Les travailleurs et l’impérialisme

Guillermo Almeyra 10 mai 2014

Celui qui veut éviter d’être esclave doit avoir l’esprit lucide et essayer d’évaluer avec justesse le rapport de force social ainsi que les points faibles et les contradictions du capitalisme mondial. Pour ce faire, et dans les limites de cet article, je vais tenter de résumer de manière schématique les traits principaux de la situation politico-économique mondiale actuelle.

La Chine est la première puissance commerciale de la planète (elle vient de dépasser les Etats-Unis), mais elle est militairement et politiquement faible. Elle est le principal soutien du dollar et donc de l’hégémonie des Etats-Unis, avec ses investissements et ses achats de bons étasuniens. En outre, c’est un pays capitaliste avec un gouvernement nationaliste et pragmatique. Son économie dépend des exportations vers les Etats-Unis et l’Union européenne, tous deux plongés dans une crise durable (surtout l’UE), et elle ne peut développer immédiatement son espace intérieur paysan et la productivité en y introduisant une haute technologie qui augmenterait le chômage et les inégalités sociales - alors qu’il y a déjà 26 millions de personnes sans travail, soit 4,8% de la force de travail).

Son développement industriel sauvage a gravement contaminé l’eau, l’air et l’environnement et a également creusé la brèche entre les travailleurs, qui ont des salaires misérables, et les multimillionnaires « communistes ». La grève actuelle de 40.000 ouvriers d’une seule entreprise dans un pays où les syndicats ne sont pas indépendants et les grèves sont illégales, démontre le caractère explosif de la situation sociale actuelle en Chine.

La Russie est également un pays capitaliste technologiquement arriéré et avec une population (d’à peine 165 millions d’habitants) qui vieillit et se réduit. Elle maintient un grand arsenal atomique mais son économie est fragile vu qu’elle dépend, et cela sans cesse plus, de l’exportation de ressources non renouvelables (gaz et pétrole). La corruption de la bourgeoisie russe, née du pillage mafieux des biens nationaux au moment de l’effondrement de l’Union soviétique, ainsi que le régime autocratique et répressif basé sur la nostalgie de la Russie impériale tsariste, situent également le gouvernement de Poutine dans le camp de la conservation du capitalisme.

Pour leur part, les autres gouvernements des pays capitalistes dits « émergents » ne forment pas un bloc solide et n’ont pas de régimes progressistes ou de gouvernements favorables aux intérêts des travailleurs. La preuve en est fournie par les politiques menées par la Turquie, l’Afrique du Sud ou le Brésil.

L’Union européenne, qui est également une puissance commerciale mondiale à peine inférieure la Chine, est dans une situation de vassalité du point de vue militaire et politique vis-à-vis des Etats-Unis et cela à un point tel de soumission qu’elle en arrive parfois à agir contre ses propres intérêts immédiats. Ceux-ci devraient pourtant l’amener à ne pas aggraver la crise en créant un conflit avec la Russie, son principal fournisseur de pétrole et de gaz, et à chercher un accord avec la Chine pour construire une monnaie mondiale de référence qui remplace le dollar.

L’hégémonie des Etats-Unis s’affaiblit depuis des décennies, mais elle subsiste grâce au fait que Washington dispose de plus d’armements et de forces militaires que tous ses adversaires réunis. En outre, aucun gouvernement n’est anti-impérialiste puisque l’impérialisme est la politique du capital financier auquel ils sont tous liés.

Par conséquent, il n’y a rien de plus absurde que de penser que l’euro pourrait donner un coup mortel au dollar ou que le yen le remplace (en dévaluant, au passage, tous les actifs chinois à l’étranger et ses énormes réserves !). Il n’y a rien de plus utopique que d’espérer que l’affaiblissement de Washington viendra de l’action coordonnée de ses concurrents capitalistes « émergents » (Chine, Russie, Inde, les BRICS…).

L’espérance d’une prétendue action anti-impérialiste des Etats et des gouvernements capitalistes « progressistes » - étroitement liés par ailleurs au marché mondial et au capital financier international qui, dans les pays « émergents », domine les secteurs fondamentaux de l’économie – oublie les intérêts vitaux qui les unissent tous avec l’impérialisme. Elle oublie aussi le fait fondamental que ces Etats et gouvernements préservent le capitalisme, autrement dit leurs oligarchies, leurs patrons et leurs financiers. Bien qu’ils aient des frictions avec Washington, leur seul ennemi mortel est l’anticapitalisme des travailleurs.

Ces 40 dernières années, le mouvement ouvrier a subi d’énormes défaites, les gauches traditionnelles (ex-communistes et ex-socialistes) sont devenues, comme le disait Léon Blum, « les médecins au chevet du capital ». Bien qu’il existe aujourd’hui plus d’ouvriers et de salariés qu’à aucun autre moment de l’histoire de l’humanité, les membres des organisations anticapitalistes et marxistes se comptent à peine par dizaines de milliers dans le monde entier.

Toutes les luttes sont défensives et l’idée même d’une révolution sociale semble appartenir au XIXe siècle. Mais c’est précisément vers ce siècle que se déplace aujourd’hui le capitalisme en reconstituant les horreurs de l’époque de Dickens avec sa politique de la famine qui ne tient que par la répression, et avec l’élimination graduelle des conquêtes sociales du XXe siècle arrachées par le prolétariat et par la peur du capital face à ses objectifs socialistes.

Ce 1er Mai, il n’y a eu de grandes manifestations que là où les gouvernements les ont organisées, comme en Russie, à Cuba et au Venezuela. D’autres, par contre, indépendantes des gouvernements, comme en Argentine, furent importantes mais ne comptaient que quelques dizaines de milliers de participants.

Mais cela n’est pas une raison pour dire « adieu au prolétariat », ni pour croire, comme l’idéologue kirchnériste Ernesto Laclau (récemment décédé, NdT), que la lutte de classe n’existe déjà plus et que, par conséquent, les ouvriers ne veulent qu’une seule chose ; préserver leur poste de travail, c’est à dire leur propre exploitation.

Les révolutions ne sont pas faites par les révolutionnaires mais bien par les masses qui veulent préserver un monde que le grand capital détruit et rend de plus en plus horrible. Elles ne se font pas tant pour construire un avenir incertain que pour ne plus continuer à sombrer dans la barbarie.

Source :
http://puntodevistainternacional.org/articulos-y-noticias/estrategia/313-el-imperialismo-y-los-obreros.html
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera