Liberté pour Jihad et pour tous les damnés de la terre de Syrie

Budour Hassan 14 octobre 2013

Le 10 août 2013, les forces de sécurité syriennes ont arrêté le journaliste syrien et dissident marxiste Jidah Mad Asaad Muhammad près de la rue Athawra au centre de Damas. La nouvelle de son arrestation a été confirmée par sa sœur Lina, une militante marxiste et anti-régime forcée à la clandestinité. Jihad était l’un des rares militants révolutionnaires encore présents dans la capitale syrienne - une bulle de tranquillité trompeuse sous la poigne de fer asphyxiante du régime - et cela en dépit de la terrible menace d’arrestation qui pesait sur lui. Peu après son arrestation, une page Facebook a été créée pour exiger la libération immédiate de Jihad ainsi que pour publier des articles écrits par lui avant et pendant le soulèvement.

Selon les estimations les plus prudentes, il y a des dizaines de milliers de civils syriens qui languissent comme lui dans des centaines de centres de détention dans toute la Syrie. La grande majorité d’entre eux ne sont pas des militants connus, des experts en nouvelles technologies ni des écrivains ; ils ne parlent pas de langues étrangères et n’ont pas de compte personnel sur les réseaux sociaux. Personne, sauf leur famille, ne se préoccupe de demander leur libération ou ne versera une larme s’ils meurent en prison. Mais ce sont précisément eux – les héros et les héroïnes anonymes et inconnus de la révolution, les femmes et les hommes des quartiers pauvres oubliés, les marginalisés de la campagne et les damnés de la terre de Syrie – les principaux protagonistes des textes de Jihad Muhammad.

Ses textes nous parlent de Massoud, le « Lionel Messi de la révolution syrienne », un étudiant de 17 ans d’un des quartiers les plus pauvres de Damas. Massoud, le plus grand butteur du club de football de son quartier, a participé aux manifestations en portant la vareuse de Messi au FC Barcelone. Mettant à profit sa similitude avec Messi – quant à sa vitesse et à sa petite taille -, il a brandi le drapeau révolutionnaire et des symboles de liberté sur les toits, peint des graffitis contre le régime et a constamment esquivé les forces de sécurité. Massoud a été arrêté dans sa salle de classe et a été torturé pendant sa détention. Après sa libération, il a rejoint l’Armée libre syrienne.

Jihad nous parle aussi d’Oumm Haytham, l’une des milliers de femmes syriennes qui vont infatigablement dans les prisons et les bureaux des forces de sécurité pour retrouver leurs enfants, leurs frères, leurs époux et leurs être aimés arrêtés et « disparus ». Elles voyagent tous les jours sous les bombardements et en dépit des postes de contrôle, sous un soleil écrasant ou sous la pluie battante, en supportant les insultes des officiers de police et des soldats. Elles se maintiennent droites, poussées par l’espoir.

Il nous parle des femmes révolutionnaires des communautés socialement conservatrices et patriarcales qui portent le foulard. En dépit de leur engagement en première ligne dans le soulèvement, ces femmes sont vues avec répugnance par des auto-dénommées « féministes » et bourgeoises « de gauche » qui prétendent promouvoir les droits des femmes sans être capables de voir les choses au-delà du voile d’une femme.

Il nous parle d’Adnan, un soldat alaouite des montagnes de Latakié qui servait dans l’armée d’Assad mais qui a soutenu le soulèvement avec énergie. Ne pouvant pas déserter, il a fini par être tué lors d’un affrontement. Inconsolable et impuissante, sa mère a prononcé ses mots contre les officiels : « Vos enfants vivent dans des villas tandis que les nôtre descendent dans la tombe ».

Jihad explore en outre les racines sociales, économiques et politiques du soulèvement en Syrie et son évolution dans un conflit civil militarisé et asymétrique, analysant avec précision la démographie confessionnelle sectaire et le néolibéralisme vorace qui caractérise le soi disant régime séculier et socialiste d’Assad en Syrie. Les questions concernant la justice sociale, la lutte des classes et la critique de la bourgeoisie urbaine étaient au cœur des articles de Jihad, ensemble avec les thématiques des libertés civiles et politiques et de la lutte contre la tyrannie.

Né en 1968 dans une famille de gauche de la banlieue de Damas, Jihad est l’aîné de neuf frères. Entre 2003 et 2004, la radio « Sawt Asha’ab » de Damas a retransmis des contes qu’il avait écrit et édité. Le premier tournant dans la carrière journalistique de Jihad s’est produit en 2006 quand il devint éditeur en chef du journal « Quassioun », fondé cette même année par le Comité National pour l’Unité des Communistes Syriens, à l’extérieur du Parti Communiste Syrien. Mais Jihad était bien plus qu’un éditeur. Il encourageait les jeunes écrivains syriens afin qu’ils contribuent au journal par leurs écrits et a maintenu le journal contre vent et marée pendant cinq ans. Jihad lui-même écrivait des articles sur une grande variété de thèmes allant des arts et de la culture jusqu’à la corruption étatique, le capitalisme et l’impérialisme. Ses fortes critiques à l’égard du gouvernement en ont fait une cible de la persécution policière bien avant mars 2011.

Pour lui, le soulèvement syrien met en lumière plusieurs vérités. La plus importante, comme le dit Jihad, est que « l’époque de l’omnipotence de la prétentieuse et corrompue élite politique et patronale qui dominait ses ‘sujets’ appartient au passé. Maintenant les gens ont pratiquement perdu le peu qu’on leur avait donné, ils n’ont déjà plus rien à perdre à part les chaînes qui entravaient leur possibilité de se libérer ». D’autre part ; « celui qui tue son peuple et incendie son pays, ses villes, son patrimoine et ses citadelles historiques n’a pas le droit de prétendre soutenir les luttes d’autres peuples pour la liberté ».

Une autre vérité mise en lumière par la révolution syrienne est qu’alors que le peuple commence à se libérer, le courant principal de l’élite de la gauche en Syrie a renforcé ses propres chaînes. Le journal communiste « Quassioun » a pris une attitude hostile envers la révolution – la chronique de Jihad était le seul espace qui s’est réellement mis du côté des demandes du peuples, jusqu’à ce qu’il cessa de collaborer à ce journal et commença à écrire de manière indépendante quelques mois après le déclenchement du soulèvement. Les écrits de Jihad sont devenus alors plus radicaux et révolutionnaires au fur et à mesure que le soulèvement se développait. Bien que ses articles pouvaient parfois tomber dans le populisme et l’optimisme excessif, il a toujours préservé une capacité d’analyse rationnelle et critique, tout en ne pontifiant pas ni en ne prétendant pas savoir plus que les masses en rébellion.

L’ex-camarade Jihad, Quadri Jamil, co-fondateur du journal « Quassioun » et du Comité National pour l’Unité des Communistes de Syrie est devenu Vice-Premier Ministre des Affaires Economiques. Bon nombre de vétérans communistes syriens de Jamil, qui avaient depuis des décennies désertés le camp des travailleurs syriens quant à la lutte pour la révolution et la libération, regardent maintenant avec mépris et répulsion la « populace » qui provoque le « chaos » et les « troubles ».

Dans l’un de ses écrits métaphoriques les plus mordants et éloquents, publié lors du premier anniversaire du début du soulèvement à Deraa, Jihad a employé la métaphore des souliers pour décrire ces vieux « révolutionnaires » : Un bourgeois s’étant subitement découvert une empathie nouvelle pour les pauvres, s’autoproclama lui-même « révolutionnaire » et commença à chercher une manière d’aider les opprimés à obtenir leurs droits. Il a commencé par faire des discours aux habitants du village, à des paysans et des agriculteurs qui ne comprenaient rien à ses phrases ronflantes, à son vocabulaire complexe et à sa rhétorique vide. Ils lui ont tout de même rendu visite quand il a été agressé par la police, par les propriétaires et par les chefs du village. Expulsé, affamé, nu et déçu que ses discours passionnés n’aient pas « inspirés les masses », le révolutionnaire autoproclamé s’est alors vendu aux nouveaux chefs du village, qui cherchaient à se le mettre dans leur poche. Le révolutionnaire a très vite commencé à assister à leurs festins en utilisant les souliers qu’ils lui avaient offerts. Avec le temps, il s’est réduit à une simple paire de souliers, dont l’unique mission était d’assister aux festins et à être utilisée par ceux qui lui prodiguaient leur charité. La métaphore employée par Jihad dans cet écrit correspond à la situation de nombreux révolutionnaires autoproclamés, non seulement en Syrie mais aussi au Moyen Orient et dans le monde entier.

Dans un autre texte percutant, Jihad Muhammad s’est adressé aux artistes et aux intellectuels qui pensaient qu’ils avaient droit à un traitement préférentiel de célébrité au sein du mouvement révolutionnaire. (…) La lettre que Jihad leur a adressé résume la révolution syrienne de manière succincte et rigoureuse : « Ce soulèvement n’a pas besoin de l’élite intellectuelle en tant que maîtres et théoriciens. Au contraire, c’est l’élite qui a besoin du soulèvement afin de se libérer de son ignorance. Et pour mériter de faire partie de la révolution, l’élite doit être prête à prendre des leçons dans les rues de Syrie sur l’art de donner sa vie et sur la liberté ».

Vu le contenu de ses écrits et sa participation sur le terrain, l’arrestation de Jihad ne constitue nullement une surprise. Certains seront sans doute surpris par contre que, deux ans et demi après le début du soulèvement, dans la situation actuelle de match nul militaire, le régime syrien continue encore à arrêter des militants désarmés et inoffensifs et des écrivains. Bien sûr, toutes les actions du régime ne sont pas rationnelles, mais la volonté d’arrêter ou d’assassiner systématiquement toutes les personnes ayant une plume libre et une voix forte est une tactique délibérée que le régime poursuivra jusqu’à la fin.

Source :
http://socialistworker.org/2013/10/03/telling-stories-syrias-masses
Traduction française pour Avanti4.be : G. Cluseret.