Moyen-Orient : Un impérialisme en perte de vitesse ?

Santiago Alba Rico 11 septembre 2013

Comme le rappelait la journaliste Olga Rodríguez dans un article récent, la politique des Etats-Unis au Moyen-Orient repose depuis quarante ans sur trois piliers : l’Arabie Saoudite, Israël et l’armée égyptienne.

A partir des accords du Quincey en 1945 (*), la théocratie saoudienne est devenue une clé de voûte de la domination énergétiques étasunienne et un mur de contention contre les forces de gauche et les nationalismes panarabistes. Après la guerre de 1967, pour des raisons à la fois de politique interne et de géostratégie, Israël a occupé de manière obsessionnelle, et parfois de manière incongrue, toutes les préoccupations de Washington dans la région. Avec Sadat et les accords de Camp David en 1978, l’armée égyptienne est devenue la principale armée bénéficiaire de l’aide étasunienne (à l’exception, précisément, d’Israël) et s’est transformée en véritable garant d’un équilibre régional toujours précaire, plus fragile et menacé que jamais après la « perte » de l’Iran en 1980. Politique d’Etat permanente, indépendamment des différences entre les administrations successive, ce triple axe a toujours été le pivot sur lequel a reposé l’hégémonie des Etats-Unis dans cette zone, la plus « géostratégique » de la planète (pour le plus grand malheur de ses habitants).

Indépendamment de leurs origines distinctes et aussi incompatibles qu’elles puissent paraître, ces trois forces – Arabie Saoudite, Israël et l’armée égyptienne – ont toujours maintenues d’étroites relations d’alliance intéressées. C’est ce que démontre aujourd’hui la réaction des Saoudiens et des Israéliens face au coup d’Etat d’Al-Sissi : soutien économique explicite des premiers, applaudissements publics des seconds et intervention diplomatique commune afin que l’UE et les Etats-Unis «  offrent une chance à la feuille de route » des militaires égyptiens.

Le coup d’Etat sanglant en Egypte éclaire également un aspect paradoxal de cette domination étasunienne. Sa dépendance envers l’Arabie Saoudite, Israël et l’Egypte accorde à ces trois régimes une autonomie que n’ont pas les pays moins nécessaires, ou même plus hostiles, à l’ordre régional.

Il ne s’agit pas de simples marionnettes de Washington, comme le prouve le coup de force militaire égyptien lui-même ; tout comme l’attitude d’Israël avec l’extension des colonies et les bombardements de Gaza ou le fait que l’Arabie Saoudite finance des groupes ouvertement terroristes (autant de décisions contraires aux intérêts étasuniens). Al-Sissi était parfaitement conscient de mener le jeu : Obama était forcé « d’avaler » le coup d’Etat et de négocier avec l’armée. Confiant dans son pouvoir, une fois que le putsch a été consommé après les manifestations populaires du 30 juin, il n’a pas hésité à rompre les négociations avec les Frères Musulmans (qui avaient accepté une proposition de l’UE) et à déclencher une répression encore plus violente que celle de Moubarak (et qu’on ne peut comparer qu’à celle de Bachar Al-Assad).

Affaiblissement

Je crois qu’il est très important de souligner cette révélation inattendue de l’impuissance étasunienne. Tant les révolutions d’il y a deux ans que les contre-révolutions d’aujourd’hui indiquent en réalité l’affaiblissement d’une domination qui dure depuis 70 ans. Ce n’est pas Washington qui a fait ces révolutions, et ce n’est pas Washington qui dirige maintenant ces contre-révolutions. C’est une puissance qui s’use, qui a échouée en Irak et en Afghanistan et qui tente aujourd’hui de ne pas se voir entraîner dans les épines brûlantes de la Syrie. Même une intervention militaire limitée contre le régime criminel de Damas éroderait encore plus son hégémonie régionale et mondiale. Jamais auparavant les Etats-Unis n’avaient été autant obligés de négocier, que ce soit avec des amis (avec lesquels il suffisait avant d’un simple communiqué d’ambassade pour embrigader) qu’avec des ennemis (qu’ils pouvaient simplement envahir et bombarder avant).

Beaucoup, y compris à gauche, se réjouissent sans doute de cette faiblesse des Etats-Unis et de la croissante autonomie de ses alliés et de ses adversaires. Personnellement, je m’en réjouis quand ce sont les peuples qui tirent profit de cette faiblesse pour faire des révolutions. Mais je suis bien plus inquiet quand cette faiblesse est mise à profit par les vieilles et les nouvelles dictatures afin d’imposer la contre-révolution à leurs peuples. Si le déclin de l’impérialisme étasunien contribuera à ce que les peuples conquièrent finalement la démocratie et la souveraineté, alors fêtons-le avec conviction. Si ce déclin, par contre, « libère » et renforce les régimes les plus criminels sur la scène internationale (Israël, Arabie Saoudite, armée égyptienne, Syrie, Iran et Russie, ces derniers en outre étroitement liés entre eux), je crois qu’il y aura moins de raisons de faire la fête que de s’inquiéter. Le fait que Washington n’a pas dirigé la révolution était une nouvelle chargée d’espoirs pour tous. Mais le fait que Washington ne dirige pas aujourd’hui la contre-révolution donne toute la mesure d’un principe que nous oublions trop souvent : aussi mal que vont les choses, elles peuvent toujours empirer.

Les Egyptiens – et avec eux tout le monde arabe – perdent à nouveau du terrain en ce moment. Espérons que l’expérience révolutionnaire de ces dernières années, ainsi que les braises de la conscience et de l’organisation, survivent aux spadassins et aux impérialistes (ainsi qu’à certains anti-impérialistes).

Source :
https://www.diagonalperiodico.net/global/19557-golpe-egipcio-y-contrarrevolucion-anti-ee-uu.html
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

(*) Le 14 février 1945, le président des Etats-Unis, Franklin D. Roosevelt, et le roi Abdel-Aziz Ibn Saoud, fondateur de l’Etat actuel d’Arabie Saoudite, signèrent le « Pacte du Quincey » - du nom du croiseur de guerre où se déroulèrent leurs conversations. Ce pacte ratifiait un accord énergétique - encore en vigueur aujourd’hui - en vertu duquel les Etats-Unis se voyaient garantir un accès privilégié au combustible fossile du Golfe Persique. En échange, la puissance étatsunienne permettait à l’Arabie Saoudite d’utiliser cette formidable source de richesse afin de diffuser dans toute la région, non pas le bien être social et le développement économique, mais la version la plus réactionnaire, violente et puritaine de l’Islam sunnite.