Portugal : Trahison flagrante de la Révolution des œillets

Pedro Da Nóbrega 16 avril 2014

A mesure que nous approchons du 40e anniversaire de la Révolution des oeillets, qui a mis fin à 48 années de dictature fasciste au Portugal le 25 avril 1974, il est chaque fois plus clair pour tous que le mot « commémoration » peut incarner une large gamme de significations.

Et il devient clair que ce type de cérémonies n’est pas neutre politiquement, puisque que tout regard pénétrant jeté vers le passé est chargé de questions actuelles. Nous allons donc assister à la célébration œcuménique d’un roman hagiographique dont on supprimera tout le contenu subversif pouvant jeter une lumière. Nous avons déjà été témoins de ce genre d’omission, par exemple avec la célébration du bicentenaire de la Révolution française. La portée révolutionnaire de cet événement qui provoqua une rupture historique fut si soigneusement effacée que seul reste debout un dénominateur commun privé de tout sens.

Il est évident que dans le contexte actuel, pour ceux qui vivent au Portugal – un pays dirigé par un gouvernement de droite qui obéit aux ordres de la Troïka et qui s’approche sans cesse plus des niveaux de souffrance sociale vécut à l’époque de la dictature fasciste -, cet anniversaire ne peut être dépourvu de signification actuelle.

Ce qui prouve notamment son importance, ce sont les rejets successifs de la part du Tribunal Constitutionnel des mesures d’austérité adoptées par le gouvernement dans la mesure où celles-ci violent la Constitution. Cette même Constitution issue de la Révolution des œillets. Avec une arrogance caractéristique, une délégation de la Commission européenne détachée au Portugal a accusé le Tribunal de pratiquer un « activisme politique » et de constituer un problème pour le pays. La Troïka, pour sa part, a laissé entendre à chaque occasion que le gouvernement devait trouver une manière de violer la Constitution afin de mettre en application les mesures d’austérité. Il s’agit là des mêmes personnes qui n’ont aucune honte à donner des leçons de démocratie et de respect de la loi à tout le monde en ce qui concerne l’Ukraine. On peut difficilement imaginer une contradiction aussi flagrante.

Il vaut la peine de rappeler ici les commémorations du 30e anniversaire, en 2004, que le gouvernement de l’époque a voulu neutraliser avec le slogan « Le 25 avril est une évolution », affirmant qu’il s’agissait ainsi de dépasser sa « charge idéologique », selon les termes du Premier ministre d’alors. Cette tentative avait soulevé tellement d’indignation au Portugal que des milliers de mains anonymes ajoutèrent méthodiquement des « R » majuscules sur toutes les affiches officielles afin de récupérer le caractère révolutionnaire intrinsèque du 25 avril. L’année suivante, le parti de droite de ce Premier ministre subissait une déroute électorale. Ce Premier ministre était José Manuel Durão Barroso, l’actuel président de la Commission européenne…

Tout cela démontre que la droite portugaise est toujours incapable de vivre avec la dimension révolutionnaire de cet événement et qu’elle n’est jamais à court d’idées pour tenter de minimiser son impact. La dernière trouvaille en date est due au président de l’Assemblée de la République (Parlement), Assunção Esteves, qui a suggéré que l’on cherche des mécènes privés afin de financer la célébration du 25 avril. Cette idée audacieuse offrirait l’opportunité aux grandes marques du capitalisme portugais – comme Champalimaud, de Mello, Espírito Santo, qui ont fructifiées pendant la période fasciste, surtout dans les colonies – de parrainer la commémoration de la Révolution qui a mené à l’indépendance des colonies et à la nationalisation de ces entreprises… Cela revient un peu à chercher à patronner les célébrations d’une fête de libération nationale par les héritiers des capitalistes qui ont collaboré avec la puissance occupante.

Pour le dire gentiment, cette suggestion est absurde. On est presque tenté de se demander ce qu’a bien pu fumer cet homme. Mais en dépit d’avoir reçu une réaction sceptique, et même caustique, à sa proposition, la droite portugaise n’a pas abandonné ses efforts pour dénaturer l’événement. Ainsi, les deux partis de droite se sont opposés à ce qu’on autorise des officiers de l’armée, dont certains furent des participants du Mouvement des Forces Armées (MFA) qui a mis fin à la dictature, à parler devant l’Assemblée nationale lors de la commémoration officielle. C’est une vieille tradition que des représentants du MFA participent aux cérémonies officielles, mais depuis deux ans des officiers s’y sont refusés en signe de désapprobation envers un pouvoir d’Etat qui a, selon leurs propres termes, « cessé d’être le reflet du régime démocratique surgi du 25 avril ». Les partis de droite ont essayé de justifier leur veto sur base du règlement interne de l’Assemblée qui ne permet pas à des représentants non élus de prendre la parole. Ce prétexte a été balayé par une figure emblématique des « Capitaines d’avril », Vasco Lourenço, qui a rappelé qu’à de nombreuses occasions des personnalités extérieures à l’Assemblée se sont exprimées au Parlement. Et si cet argument ne change rien par rapport à cette décision, il doute fortement que les officiers prendront part aux commémorations officielles.

Nonobstant, il est probable que le peuple sera présent de manière massive lors des principaux événements de célébration de la Révolution, mais ce sera au cri de « 25 Avril toujours, fascisme plus jamais ! ». Avec les masses et au sein d’elle se trouveront de nombreux soldats et policiers, comme les années passées.

Source :
http://www.rebelion.org/noticia.php?id=183303&titular=traici%F3n-flagrante-a-los-claveles-de-abril
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera