Syrie : Armes chimiques et intervention de l’OTAN

Santiago Alba Rico 8 décembre 2012

Dans son éditorial d’hier, le directeur de « Al-Quds Al-arabi », le prestigieux analyste palestinien Abdelbari Atwan, écrivait sur la Syrie : « les expériences précédentes nous enseignent qu’il y a deux indices de base qui indiquent qu’une guerre approche dans notre région : le premier est l’accumulation d’informations sur des armes de destruction massive et le second est le regain d’intérêt des Etats-Unis et de l’Europe pour la paix arabo-israélienne ».

L’article de Atwan s’intitule de manière éloquente : « L’intervention militaire qui vient » (1). Est-ce réellement le cas ? Pendant vingt mois, les Etats-Unis et l’OTAN ont changé à plusieurs reprises leur stratégie, et même leur ton, mais ils ont toujours clairement fait comprendre leur volonté de ne pas intervenir militairement en Syrie. Ni les massacres et les provocations de Bachar Al-Assad, ni les demandes du Conseil National Syrien (CNS), ni les pressions de ses alliés dans la région (comme l’Arabie Saoudite et le Qatar) ne sont parvenus à persuader Obama de l’opportunité d’une intervention militaire directe. Plus encore : la crainte des groupes djihadistes (dont le « Jabhat-a-Nusra », qui vient d’être inclus à la liste des organisations terroristes) l’ont amené à être très prudent et réticent à l’heure de fournir des armes aux forces qui combattent la dictature d’Al-Assad.

Dans ce sens, la récente formation d’une nouvelle Coalition Nationale de l’Opposition, en remplacement du CNS, semblait bien plus répondre à la volonté de souder les opposants en exil, très peu représentatifs, et les révolutionnaires sur le terrain. C’est l’antichambre pour une solution politique négociée qui puisse conjurer à la fois les deux menaces les plus craintes par tous – et plus particulièrement par Israël - : celle d’une Syrie démocratie et celle d’une Syrie salafiste.

Quelque chose aurait changé ? A la différence de celui de Saddam Hussein, le régime d’Al-Assad possède effectivement les armes qu’on lui attribue, mais il est très difficile de croire qu’il va les utiliser contre le peuple syrien, non parce qu’il en est moralement incapable, mais bien parce que, comme le dit l’opposant Mondher Jadam, il est impossible de contrôler les effets du gaz sarin et des autres substances chimiques létales qui, selon la chaîne NBC, seraient déjà chargés sur des avions des forces aériennes syriennes. Il est tout aussi difficile de croire que les Etats-Unis et l’OTAN se préoccupent plus du sort du peuple syrien que Bachar Al-Assad. Mais, selon moi, la thèse de Abdelbari Atwan selon laquelle l’intervention militaire est en train de se préparer face à l’éventualité que, mis dos au mur et désespéré, le régime syrien puisse utiliser ces armes contre Israël, n’est pas entièrement convaincante. En accord avec cette analyse, l’intervention de l’OTAN chercherait à neutraliser ces armes pour défendre l’Etat sioniste et à poser le premier pas d’une escalade militaire contre l’Iran.

En tous les cas, les indices sont bien là. Le déploiement de missiles Patriot en Turquie, les déclarations du roi de Jordanie et, surtout, la propagande médiatique autour de l’utilisation imminente d’armes chimiques de la part du régime : tout cela doit nous préoccuper au plus haut point.

Certaines interprétations naïves au sein du camp anti-impérialiste prétendent que les Etats-Unis ont toujours un seul plan – le même depuis toujours – qu’ils exécuteront de manière plus ou moins sinueuse ou directe à plus ou moins court terme. Mais la vérité est que l’impérialisme a en permanence deux, trois, quatre ou cinq plans différents : il est obligé de remettre constamment à l’heure les pendules de l’horloge du monde en fonction de ses propres conflits internes, dont certains sont très idéologiques, et à la mesure de l’évolution du rapport de forces sur le terrain. Certains de ces plans sont comme des couteaux suisses et peuvent remplir plusieurs fonctions simultanées, suivre une voie politique et l’autre militaire.

La mise en scène belliqueuse au Proche Orient est, avant tout, une mise en scène et elle cherche sans doute surtout à exercer une pression sur Al-Assad et sur ses alliés : l’Iran et la Russie (dont le ministre des affaires étrangères vient de se réunir avec Hillary Clinton à Dublin). Mais on ne peut exclure pour autant que la mise en scène d’une intervention finisse par déclencher une intervention réelle.

Qu’est-ce qui a changé alors ? C’est très simple : les Etats-Unis n’interviennent jamais militairement pour empêcher la défaite de ceux qu’ils prétendent soutenir, mais bien pour empêcher qu’ils ne triomphent par leurs propres moyens. Jusqu’à il y a quelques mois, l’ASL (Armée syrienne libre) et les Coordinations locales demandaient une intervention étrangère : aujourd’hui, elles n’en veulent plus. Jusqu’à il y a quelques mois, la victoire militaire de l’ASL semblait peu probable, voir impossible : aujourd’hui elle semble très prochaine. Ce sont deux mauvaises nouvelles pour l’OTAN.

Les événements s’accélèrent. Comment les Etats-Unis et l’UE peuvent être sûrs que ce sera bel et bien la Coalition de l’opposition récemment formée qui gérera la « transition » post-Assad ? Contention et tentation – comme les vices contraires que Pascal appelait vertus – alimentent un équilibre très délicat qui peut se rompre à n’importe quel moment.

Source : http://www.rebelion.org/noticia.php?id=160416
Traduction pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

(1)http://www.alquds.co.uk/index.asp?fname=today\05z999.htm&arc=data\2012\12\12-05\05z999.htm