se décider et se mener dans la seule enceinte des parlements (grec et européen). »

Mauro répond que telle n’est pas la politique de la LCR et que de nombreux articles sur son site le montrent bien. C’est tout à fait juste et je n’ai jamais prétendu le contraire. Ma seule remarque concernant la LCR portait sur le texte unitaire que celle-ci aurait été enchantée de signer.

Précisons donc un peu les choses. Premièrement, j’ignore combien d’électeurs grecs ont eu connaissance de l’appel unitaire venant de Belgique. Une estimation prudente pourrait être : extrêmement peu. J’ignore aussi quel a pu être son impact sur les électeurs grecs. A vue de nez, je dirais : extrêmement proche de zéro. Dans les faits, ce genre d’appel de solidarité très général (1) est toujours beaucoup plus un positionnement politique dans le pays d’origine qu’un moyen de peser sur le rapport de forces dans un pays étranger. C’est donc essentiellement par rapport à son impact politique en Belgique francophone qu’on peut juger de l’intérêt de cette démarche.

Deuxièmement, l’intérêt de signer un « appel unitaire » peut obéir à des motivations très variables suivant les circonstances concrètes. Mais il me semble que la règle générale pour juger de cet intérêt est : on peut apposer sa signature en dessous de tout ce qui peut favoriser une coopération sur un point politique « ponctuel » à condition que cela ne contredise pas ses principes « fondamentaux » et que cela ne brouille pas le message qu’on veut faire passer.

Est-ce positif qu’une partie significative de la gauche francophone apporte son soutien à Syriza plutôt qu’au PASOK (qui reste le parti-frère du PS dirupien au sein de l’Internationale Socialiste) ? Oui, bien sûr. Est-ce positif que cette partie de la gauche soutienne la perspective d’une rupture avec l’austérité et dénonce les pressions antidémocratiques de l’UE et des gouvernements européens. Oui, bien sûr aussi.

Mais je maintiens qu’en ne se concentrant que sur ce qui peut passer dans les urnes et les parlements, cet appel laisse entendre qu’un gouvernement de Syriza pourrait – dans ce seul cadre - tenir tête victorieusement à la Commission européenne, aux institutions de l’UE et aux autres gouvernements nationaux et mener une véritable politique alternative à l’austérité. Ce qui est une absurdité, immédiatement démontrée par les pressions énormes exercées ces dernières semaines sur le nouveau gouvernement grec.

Les mobilisations de masse en Grèce ne sont pas un « extra » éventuellement souhaitable mais LA condition indispensable pour briser la résistance de la classe dirigeante grecque face à des mesures qui s’en prendraient à ses énormes privilèges et pour indiquer à l’UE et aux autres gouvernements que le peuple grec n’accepte plus que lui soit imposée une politique insupportable. Et des mobilisations dans les autres pays seront tout aussi indispensables pour empêcher l’UE et les gouvernements d’étrangler un gouvernement qui serait réellement anti-austéritaire en Grèce.

Sur le fond, je suis certain que Mauro et la LCR partagent ce point de vue. Mais ils semblent penser que ce n’est pas une question décisive dans le cadre d’un appel unitaire apportant aujourd’hui en Belgique un soutien à Syriza et à ses promesses électorales. Je pense au contraire que c’est une question cruciale et que cet appel, malgré ses aspects positifs, renforce, par son flou et ses silences, des illusions politiques dangereuses.

C’est sur cela – et sans doute sur la manière plus globale qu’a la LCR d’envisager ses politiques unitaires - que porte notre désaccord.

J’espère que cette réponse aura permis de recentrer la discussion sur ce qui est réellement en jeu. Et je reste à la disposition de tous ceux qui voudraient la poursuivre dans l’esprit où elle a été engagée – l’esprit de critique constructive et de camaraderie militante, qui devrait être la norme évidente au sein de la gauche marxiste.

Notes

(1) A la différence d’appels plus ciblés, par exemple pour la libération de militants emprisonnés, qui eux peuvent avoir un impact réel sur des autorités étrangères, soucieuses de leur image internationale.