Pauvre Bart

Thomas Gunzig 28 mai 2014

Le « Café serré » de Thomas Gunzig de ce mercredi 28 mai sur la Première radio.

Bonjour Georges,

Bien sûr, avant tout, Monsieur Cheron, j’ai envie de vous dire ce que j’ai dit à mes enfants quand ils apprenaient à faire du vélo : « ce n’est pas grave de tomber mais il faut remonter tout de suite et puis c’est quand on est tout au fond qu’un bon coup de talon et hop !… allez, du courage ! ».

Bon, les amis, à part ça, vous l’avez remarqué, hier, une journée qui fut particulière. Une journée qui a plus que jamais incarné toute la cruauté dont peut être confite la vie politique. Une journée qui fut à l’image du supplice de la roue en deux temps : un, on vous tourne ; deux, on vous tape.

Premier temps, le Roi Philippe — le Roi Philippe, un homme pour lequel je ne peux m’empêcher d’avoir une infinie tendresse tant il me fait penser à moi lorsqu’âgé de cinq ans à peine, je me suis perdu dans un grand magasin en Espagne et que j’ai erré durant dix minutes qui me parurent dix ans à la recherche de mes parents, épouvanté, haletant, hagard dans un univers auquel je ne comprenais rien, convaincu que plus jamais je ne verrais le jour et que je devrais survivre seul ; un des pires souvenirs de ma vie — le pauvre Roi Philippe donc, qui a du en une seule maudite journée rencontrer des suppôts communistes crypto-staliniens, néo-castristes encore tous crottés des scories des hauts-fourneaux avec dans leur tête toutes ces idées de dictature du prolétariat et dans leur poche, d’un côté une bombe artisanale et d’un autre, une poignée de petites cuillères en argent piquées dans les buffets du Palais. Des communistes chez le Roi, on dirait une histoire de Tintin dans Le Soir volé.

Bon, des communistes d’une part mais aussi d’autre part, pire encore, Bart De Wever. Bart De Wever qui a quand même fait la moitié de sa campagne en comparant le Roi et toute sa famille au produit fossilisé de l’Ancien régime, tout juste bon à être rangé dans un placard du Musée Bellevue. Et là, tirons notre chapeau au Souverain qui a fait preuve d’un exemplaire sang-froid, au point que sur les photos de presse, nous l’avons vu sourire. Oui, sourire. Là où tout homme normal se serait jeté à pleines dents sur la carotide de celui qui a traîné votre famille dans la boue, lui, le Roi, il sourit. Bravo, bravo et respect.

Donc, ça c’était dans un premier temps. Puis dans un second temps de cette terrible journée, le Roi, presque sans surprise, le Roi, a désigné Bart De Wever informateur. Une question donc ce matin : mais qu’est-ce qu’un informateur ? Et la réponse à cette question est donnée sur le site fédéral belgium.be. Je vous lis : « L’informateur doit rassembler des informations auprès des différents partis quant à leurs points de vue et souhaits concernant la formation d’un nouveau gouvernement. Il vérifie comment une majorité peut être dégagée et avec quel partenaire. ».

Alors, je sais que l’usage veut que l’on crache sur Bart De Wever. Mais quand je pense à la tâche qui lui a été confiée, bon sang, je préférerais encore qu’on me lime les dents que de devoir être informateur. Pauvre Bart De Wever, lui qui aime tant les lignes droites plutôt que les courbes, qui aime tant aller du point A au point B sans passer par C, D, E, Z et ma tante pour l’apéro. Pauvre Bart à l’esprit si peu enclin à la complexité, à la finesse qui va devoir plonger ses deux mains maigrelettes et tremblantes de dégoût dans les rouages névrotiques de la politique d’un pays qu’il n’aime pas.

Je l’imagine découvrant la terrible réalité. Bon alors. sachant qu’on a une majorité à la Chambre de 76 sièges, il faudra aller voir tous ceux qui ont gagné, à savoir : ces suceurs de sang du PS, ces mollassons du cdH, ces traitres du MR, ces hippies d’Ecolo, ces psychopathes du PTB. Ah oui, ces chouettes petits gars du PP sur le temps du midi. Et puis après ces copieurs du VLD, ces mauvais sujets du SP.a, ces erreurs du système de Groen et enfin ces gros péteux du CD&V.

Mais comment faire, mais comment faire pour avoir 76 sièges ? On peut partir sur du N-VA, CD&V, MR, PS mais ça ressemble à rien. Ou bien du N-VA, CD&V, VLD, cdH, MR mais c’est hyper casse-gueule. Ou sur CD&V, VLD, PS, SP.a, Groen, Ecolo, cdH, MR mais ça, plutôt crever. Ou sur CD&V, VLD, PS, SP.a, MR, cdH mais ça, plutôt crever aussi. En plus, tous ces gens se détestent. Ils me détestent tous. Et je les déteste. Et ils pensent tous plus ou moins l’inverse les uns des autres.

Hé bien, bon sang, pauvre Bart. En gros, ce boulot, ça va être comme de demander à quelqu’un qui est allergique à la fourrure et qui à la phobie des reptiles de faire prospérer dans un même biotope des crocodiles, un ou deux crotales, un puma et une famille de panthère.

Hé ben mes amis, si vous saviez comme je suis heureux qu’il existe des gens plus courageux que moi pour faire de la politique.

Allez, à demain. Non pas demain, à la semaine prochaine.