Quand Béatrice Delvaux « De Block » grave

CRER 6 août 2013

La CRER désire répondre à l’éditorial de Béatrice Delvaux « Sage et nécessaire gestion de la politique d’asile », publié dans le Soir du 31 juillet 2013. La version complète de cette réponse est disponible sur le blog de la CRER.

Chère Madame Delvaux,

Si l’on vous comprend bien, le laxisme caractériserait les politiques d’asile et d’accueil des réfugiés menées par les gouvernements antérieurs à Di Rupo 1er. Incapables de « limiter l’attractivité de la Belgique », de traiter les demandes d’asile plus efficacement et d’expulser ceux qui n’y ont pas droit plus rapidement, Messieurs Wathelet (CDH) et Courard (PS), Mesdames Turtelboom (VLD) et Arena (PS) avant eux, auraient selon vous laissé pourrir une situation qui les aurait contraints à ouvrir toujours plus de places d’accueil. Par leur incompétence, ils se seraient rendus responsables d’un « réflexe de rejet et de repli sur soi ». Par contre, sans tomber dans le populisme, le gouvernement actuel, guidé en la matière par Maggie De Block (VLD), aurait permis de sortir de l’impasse, en adoptant un ensemble de mesures strictes mais équilibrées.

Permettez-nous tout d’abord de vous rappeler que c’est précisément pour « limiter l’attractivité de la Belgique » que la réforme du système d’accueil a été mise en œuvre en 2007. En interdisant aux demandeurs d’asile de se mêler à la population belge, le gouvernement entendait s’assurer d’un meilleur contrôle sur une population qui se verrait de toute façon refuser l’asile les trois-quarts du temps. La « crise » était parfaitement prévisible, mais le VLD et les autres partis de la majorité étaient décidés à laisser apparaître l’asile comme une charge ingérable.

L’action de Madame De Block s’inscrit, pour une bonne part, dans la plus pure continuité de celle de ses prédécesseurs. En ce qui concerne la rationalisation des circuits administratifs, de nombreuses propositions structurelles avaient déjà été émises en ce sens par M. Wathelet, fin 2010, avant la crise politique. Du personnel supplémentaire était aussi sur le point d’être engagé en vue d’accélérer le traitement des dossiers d’asile. Nous pourrions, comme vous, nous réjouir de la réduction du temps de traitement aujourd’hui effective, si nous n’étions fondés à penser qu’elle s’est faite au détriment des droits des réfugiés et de la qualité de la justice, pourtant déjà si précaires.

Le « pragmatisme » que vous saluez chez M. De Block lui a également suggéré la reprise de certaines techniques juridiques parallèles en vue de diminuer les délais de procédure. La Secrétaire d’Etat a par exemple requis de multiples modifications législatives visant à retirer des structures d’accueil toute une série de personnes (demandeurs d’asile en recours devant le Conseil d’Etat, demandeurs « multiples », « cas Dublin » non détenus en centre fermé, etc.), jetées à la rue sans que jamais ne soit évaluée la proportionnalité de leur exclusion avec leurs besoins élémentaires. Autre exemple : l’adoption purement illégale du protocole d’identification des MENA (Mineurs étrangers non-accompagnés) destiné à contourner plusieurs dispositions de la loi, à nouveau jugée trop encombrante pour le rendement de l’Office des étrangers.

A. Turtelboom et M. Wathelet avaient déjà pris l’habitude de se rendre en Europe de l’Est et dans les pays du sud pour négocier avec les gouvernements étrangers la mise en place de dispositifs de dissuasion et d’interception des émigrants : là encore, M. De Block n’a fait que reprendre cette pratique effroyable. Quant aux expulsions des demandeurs d’asile déboutés, les prédécesseurs de l’actuelle Secrétaire d’Etat se vantaient publiquement d’expulser chaque année un plus grand nombre d’immigrés.

A. Turtelboom a instauré les centres de retour pour familles avec enfants mineurs, M. Wathelet a suivi la construction du centre « Caricole » et a déployé les opérations de retour collectif. M. De Block, il est vrai, a investi avec un zèle inégalé la piste du « retour volontaire » tracée par la Commission européenne. En remplaçant avantageusement, là où elle le pouvait, l’exercice de la violence physique par celui de la violence psychologique, elle est parvenue à diminuer le nombre d’expulsions forcées tout en accroissant le nombre des rapatriements.

Du reste, avant de congratuler le gouvernement pour sa sortie de « crise », il aurait été intéressant pour vous d’investiguer sur d’autres facteurs qui y ont participé : l’extension des pouvoirs et des activités de Frontex, la multiplication des accords internationaux avec les pays d’origine, l’agressivité grandissante de la Belgique et de ses voisins européens dans le contrôle douaniers, etc. sont autant d’éléments qui ont empêché l’arrivée dans la zone Schengen de milliers de migrants, parmi lesquels bon nombre de réfugiés « authentiques ».

Nous n’expliquons pas aisément ce qui vous pousse à complimenter la politique d’accueil de M. De Block et de son gouvernement. N’établissez-vous aucun lien entre cette politique et les mesures adoptées dans les autres secteurs de l’immigration ? Mais peut-être les félicitez-vous également d’avoir revu une nouvelle fois les barèmes du regroupement familial, déniant aux plus pauvres le droit de vivre en famille ? Les félicitez-vous aussi d’avoir instauré un filtre si épais à la régularisation pour raison médicale qu’il faille littéralement être mourant pour obtenir le droit de séjourner temporairement ? Les félicitez-vous encore d’avoir interdit tout dernièrement aux personnes régularisées sur base du travail le droit d’obtenir des allocations sociales, laissant ceux-ci à la merci des conditions déjà pénibles que leur impose le plus souvent leur employeur ?

Vous prétendez que « la nécessité pour chaque pays de ne pas être laxiste est d’autant plus inévitable que l’Europe les laisse tous seuls, face à leurs voisins ». En votre qualité d’ancienne rédactrice-en-chef du Soir, vous n’ignorez sans doute pas que l’asile et l’immigration relèvent très largement de la compétence des instances européennes. Vous n’êtes pas non plus sans connaître l’existence des directives et règlements qui organisent tant les conditions d’accueil des réfugiés que leur renvoi dans d’autres Etats membres, leur expulsion ou encore leur contrôle aux frontières. Puisque nous sommes bien forcés de considérer que vous êtes une personne informée, cela démontre que l’information n’est plus d’aucun secours contre la propagation de l’idéologie réactionnaire qui nous enferme, jour après jour, article après article, dans de nouvelles frontières.

Ce n’est pas le laxisme dans la gestion des flux migratoires qui est à l’origine de la montée du radicalisme, mais l’impossibilité de la Belgique à rester ferme lorsque ses principes fondamentaux sont en jeu. Et à force de jouer dans les eaux troubles de l’extrême-droite, nous en prenons la coloration.

CRER
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