Les mouvements sociaux boliviens à la croisée de chemins

Guillermo Almeyra 23 mai 2013

Les indigènes, les paysans, les artisans et les ouvriers de Bolivie ont créé et poussé le président Evo Morales au pouvoir, en prenant initialement la forme d’un semi-parti ad hoc né des mouvements sociaux – l’Instrument Politique des Travailleurs – qui a ensuite adopté le même signe qu’un petit parti – de droite, en dépit de son nom - ; le Mouvement Au Socialisme (MAS). Ce dernier est devenu un pôle rassemblant des organisations de masse variées (syndicats paysans et ouvriers, organisations femmes, mouvements indigènes, groupes d’intellectuels de gauche et de centre-gauche).

Par la suite, la résistance putschiste de la droite classique et des pouvoirs régionaux autonomes qu’elle possédait - surtout dans l’est du pays - a été vaincue et une nouvelle Constitution, qui consolide le gouvernement et les institutions, a été adoptée. Mais, en dépit des progrès économiques et des conquêtes sociales, le conflit toujours présent et important avec l’oligarchie et l’impérialisme est graduellement passé à un relatif arrière plan parce que le gouvernement et le MAS ont commencé à s’affronter sans cesse plus avec leur base sociale.

Si des naïfs ont pu croire un moment, quand l’union apparemment monolithique du MAS avec sa base sociale était au plus haut, qu’il s’agissait d’un « gouvernement des mouvements sociaux », la réalité a depuis lors brisé cette illusion. Le gouvernement d’Evo Morales et d’Álvaro García Linera a modifié la nouvelle Constitution afin de rendre possible sa réélection mais il l’a surtout piétinée en ignorant les autonomies indigènes tout en se heurtant à plusieurs reprises avec les secteurs populaires qui le soutenaient. Par exemple, l’augmentation de 80% du prix du combustible a provoqué une explosion populaire et Evo Morales a du annuler cette mesure quand il était à l’extérieur du pays. Dans la même veine, l’absence de consultation préalable des populations habitant dans le Territoire Indigène Parc National Isiboro Sécure (TIPNIS, dans lequel le gouvernement veut construire une route stratégique, NdT) et la brutale répression de leur marche vers La Paz les a précipités dans l’opposition. A la suite de quoi, trois de leurs députés ont quitté le MAS et les indigénistes et les écologistes ont rompu avec le gouvernement.

Dernièrement, c’est la Centrale Ouvrière Bolivienne (COB) qui a non seulement créée le germe d’un parti ouvrier indépendant mais qui, en outre, a lancé une grève générale qui dure depuis 12 jours. Le gouvernement allègue, avec raison, que la droite et Washington tentent de jeter de l’huile sur le feu. Que ce soit en soutenant les indigènes majoritaires dans le TIPNIS dans leur affrontement avec le gouvernement, ou en appuyant la revendication de la COB en faveur d’allocations de pension équivalentes à 100% du dernier salaire – ce qui est insoutenable dans un régime basé sur la propriété privée des moyens de production que la COB accepte pourtant.

Mais cela n’empêche pas le fait que le « gasolinazo » (la tentative d’augmenter de 80% les prix des combustibles, NdT) fut une terrible erreur politique et une tentative brutale d’imposition sans consultation et que l’absence de dialogue et la répression dans le cas du TIPNIS ont violé la Constitution et les droits indigènes et humains. Résultat : les travailleurs sont aujourd’hui divisés par des intérêts de corporation. Quelle que soit la cause et le prétexte, les mineurs du secteur public, les enseignants et les travailleurs de la santé, une bonne partie des intellectuels et des étudiants qui ne sont pas en faveur de l’oligarchie, ainsi qu’une partie importante des indigènes de l’est du pays, s’affrontent aujourd’hui au gouvernement et au MAS.

Ces deux derniers ont en outre rompu avec le mouvement urbain « Mouvement des Sans Peur », qui était son allié contre la droite, et n’ont plus aujourd’hui que le soutien des syndicats et des communautés paysannes de l’Altiplano. Le MAS, pour sa part, qui était un pôle d’organisations indépendantes, s’est transformé en instrument de l’appareil d’Etat et il manque de capacité d’initiative et de décision car ses dirigeants sont ministres ou parlementaires. Le gouvernement, quant à lui, mis à part dans les discours sur l’indigénisme et l’écologisme, applique en réalité une politique « développementiste » et « extractiviste » effrénée qui repose surtout sur les grandes exploitations minières.

Les ultra-gauchistes, qui ne voient le film de l’histoire qu’en noir et blanc, hurlent à la trahison en disant que le gouvernement d’Evo Morales est répressif et qu’il est au service du capital étranger. Comme nous l’avons répété cent fois, la Bolivie est un pays capitaliste et a un gouvernement né d’une révolution démocratique qui ne s’est jamais posé comme objectif le socialisme mais bien un capitalisme « moderne et décent » (si tant est qu’une telle chose puisse exister). Son gouvernement réprime, mais il ne repose pas sur la répression ; il repose sur le consensus de la majorité paysanne de la population qui ne veut pas défendre des modes de vie précapitaliste et n’est pas anticapitaliste. Cette majorité souhaite que le gouvernement offre une assistance sociale, une modernisation capitaliste, une élévation du niveau de vie et l’accès à des biens de consommation superflus, anti-écologiques et néfastes qu’elle ne peut pas encore obtenir - ce qui est ressenti par elle comme une discrimination. Depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement de Morales s’est donné comme but de construire un capitalisme qu’il a baptisé d’ « andin » ou « communautaire » et il n’a exhumé les traditions et la culture préhispaniques que pour couvrir une politique centraliste et développementiste, comme dans les années 1950. On ne peut donc pas, par conséquent, l’accuser de « trahison ».

Par contre, les mouvements sociaux d’opposition trahiront leur rôle s’ils pensent possible de s’allier avec la droite ; s’ils ne rompent pas avec la vision corporatiste qui les sépare entre eux ; s’ils n’acceptent pas avec réalisme les mesures qui sont inévitables ou qui peuvent être avantageuses pour l’ensemble de la population ; s’ils ne présentent pas un programme national pour tous les exploités et opprimés ; s’ils ne voient pas plus loin que leur région ou les frontières du pays et s’ils manquent d’indépendance politique et d’idées transformatrices. Parce qu’on ne peut pas dépasser le capitalisme sans une forme de développement, sans élimination de la pauvreté et sans unité nationale. Mais, ce qui est en jeu, c’est qui le fera et dans quelle perspective : développementiste ou socialiste ?

Source :
http://www.jornada.unam.mx/archivo_opinion/autor/front/13
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera