Quels intérêts servent les BRICS ?

Immanuel Wallerstein 25 mai 2013

En 2001, Jim O’Neill, alors président de Goldman Sachs Assets Management, a écrit un article intitulé « Le monde a besoin de meilleurs BRICs économiques ». O’Neill inventa ainsi l’acronyme pour décrire les dites « économies émergentes » du Brésil, de Russie, d’Inde et de Chine et pour les recommander aux investisseurs en les présentant comme « l’avenir » économique de l’économie-monde.

Le terme a fait fortune et les BRICs sont devenus un groupe réel qui se réunit régulièrement. L’Afrique du Sud s’y est ensuite ajoutée, permettant de transformer le « s » minuscule en « S » majuscule. Depuis 2001, les BRICS se sont économiquement développés, du moins par rapport aux autres systèmes du système-monde. Ils sont également devenus un sujet de controverse. Certains pensent que les BRICS sont l’avant-garde de la lutte anti-impérialiste. D’autre estiment au contraire que les BRICS sont les agents sous-impérialistes du « Nord » (Amérique du Nord, Europe occidentale et Japon). Et certains pensent qu’ils sont les deux à la fois.

A la suite de la décadence post-hégémonique du pouvoir, du prestige et de l’autorité des Etats-Unis, le monde semble reposer sur une structure géopolitique multipolaire. Dans la situation actuelle, les BRICS font définitivement partie du nouveau cadre géopolitique. Avec leurs efforts pour forger de nouvelles structures sur la scène mondiale, comme la structure interbancaire qu’ils tentent de constituer pour faire face au Fonds Monétaire International (FMI) et le remplacer, ils contribuent certainement à affaiblir encore plus le pouvoir des Etats-Unis et des autres segments du vieux Nord en faveur du Sud ou, du moins, en faveur des BRICS eux-mêmes. Si la définition de l’anti-impérialisme se résume à la réduction du pouvoir des Etats-Unis, alors il est certain que les BRICS représentent une force « anti-impérialiste ».

Cependant, la géopolitique n’est la seule donnée qui importe. Nous sommes également intéressés par la lutte des classes à l’intérieur des pays BRICS, par les rapports entre ces mêmes pays et ceux qu’ils entretiennent avec les pays du Sud qui ne sont pas membres des BRICS. Sur ces trois points, le bilan des BRICS est, pour le moins, trouble.

Comment pouvons-nous évaluer la lutte de classes à l’intérieur des pays BRICS ? Une manière fréquente pour ce faire est d’observer le degré de polarisation sociale indiqué par le « Coefficient d’Inégalités Gini ». Une autre manière est de prendre en compte les sommes dépensées par l’Etat pour réduire les niveaux de pauvreté parmi les couches les plus pauvres. Des cinq pays BRICS, seul le Brésil a amélioré ses indices dans ces domaines. Dans certains autres cas, malgré une augmentation du PIB, ces indices sont pires qu’il y a, disons, 20 ans.

Si nous observons les rapports économiques entre les pays BRICS, la Chine se détache nettement des autres quant à la taille du PIB et l’accumulation de biens. L’Inde et la Russie semblent ressentir le besoin de se protéger contre cette puissance chinoise. Le Brésil et l’Afrique du Sud quant à eux semblent clairement souffrir des investissements présents et potentiels de la Chine dans une série de régions clés.

Quant aux rapports entre les pays BRICS avec d’autres pays du Sud, nous pouvons entendre des plaintes croissantes sur la manière dont ses pays établissent leurs rapports avec leurs voisins immédiats (et moins immédiats) car ils ressemblent beaucoup à la manière de faire des Etats-Unis et du vieux Nord. Ils sont ainsi parfois accusés de n’être que des « sous-impérialismes », voire des « impérialismes » tout court.

Ce qui donne une telle importance aux BRICS aujourd’hui, c’est les hauts taux de croissance qu’ils connaissent depuis, au moins, l’an 2000 et qui sont significativement plus importants que ceux du vieux Nord. Mais cela pourra-t-il continuer ? Leurs taux de croissance ont en effet commencé à déraper. Certains autres pays du Sud – le Mexique, l’Indonésie, la Corée du Sud, la Turquie – semblent commencer à les égaler.

Cependant, du fait de la dépression économique mondiale dans laquelle nous nous trouvons toujours et de la faible probabilité d’une récupération significative dans la prochaine décennie, il est fort douteux de penser que dans 10 ans un futur analyste de Goldman Sachs continuera à présenter les BRICS comme « l’avenir » de l’économie. De fait, la probabilité que les BRICS continuent à représenter un groupe de pays qui se réunit régulièrement avec de prétendues politiques communes semble plutôt minime.

La crise structurelle du système-monde évolue très rapidement et, de bien des points de vue, de manière trop incertaine que pour assurer la stabilité relative suffisante qui permettrait aux BRICS de continuer à jouer un rôle spécial, qu’il soit géopolitique ou économique. Ainsi, comme la globalisation elle-même en tant que concept est dépassée, les BRICS ne seront finalement qu’un phénomène passager.

Source : http://www.jornada.unam.mx/2013/05/11/opinion/022a1mun
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera