Lutter pour gagner : Rencontre des Comités d’action contre l’Austérité en Europe

Sylvia Nerina 12 mars 2013

Les Comités Action Europe ont organisés ce samedi 09 mars une conférence loin des rencontres « langue de bois ». Une activité réussie avec près de 120 participant-e-s pour un débat riche et non cadenassé dans le vocabulaire de la structure. Nous avons pu y entendre plusieurs témoignages sincères et profondément radicaux.

La difficulté n’est ni de réunir des militants syndicaux radicaux qui se rassurent les uns les autres en formulant leur conscience de la gravité de notre situation sociale en Europe, ni d’organiser une tribune de représentants de l’appareil syndical qui expliqueront aux militants qu’on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a. La difficulté est de réunir autour d’une même journée de débat les représentants de ces deux catégories. Et cet exercice, les CAE l’ont réussi.

Des militants de terrains, belges, espagnol, italien et grec, ont expliqué la pression patronale qui devient de plus en plus intenable. Nous les avons entendu dire, sans détours et sans réserves, que c’est un problème pour les travailleurs de devoir se débattre entre des attaques patronales d’une ampleur croissante et des directions syndicales qui ne mettent absolument pas ce qu’il faudrait en œuvre pour permettre de résister à ces attaques. Et cela s’est dit face à des militants syndicaux, en présence de ceux qui représentent « l’aile gauche » du syndicat.

Dans les notes négatives, on peut déplorer une tribune exclusivement masculine, alors que la question de la résistance aux mesures d’austérité touche autant les travailleurs que les travailleuses. On regrettera également que certains représentants de la structure syndicale en Belgique n’aient pas mieux entendu la profondeur et l’urgence des appels faits par les militants pour un plan d’action cohérent et un fonctionnement plus ouvert et démocratique.

Mais nous retiendrons surtout les nombreux témoignages intéressants, et plus particulièrement ceux de Paolo Brini, permanent FIOM à Modena et membre de la direccion nationale, et celle de Gaby Colenbunders, un des militants actifs dans la résistance des travailleurs à Ford Genk et chez les sous-traitants.

Paolo Brini nous a expliqué la façon dont la guerre de classe se déroule en Italie. Il a décrit les chantages patronaux tels que celui du patron de la FIAT qui a simplement dit à ses travailleurs qu’ils devaient renoncer soit à leurs droits sociaux, soit à leur travail, sans détours, sans cache-sexe et sans honte. Une guerre de classe dont le manque de résistance des directions syndicales semble influencer l’issue. Membre de la « Rete 28 aprile » (courant de la gauche syndicale organisé à l’intérieur de la CGIL – syndicat italien), c’est avec une colère non dissimulée que Paolo Brini a dénoncé le choix des directions syndicales italiennes de ne faire que 3 heures de grève pour protester contre la réforme des pensions. Selon lui, le problème du manque de résistance n’est pas, comme le prétendent certains, imputable à un manque de conscience ou de volonté de résister de la part des travailleurs, mais avant tout un problème d’orientation des directions syndicales et à l’absence d’un programme et d’alternative anticapitalistes.

Gaby Colenbunders est quant à lui intervenu pour nous expliquer le déroulement de la lutte des travailleurs de Ford Genk et des sous-traitants. Ce témoignage était celui d’un travailleur qui expérimente l’auto-organisation sur le terrain. Loin des « camarades » scandés avec emphase, il a expliqué pas à pas le type de combat que doivent mener des travailleurs qui, face aux attaques patronales, décident de tout de même résister. Cette résistance, il la situe sur cinq fronts de bataille. Le premier est évidemment contre le patronat qui, avec toute la suffisance qui le caractérise, n’hésite ni à mentir, ni à revenir sur ses engagements écrits pour obtenir ce qu’il veut des travailleurs avant de les jeter. Le second est contre les représentants politiques, qui depuis trop longtemps maintenant mettent la tête dans le sable et refusent de stopper et de désavouer leur politique d’aide publique (cadeaux fiscaux et autres intérêts notionnels) sans contreparties aucunes à un patronat qui ne respecte rien (pléonasme). La troisième bataille est contre une partie des directions syndicales, qui empêchent clairement les travailleurs d’auto-organiser leur propre lutte si celle-ci ne convient pas à leur propre orientation. En même temps, le quatrième terrain de lutte est la nécessité de contrer l’anti-syndicalisme, de plus en plus présent chez des travailleurs qui ont perdu confiance dans la structure et par là même tout espoir dans la lutte. Nous rejoignons tout à fait cette préoccupation qui est celle qui interpelle de plus en plus les militants syndicaux de gauche ; comment réussir, en même temps, à résister à la bureaucratie syndicale embourbée dans sa routine et la collaboration de classe tout en s’organisant syndicalement entre travailleurs contre le patronat.

Enfin, dernier terrain de lutte identifié par les travailleurs de Ford, représenté par Gaby Colenbunders, celui de l’information. Terrain monopolisé par les médias commerciaux qui répètent de plus en plus, sans filtres ni analyse un message patronal qui diabolise les travailleurs en lutte.

De tels témoignages posent la contradiction, réelle et vécue, qu’expérimentent les militant(e)s syndicaux(ales) combatifs(ves), obligé(e)s de se battre sur plusieurs fronts à la fois et sans relâche, avec des outils à réinventer, envers et contre tout, mais avec une structure syndicale qui comporte en son sein le pire comme le meilleur. Une structure syndicale qui a les moyens et les forces nécessaires pour organiser une lutte d’ampleur contre les attaques dont souffrent les travailleurs, mais qui se refuse à le faire, immobilisant la riposte.

Les réponses des représentants syndicaux belges présents à cette rencontre n’ont malheureusement pas contredit ce sentiment. Malgré certaines affirmations correctes sur les manquements des directions syndicales, on ne peut s’empêcher de relever quelques affirmations plus discutables de leur part dont notamment que les travailleurs ne devraient pas s’organiser en dehors des structures du syndicat pour faire peser leur orientation à l’intérieur de ces mêmes structures ; ce qui est à l’opposé de ce que nous défendons en tant que partisans de l’auto-organisation des travailleurs.

Mais le bilan de cette rencontre reste néanmoins celui d’un moment très riche, qui, parmi bien d’autres mérites, aura surtout montré que la colère grandit chez bon nombre de travailleurs et de militants, en même temps qu’une volonté de plus en plus forte de s’organiser et de lutter de manière offensive, avec ou sans l’aval des sommets syndicaux.