Petits conseils à Joëlle Milquet pour son premier cours

Thomas Gunzig 1er octobre 2014

Le « Café serré » de Thomas Gunzig de ce mardi 30 septembre sur la Première radio.

Bonjour Mehdi, bonjour Monsieur Delpérée, bonjour tout le monde,

Alors, ce week-end, vous l’aurez certainement lu comme moi, Joëlle Milquet, votre collègue, Monsieur Delpérée, notre nouveau Ministre de l’enseignement, de la petite enfance, des crèches et encore d’un autre truc — je ne sais plus quoi, un truc un peu con qui sert à rien… ah, oui, la culture. Enfin bref, Joëlle Milquet prouve une nouvelle fois que la pâte dans laquelle sont fait nos ministres n’est autre que celle de l’audace et du courage. Joëlle Milquet, donc, s’est déclarée prête à donner cours pendant une semaine dans une école et ce, avec plaisir.

Alors, comme je ne doute pas une seconde que Joëlle Milquet soit de celles qui tiennent leur parole, dans les semaines qui viennent, Joëlle Milquet va donc aller, avec plaisir, donner cours dans une école.

Du coup, je crois que ce matin, il est de notre devoir de citoyen de lui donner quelques pistes afin que cette expérience se passe le mieux possible. Chère Madame Milquet, quelques conseils.

Tout d’abord, afin d’éviter quelques mauvaises surprises dès la première heure, il me semble important de revenir sur la question classique du rang. Madame Milquet, le rang, ce n’est pas que ça ne se fait plus. Non, dans les cours de récré de nos écoles, le rang se pratique encore. Mais comme l’ont fait les cubistes, on a fait bouger les lignes. Et là où il n’y a pas si longtemps, c’était à un beau rectangle que nous avions affaire, les élèves deux par deux et l’un derrière l’autre : Jérémie à côté de Laetitia, Cindy à côté de Dylan, Stacie à côté de Younes, éh bien, nous sommes aujourd’hui passé à quelque chose de plus créatif que personnellement j’appellerais la patate : Dylan qui parle à Stacie de Younes qui est sorti avec Cindy quand elle était bourrée à la rave de chez Cindy. Younes assis par terre cherche dans son nez en fredonnant Lily Allen pendant que Cindy termine son déjeuner dürüm-coca. Un peu plus loin, Jérémie et Laetitia s’approchent mollement. Ne vous énervez pas, il n’iront pas plus vite, ils sont à fond.

Alors, quand vous arriverez dans votre classe, surtout ne faites pas demi-tour. Non, l’endroit où vous vous trouvez n’est pas un chancre urbain ni une décharge ni le vestige d’une prison du Moyen-Âge. Regardez bien autour de vous : la lumière grésillante des néons, la peinture lépreuse, le tableau verdâtre et ses chicots de craie, le poster Îles de Paix 1997, les fenêtres pouilleuses derrière lesquelles achève de se décomposer un pigeon mort. Oui, c’est une classe ou bien ce qu’il en reste après 20 ans de saines mesures d’économie. Et ce qui croupit au fond d’un seau en plastique dans un innommable bouillon gris, ce n’est pas un cadavre d’opossum mais une éponge. L’éponge avec laquelle vous allez effacer le tableau et qui laissera sur vos doigts durant toute la journée l’odeur fétide de la vomissure.

Bon, à présent, il va être temps de commencer votre cours. Alors, remarque importante, l’élève d’aujourd’hui n’est méchant qu’en apparence. Ne voyez dès lors aucune malice derrière les « Madame, t’es grosse ! » ou les « parle-moi pas tepu ! ». Ces élèves ont en réalité un cœur gros comme ça capable de réelles passions qui en conduira certains à vous dire « Madame t’es bonne ! ».

Ah oui, une chose encore. L’esprit de cette jeunesse moderne s’est modelé sur la forme d’un fil Facebook. Par conséquent, si vous parviendrez bel et bien à avoir un peu de leur attention, ce ne sera pas pendant plus de deux minutes d’affilée. Et surtout, ce ne sera jamais tous ensemble. Ce que vous aurez fini par expliquer à Younes, il faudra le répèter à Dylan qui n’avait pas de crayon et puis à Stacie qui n’avait pas de feuille et puis à Cindy dont le stylo avait coulé et puis à Jérémie qui essaye de lécher les seins de Laetitia à travers son top H&M.

Alors, attention, tout ça, c’est pour la première heure. Parce que si c’est possible, évitez à tout prix de donner cours après la récréation. Après la récréation en effet, vous remarquerez d’abord que l’adolescent sent. C’est normal, c’est hormonal. Mais quand on a pas l’habitude, ça surprend.

Ensuite, après la récréation, vous remarquerez que Cindy, Dylan et Jérémie n’ont plus l’air d’être là. Enfin, si, leur corps pas fini d’adolescent et leur peau grêlée est bien là mais leur esprit semble avoir fait ses valises. Eh oui, ces enfants pour relâcher un peu les tensions provoquées par les incertitudes de la vie moderne se seront drogués. Quand ça arrive, laissez tomber le cours sur l’accord du participe passé et proposez leur d’empiler des blocs de couleur. Réussir quelque chose dans la journée sera pour eux extrêmement valorisant.

Allez, à demain.