Qatar : Le pouvoir d’un poème contre le pouvoir

Ana Abarquero, Laura Casielles 7 décembre 2012

Tandis qu’il accueille le sommet mondial sur le climat et aime à se donner une image « moderniste » et « libéral », le régime du Qatar viennent de condamner un poète à la prison à vie pour le « crime » d’un texte exaltant la révolution tunisienne… (Avanti4.be)

A la chaleur des révoltes qui secouent les pays arabes, un poète écrit quelques vers qui critiquent les gouvernements despotiques et exaltent le courage des peuples. Il les lit dans une réunion d’amis. Ils plaisent. L’un des présents décide de télécharger sur Youtube un enregistrement qui se répand rapidement comme une traînée de poudre sur Internet.

Jusqu’ici, il s’agit d’une histoire qui s’est certainement déjà passé dans de nombreux pays, avec de nombreux protagonistes, depuis que les soulèvements populaires ont renversé la dictature de Ben Ali en Tunisie. Et comme ailleurs, c’est arrivé aussi au Qatar. A l’exception du fait que, là-bas, la fin de l’histoire est différente : pour ces vers contestataires, son auteur a été arrêté, maintenu en prison préventive pendant un an et, finalement, condamné à la prison à vie…

C’est l’histoire de Mouhamad Ibn ad-Dib al-Ajami, un qatari de trente sept ans, qui a quatre enfants et qui étudiait la Littérature quand tomba la nouvelle des révoltes populaires en Tunisie. Amoureux de la poésie, il trouva que le moment était particulièrement propice pour traduire en vers ces événements : il était engagé dans un duel poétique avec un autre écrivain qatari, Jalil as-Shabrami, célèbre depuis qu’en 2008 il avait gagné le concours télévisé saoudien « Million’s Poet », avec le récital d’un texte qui exaltait son pays. Dans une version contemporaine de cette vieille tradition de bataille dialectique, pendant plusieurs semaines les deux auteurs s’échangèrent des poèmes par Internet dans lesquels ils se défiaient mutuellement. Contrairement à son compatriote, Ibn ad-Dib choisit de se placer au côté du peuple en révolte et dans l’une de ces passes d’armes poétiques, il se fit enregistrer en déclamant le poème « Nous sommes tous des Tunisiens et avec la Révolution des Jasmins », un texte où il ne laisse aucun doute sur ses idées par rapport aux soulèvements populaires.

Très vite, les vers improvisés par le poète se sont répandus, tant au Qatar qu’à l’étranger. Quelques mois plus tard, en novembre 2011, Ibn ad-Dib reçut une lettre de convocation à une réunion avec des officiers de sécurité à Doha. Quand il arriva à la rencontre, il fut arrêté et maintenu en détention préventive et en isolement. Son procès fut reporté cinq fois jusqu’à la semaine dernière. Le verdict du tribunal : la peine de prison à vie.

Les autorités n’ont pas rendues public toutes les charges concrètes retenues contre lui, bien qu’il soit évident que son cas est lié à ses textes poétiques. Selon la version officielle, trois « experts en poésie », liés aux ministères de l’Enseignement de la Culture, ont été entendus au procès. Ils ont affirmé que les textes contenaient des affronts à l’émir et à son fils. Son avocat, Nadjib al-Nouaimi, a décidé de faire appel de la sentence pour irrégularité de procédure : le procès a été mené à huis clos, sans autoriser ni la présence de l’accusé, ni celle de sa défense.

Bien qu’il soit officiellement condamné pour un poème précédent, daté d’août 2010, et dans lequel il attaque directement l’émir du Qatar, Hamad Az-Zani, les commentaires qui circulent sur Internet soulignent que c’est son texte sur la Tunisie qui a mis les autorités en alerte et provoqué sa détention. D’après le code pénal qatari, l’accusation d’incitation à la rébellion contre le régime peut entraîner la peine de mort, tandis que la critique de l’émir peut être condamnée jusqu’à cinq années de prison et à des amendes qui vont jusqu’à 275.000 dollars (211.000 euros). Al-Ajami a reconnu être l’auteur de ces vers, mais il a nié avoir eu l’intention d’insulter les gouvernants.

Les organisations internationales des droits de l’Homme, comme Amnesty International et Human Rights Watch, ont dénoncé cette condamnation et demandent au gouvernement du Qatar de libérer le poète Mohamed Ibn Ad-Dib al-Ajami. Pendant ce temps, une intense polémique a éclaté sur Internet par rapport à l’état de la liberté d’expression dans un pays que l’on présume habituellement être plus libéral que la majorité de ses voisins et dont l’emblème serait la chaîne de télévision Al-Jazeera.

Source : http://www.aish.es/index.php/es/creacionarabe/poesia-poetry/3946-decirlo-en-verso-muhamad-ibn-ad-dib-al-ajami-el-poder-de-un-poema-contra-el-poder-
Traduction française pour Avanti4.be