Pourquoi la droite a-t-elle gagné les élections en Islande ?

Eduardo Garzón 15 mai 2013

Le 27 avril dernier ont eu lieu des élections législatives en Islande, avec comme résultat une nette victoire des mêmes partis de droite qui avaient plongé le pays dans la plus grande récession qu’ait connu son économie depuis des décennies. Bon nombre de personnes se sont demandé comment une telle chose était possible et que les partis (la coalition sortante social-démocrates/Verts, NdT) sanctionnés à ces élections furent précisément ceux qui ceux avaient appliqué les mesures phares de ce que certains ont appelé « la révolution islandaise ».

Pour des secteurs de gauche et du mouvement populaire, l’Islande était devenue un symbole de la lutte contre les élites politiques et financières en ayant menée à bien des mesures progressistes pour répondre à la crise économique ; lancement d’un processus constituant, validation de référendums nationaux qui ont rejeté le paiement de la dette, procès et condamnations de plusieurs responsables politiques et de dirigeants des banques, sortie de la récession économique…

Pour approfondir la question, j’ai réalisé une étude économique des effets et des répercussions découlant des mesures prises par le gouvernement aujourd’hui sanctionné et du plan d’aide du Fonds Monétaire International (FMI). L’objectif était d’évaluer jusqu’à quel point on a apporté une réponse véritablement de gauche à la crise économique.

La conclusion la plus directe est que, même si elle a mené des politiques moins agressives vis-à-vis de la population disposant de revenus moyens et bas que dans d’autres pays européens, l’attitude du précédent gouvernement islandais est loin d’incarner une politique véritablement de gauche. Le meilleur exemple en est que l’enseignement et la santé publics ont cessé d’être gratuits dans un pays qui pourrait pourtant largement se le permettre.

Un traitement préférentiel

Avec la profonde déstabilisation du système financier et monétaire islandais provoqué par l’effondrement monumental du système bancaire, l’économie islandaise a été durement frappée à l’automne 2008. L’Etat islandais a d’abord utilisé tous les instruments dont il pouvait disposer à sa portée (recapitalisation des banques, achats massifs de couronnes islandaises sur le marché des devises, etc.) jusqu’à leur épuisement, pour ensuite solliciter finalement des prêts internationaux, tant auprès du Fonds Monétaire International qu’auprès des Etats voisins.

Mais l’Islande a reçue un traitement préférentiel de la part du FMI lors de la fixation des termes et des conditions du programme d’aide. C’est le gouvernement islandais qui a tenu le haut du pavé tout au long du processus, en établissant des priorités non négociables (comme le maintien de l’Etat-Providence) et en développant ses propres mesures économiques. L’équipe du FMI a permis que le gouvernement mène à bien des mesures clairement non conventionnelles en matière économique ; des mesures que cet organisme international n’a jamais autorisées dans des négociations similaires avec d’autres pays. Parmi ces politiques économiques hétérodoxes, deux sont significatives : l’établissement d’un contrôle des capitaux (dans le but d’éviter la fuite des capitaux) et la concession d’un délai de plus d’un an pour réaliser des coupes dans les dépenses publiques et des augmentations d’impôts (dans le but de laisser « respirer » l’économie islandaise pendant la première étape de la crise et lui donner ainsi le temps d’absorber une bonne partie du choc grâce à des stabilisateurs automatiques).

Ces deux mesures hétérodoxes ont largement atteintes leurs objectifs et ont sans nul doute favorisé la récupération économique de l’île. Le délai accordé aux coupes et à l’augmentation des impôts a permis que l’activité ne soit pas freinée au cours des premiers mois de la crise, qui furent les plus durs. En outre, ces dispositions ont affectées de manière plus importante les revenus plus élevés que les revenus moyens et bas, bien que cela n’ait pas empêché l’Etat-Providence islandais de connaître une détérioration marquée, ni d’éviter que les revenus moyens et bas soient eux aussi touchés ainsi que l’augmentation des taux de pauvreté.

Quant aux restrictions aux mouvements des capitaux (toujours en vigueur aujourd’hui), ensemble avec le lien particulier existant entre les banques (partiellement nationalisées) et l’Etat, cela a permis que ce dernier puisse se financer facilement et à bas coût sur le marché de la dette publique. Ce fait est sans doute l’un des plus importants acquis des réponses à la crise, car il permet à l’Etat de continuer à dynamiser l’économie au travers de son intervention dans divers domaines, ce qui contraste fortement avec la situation dans d’autres Etats européens – spécialement ceux de la périphérie – qui rencontrent systématiquement d’importantes difficultés pour se financer.

Pas de véritable récupération

Mais le fait que le FMI ait permis à l’Islande, contrairement à d’autres pays, de mener ces mesures économiques non orthodoxes ne peut être compris qu’en tentant compte des particularités de l’économie islandaise, à savoir sa taille réduite et son poids très limité sur le plan international. En fin de compte, établir des restrictions aux capitaux dans une économie dont la taille est minuscule en comparaison avec la majorité des économies européennes (la taille de l’économie islandaise est 110 fois plus petite que celle de l’économie espagnole) affecte à peine le trafic international des capitaux. Par contre, une mesure de ce type appliquée dans une économie plus importante aurait notablement altéré les flux internationaux de capitaux et c’est justement ce que l’establishment économique veut éviter à tout prix. C’est précisément pour cette raison qu’on peut difficilement imaginer que les mesures permises par le FMI dans le cas islandais soient extrapolables à des économies de plus grande taille.

En outre, bien que l’économie islandaise présente certains signes de croissance économique et se trouve dans une situation bien plus favorable que celle des autres économies européennes, cela ne veut pas dire qu’elle jouit d’une santé splendide. Les taux de croissance sont non seulement très faibles, mais il est fort probable qu’ils reflètent ainsi une bulle spéculative immobilière. Le chômage reste à des niveaux jamais connus dans l’histoire récente de l’Islande. Les expectatives patronales sont au plus bas, tout comme la confiance des consommateurs vis-à-vis de l’avenir économique. Les possibilités d’investissements dans l’économie islandaise sont très réduites et dépendent toujours fortement du contrôle des capitaux. Tout cela met en évidence le fait qu’on ne peut parler d’une véritable récupération de l’économie islandaise, en dépit du fait que les singulières mesures économiques réalisées par le précédent gouvernement permettent d’amortir les coûts de la crise internationale d’une manière plus acceptable que dans d’autres pays européens.

Source :
http://www.lamarea.com/2013/05/08/por-que-ha-ganado-la-derecha-en-las-elecciones-de-islandia/
Traduction française et intertitres pour Avanti4.be : Ataulfo Riera