Syrie : Les gauches face à la guerre

Pablo Stefanoni 9 septembre 2013

Le débat sur une possible intervention militaire des Etats-Unis en Syrie a fortement agité les milieux de gauche. Personne, sans doute, ne soutient la probable attaque nord-américaine en faveur de laquelle Obama tente de convaincre le Congrès des Etats-Unis. Mais qu’en est-il du régime de Bachar Al-Assad ? C’est là que se concentrent les divergences.

Les secteurs nationaux-staliniens, sous prétexte de s’opposer à Washington, prennent pour argent comptant l’existence d’un nationalisme syrien teinté de rouge et certains en font un héroïque résistant à l’empire. Ils se consacrent ainsi à discréditer ceux qui, à gauche, ne sont pas prêts à jeter des fleurs à l’ophtalmologue de Damas, qui a directement hérité du pouvoir de son père. Sans nul doute, comme les récents soulèvements du « printemps arabe » le mettent en évidence, la situation dans le monde arabe est très complexe et, comme les gauches sont très faibles et ne convergent pas beaucoup, cela oblige certains à prendre parti pour un camp, en général l’un plus mauvais que l’autre. La droite mondiale, comme on le voit ces derniers jours, n’est pas mieux lotie par rapport à la Syrie.

Les paradoxes abondent. Par exemple : la monarchie d’Arabie Saoudite soutient activement la résistance contre le régime syrien, mais elle appuie en même temps avec une égale conviction le nouveau régime militaire égyptien et hait les Frères Musulmans (soutenus par le Qatar). Mais le régime militaire égyptien croit que les rebelles syriens représentent un danger encore plus grand qu’Al-Assad. Le grand paradoxe est que les grands vainqueurs du coup d’Etat militaire égyptien sont le Premier ministre israélien Netanyahou, les Saoudiens et Assad ! C’est ce qu’à reconnu dans une interview le secrétaire général du Parti Communiste syrien en célébrant le récent - et sanglant – renversement du gouvernement des Frères Musulmans en Egypte. Entre parenthèses : le Parti communiste syrien, que plusieurs pro-Assad à gauche ont mis en avant ces jours-ci pour justifier leurs positions, est un appareil fossilisé qui fait partie du régime d’Assad ; la majorité de ses dirigeants historiques et intellectuels les plus prestigieux sont depuis longtemps dans l’opposition.

Le célèbre expert en stratégie Edward N. Luttwak, chercheur au Center for Strategic and International Studies, a défini de manière cynique et surprenante où se trouve l’intérêt des Etats-Unis dans cet imbroglio : « Le gouvernement Obama doit résister à la tentation d’intervenir davantage dans le conflit syrien : quel qu’en soit le vainqueur, il ne peut avoir qu’une issue regrettable pour les Etats-Unis. » (NYT, 24/8/2013).

En simplifiant les choses : si Assad gagne, c’est l’Iran (et le Hezbollah) qui l’emportent ; et si les rebelles gagnent, ce sera une victoire pour Al Qaeda. « Le conflit est désormais le fait de petits chefs de guerre et de dangereux extrémistes de toutes obédiences ». « Les Etats-Unis ne peuvent privilégier qu’une seule issue : un match nul prolongé. (…) Voilà pourquoi les Etats-Unis doivent avoir pour objectif d’entretenir l’impasse (…) C’est d’ailleurs une stratégie proche de celle adoptée jusqu’ici par le gouvernement Obama » a conclu l’analyste. Les Israéliens sont également divisés ; bon nombre d’entre eux croient que la « révolution syrienne » n’est absolument pas une bonne chose vu qu’Assad est le meilleur (et le plus prévisible) des ennemis possibles.

Certaines de ces complexités ont été exposées par Santiago Alba Rico dans son article « Syrie : L’intervention rêvée » . Alba écrit qu’après des mois de silence face à la répression assadiste, « l’indignation morale de certains anti-impérialistes résonne à mes oreilles de manière aussi odieusement hypocrite que les invocations de la « démocratie » et de l’ « humanitarisme » de la part des impérialistes. » Les nationaux-staliniens lui ont sauté à la gorge pour cela. Mais il y a de mauvaises nouvelles pour ceux qui combinent stalinisme et nationalisme dans un mélange indigeste : ils doivent désormais inclure dans leur liste « d’ennemis » un universitaire et un activiste qui vient lui aussi de se « jeter dans les bras de l’impérialisme ». Il s’agit ni plus ni moins que de Noam Chomsky, qui a écrit quelque chose de semblable à Alba Rico. Je le cite intégralement afin qu’il n’y ait pas de doutes quant à sa « trahison » :

« Pendant très longtemps, dans le monde arabe et ailleurs, il y a eu des illusions quant au pouvoir surnaturel des Etats-Unis, qui contrôleraient tout par des conspirations et des trames complexes. Dans cette vision du monde, tout ce qui se passe peut alors être expliqué en termes de conspirations impérialistes. C’est une erreur. Sans aucun doute, les Etats-Unis sont toujours une grande puissance et sont capables d’influencer les événements, mais ils ne sont pas toujours capables de les manipuler par des conspirations complexes : c’est au-delà de leurs capacités. Bien sûr que les Etasuniens tentent de le faire, mais ils peuvent aussi ne pas y parvenir. Ce qui s’est passé en Syrie n’est pas incompréhensible : cela a commencé par un mouvement de protestation populaire et démocratique exigeant des réformes démocratiques, mais au lieu d’y répondre de manière constructive et positive, Assad a réagi par la répression violente. Le résultat habituel d’une telle évolution est : ou bien le succès écrasant des protestations, ou bien leur évolution et leur militarisation, et c’est ce qui s’est passé en Syrie. Quand un mouvement de protestation entre dans cette phase, nous pouvons voir alors de nouvelles dynamiques entrer en jeu, généralement avec l’augmentation au premier rang des éléments extrémistes et brutaux » (entretien avec Mohammed Attar pour la Fondation Heinrich Böll, 11/7/2013).

Comme le dit Alba, il peut être à la fois vrai que le régime syrien massacre son propre peuple, y compris avec des armes chimiques, et que les Etats-Unis mentent sur les armes chimiques syriennes.

Source :
http://blogs.publico.es/otrasmiradas/949/las-izquierdas-frente-a-la-guerra-en-siria/
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera