Pour le droit d’autodétermination – La Catalogne après le 11 Septembre : des semaines que s’avèrent décisives

Martí Caussa 16 septembre 2014

Pour la troisième année consécutive, la mobilisation du peuple de Catalogne pour le droit de décider a été extraordinairement massive et a dépassé celle de l’année précédente. Pas besoin de s’aventurer sur les chiffres, il suffit de regarder les photos et vidéos pour s’assurer que la manifestation du 11 septembre (11S) était une des plus importantes en Europe et dans le monde. Les prédictions que le scandale Pujol [1] pourrait affaiblir la capacité de mobilisation ont été réfutées par la réalité.

Dans son discours à la fin de l’énorme manifestation en forme de « V » [2] la présidente de l’Assemblée Nationale Catalane (ANC) [3], Carme Forcadell, a exprimé correctement le sentiment de la plupart des participants : « Nous n’avons pas fait tout ce chemin pour revenir en arrière et nous replier » ; « Monsieur le Président, installez les urnes ! » [4] C’est la grande question : installer ou non les urnes [pour faire le référendum] si la Cour constitutionnelle (TC) suspend l’appel à consultation. La réponse des manifestants le 11S a été claire. Mais cela ne signifie pas automatiquement qu’elle sera entendue. Des forces économiques, politiques et médiatiques très puissantes sont contre. Il y aura une bataille pour l’opinion publique et pour influencer les institutions et les personnes qui doivent prendre la décision. Et, quelle que soit la décision prise, elle y aura des lourdes conséquences dans les années à venir. Les prochaines semaines seront donc décisives.

Le calendrier immédiat est clair. Le lundi 15 débutera au Parlement le débat sur la politique générale, qui se terminera le 17. Le jeudi 18 aura lieu le référendum en Écosse, dont l’issue aura un effet majeur. Le vendredi 19 le Parlement approuvera la Loi sur les Consultations, (avec le soutien du PSC [5]) et, probablement, la Loi sera publié le lundi 22 ; sûrement ce même jour Artur Mas [Président du gouvernement autonome de la Catalogne] organisera la consultation pour le 9 Novembre (9N). Le président espagnol Rajoy a averti qu’il ferait appel à la loi et à la Cour constitutionnelle et le plus probable est que cette dernière suspendra provisoirement les deux. Dans ce cas, Mas a déclaré qu’il réunira les partis qui soutiennent la consultation (CiU, ERC, ICV-EUiA CUP [6]) pour prendre une position unifiée. Ce ne sera pas facile. La CiU est divisée entre les partisans de la mise en œuvre de la consultation malgré la décision de la Cour constitutionnelle et les opposants (plus nombreux dans Unio). ERC et CUP veulent que la consultation soit réalisée dans tous les cas et ICV-EUiA n’a pas encore exprimé une opinion claire.

Les options de la présence

Outre l’opposition du PP et du gouvernement Rajoy, qui interdit la consultation sans offrir aucune alternative, il y a trois groupes d’opinions.

Le premier, manifestement opposé au droit de décider mais alarmé par les conséquences de l’inaction de Rajoy, est, selon le quotidien El País, partisan d’une « troisième voie autonomiste, éloignée de la sécession et du néocentralisme » (El País, « Del éxito al fracaso », 09/12/2014). Pour la matérialiser, il doit combattre les partisans du droit de décider (« le sécessionnisme »), utiliser ses propres sondages pour montrer que la troisième voie est majoritaire, faire pression pour que le 9N les urnes ne soient pas mises en place... puis, cet objectif accompli, continuer à écrire des éditoriaux pour que Mas et Rajoy parviennent à un accord qui serait soumis à consultation.

Un deuxième groupe d’opinion est en faveur du droit à décider et veut la consultation, mais fait appel à la prudence et aux rapports des forces pour ne pas mettre en place la consultation si la Cour constitutionnelle ne l’autorise pas. L’une des personnes les plus raisonnables et intelligentes qui défendent cette option est Josep Ramoneda [7] et je veux le prendre comme exemple, parce que on peut être d’accord avec beaucoup de choses qu’il dit. J’en cite quelques-unes : l’indépendance est un très grand transfert de pouvoir et ceux qui l’ont maintenant résisteront autant que possible avant de le perdre ; une accumulation des forces est nécessaire ; tout processus de sécession exige, à un moment donné, une rupture avec la légalité en place.

Mais, en dépit des grandes mobilisations, le rapport de forces fait que mettre en œuvre une consultation non autorisée par la Cour constitutionnelle signifierait « tirer dans le pied de l’indépendance » (Ara, « La virtud de la prudencia », 03/09/2014) ou serait « un suicide de l’indépendance » (El País, « El soberanismo se consolida », 12/09/2014). La raison en est qu’une « consultation illégale aurait probablement un faible taux de participation, loin du minimum requis. Et perdrait de sa légitimité plus qu’autre chose » (Ara, 03/09/2014).

Dans cette situation, il estime que la chose la plus raisonnable à faire serait des élections anticipées. Mais la question clé est : pour quoi faire ? Et Ramoneda ne formule pas de réponse, seulement de nouvelles questions : Quand le gouvernement espagnol estimera-t-il que le temps de faire de la politique est arrivé ? Pourquoi personne n’explore la formule d’État libre associé ? D’autres chroniqueurs ont longtemps suggéré que le but de ces élections serait d’obtenir une majorité en faveur de l’indépendance et de procéder à sa proclamation unilatérale. Mais, si on ne réalise pas une consultation sans effet juridique lorsqu’on dispose de la majorité pour le faire, comment croire qu’ils vont faire quelque chose de beaucoup plus osé, qui suppose plus de confrontation avec l’État, sans avoir préalablement l’avis de la population ?

Le troisième groupe de l’opinion peut être illustré par ce que Carme Forcadell a affirmé le 11S : « Monsieur le Président, installez les urnes ! ». Le 12 septembre, dans une interview à TV3, elle a développé sa position : il faut mettre les urnes malgré la décision de la Cour constitutionnelle ; si nécessaire, il faut faire un acte de désobéissance à cette institution qui ne nous respecte pas en tant que peuple ; il faut agir conformément à la loi catalane, la loi sur le référendum qu’approuvera le Parlement et l’appel a la consultation que le président Mas fera en se fondant sur elle. Il y a des raisons impérieuses pour soutenir cette option. Pour exercer le droit de décider, une grande accumulation de forces est nécessaire ; elle se mesure principalement par la capacité de mobilisation sociale de longue durée. Ne rien faire l’affaiblit. Accepter de ne pas effectuer la consultation, car elle n’a pas été autorisée par la Cour constitutionnelle (décision que tout le monde avait déjà prévu depuis le début), aurait un effet catastrophique sur la capacité pour mobiliser. Pourquoi amorcer un autre projet si nous acceptons que ces décisions constituent un mur infranchissable ?

Si on veut vraiment exercer le droit à décider, il est inévitable d’ouvrir un brèche (ou plusieurs) dans la légalité. Et c’est maintenant que le mouvement se sent plus fort et justifié, qu’il est en mesure d’obtenir une autre victoire, même si ce n’est pas la victoire finale. Si la consultation est suspendue par la Cour constitutionnelle sa mise en œuvre n’apportera pas la même participation et n’aura pas autant de force que si elle était autorisée, mais aura une valeur énorme comme l’expression de la volonté démocratique majoritaire du peuple de la Catalogne et de l’injustice de l’autoritarisme de l’État espagnol. Le mouvement en sortira renforcé. C’est ce qui est important.

Artur Mas est la personne clé pour installer les urnes le 9N. S’il le fait, il est probable que la coalition des partis favorables à la consultation sera préservée (peut-être avec la désaffection d’une minorité du parti de Durán, Unió democràtica de Catalunya) et que la consultation aura lieu. Si il ne le fait pas, l’alternative présentée comme la plus probable depuis long temps est l’appel aux élections anticipées, déjà évoqué. Mais il y a une autre alternative possible, minime mais qu’on ne devrait pas complètement oublier : ni consultation, ni élections, mais Mas continue à gouverner en minorité [sans le soutien de l’ERC] jusqu’à la fin de la législature. C’est l’option souhaitée par les partisans de la troisième voie : qu’un Mas (ou son successeur) affaibli accepte de négocier un accord avec Rajoy. Ce serait le pire des scénarios. S’il se mettait en place, l’exigence de la démission de Mas et l’appel à des élections immédiates seraient indispensables. Parce que toutes les promesses auraient été trahies.

Et les revendications sociales ?

Le droit de décider est sans doute la question politique la plus importante, tant en Catalogne que dans l’État espagnol. Mais pour des millions de personnes les problèmes les plus urgents ne se limitent pas là : le chômage, le travail précaire, les bas salaires, la dévaluation des pensions, les expulsions du logement, la détérioration et la privatisation des soins de santé, les coupes dans l’enseignement, la quasi disparition des aides à la dépendance, et ainsi de suite. Est-ce que ces problèmes étaient présents dans le grand « V » du 11S ? Oui, dans certains secteurs. Par exemple dans le secteur 57 et 58 avec la campagne « Pour une Catalogne sociale » développée par syndicats, les associations de quartier, etc. ; dans le secteur 45 avec les associations LGBTI ; dans les secteurs 19 et 20, en face de la Deutsche Bank, avec le Procès Constituant et les Marches pour la Dignité. Mais il y avait plus de 70 secteurs dans le rassemblement et la présence de revendications sociales dans l’ensemble était faible, même si elle été plus importante que l’an dernier. Probablement beaucoup de participants ont estimé que les 11S n’était pas le moment et l’espace pour ces revendications.

Mais le résultat de cette séparation ne donne pas plus de force au mouvement. Les secteurs populaires, qui souffrent des conséquences les plus graves de la crise et des politiques du gouvernement, seront plus facilement intégrés dans la mobilisation s’ils voient que leurs revendications sont prises en compte. De même, la solidarité des secteurs populaires du reste de l’État espagnol serait plus facile à organiser si ces secteurs percevaient que le mouvement pour le droit de décider de la Catalogne est le fer de lance d’une rupture démocratique et un moyen pour mettre fin aux politiques d’austérité dans toute la péninsule. En bref, quand on a besoin d’un changement social et politique profond, il est souhaitable que les deux types de demandes apparaissent dans les manifestations. Cette année, bien plus a été fait dans ce sens que l’année précédente, mais il reste encore beaucoup à faire.

Martí Caussa, 14 septembre 2014

Source : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?page=article_impr&id_article=33023
Original paru sur Viento Sur, 14 septembre 2014 : http://www.vientosur.info/spip.php?article9395

[1] Président de la Catalogne en 1980-2003 en tant que représentant de la coalition nationaliste bourgeoise CiU (Convèrgencia y Unió) et alma mater du nationalisme catalan après la chute de la dictature, qui est mêlé à un scandale de corruption (d’un montant qui se calcule en milliards d’euros) avec tout sa famille.
[2] La forme prise par la manifestation pour symboliser la victoire. Voir https://www.google.es/search?q=fotos+diada&rlz=1C5CHFA_enES505ES505&espv=2&biw=1181&bih=683&tbm=isch&tbo=u&source=univ&sa=X&ei=HDkYVIOpMcGXau2YguAL&ved=0CDcQ7Ak
[3] 3. Voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Assemblea_Nacional_Catalana
[4] Ce qui constitue un appel à la désobéissance civile dans le cas ou le gouvernement de Madrid interdit la consultation prévue pour le 11 novembre.
[5] La branche du PSOE à Catalogne.
[6] CiU, coalition de deux partis bourgeoise catalans (Convèrgencia et Unió) ; ERC parti nationaliste petit-bourgeois ; ICV-EUiA, Izquierda Unida en Catalogne ; CUP parti nationaliste de gauche radical.
[7] Chroniqueur dans El Pais.