Les Grands Projets Inutiles Imposés

Joan Martínez Alier 31 juillet 2013

C’est sous ce joli nom de « Grands Projets Inutiles Imposés » (GPII) qu’un réseau de mouvements sociaux européens a tenu à Stuttgart à la fin du mois de juillet 2013 sa troisième réunion.

Les premiers organisateurs étaient des groupes qui, en Italie, s’opposent au nouveau tunnel ferroviaire pour le train à grande vitesse entre Turin et Lyon (le célèbre mouvement NO TAV) et par ceux qui, en France, manifestent contre l’absurde aéroport de Notre des Dames des Landes, près de Nantes. Se sont également ajoutés des mouvements anglais contre les trains à grande vitesse de Londres à Birmingham et Manchester, qui font doublon avec ceux déjà existants, et des associations espagnoles qui, écœurées par tant de corruption et d’ouvrages publics stupides s’indignent aujourd’hui contre le projet d’un complexe de casinos et d’hôtels « Euro-Vegas » près de Madrid.

A Stuttgart, la population avait protesté contre la nouvelle station souterraine que les autorités voulaient bâtir. Le 30 septembre 2010 devaient commencer les travaux dans le Schlossgarten, un parc situé à côté de la station actuelle où, selon les plans dénommés « S21 » devait se construire ladite nouvelle station. Des milliers de personnes ont manifesté en défense du parc et de la vieille station et certains tentèrent de protéger les arbres en s’y installant. Il y a eu des dizaines de blessés à la suite de l’intervention brutale de la police. En 2011, les Verts gagnèrent les élections au gouvernement de Baden-Württemberg, mais une légère majorité, lors d’un référendum ultérieur, s’est prononcée en faveur de la nouvelle station. Mais la question est toujours en discussion, et c’est pour cette raison que le 3e forum GPII s’est tenu dans cette ville.

Il existe un grand nombre d’ouvrages publics inutiles, absurdes et imposés de force. Cela se passe partout. A Barcelone, ils ont construit un énorme port dont on utilise que la moitié de sa capacité et une station de désalinisation de l’eau de mer qui ne fonctionne presque jamais. Tout cela afin d’anticiper une croissance économique et démographique sans fin. On créé ainsi inutilement une dette publique. On garantit aux entreprises concessionnaires d’autoroutes et aux compagnies électriques des subsides qui compensent leurs investissement et dégagent des profits. Si, ensuite, la demande n’est pas au rendez vous pour couvrir ces investissements surdimensionnés, on force l’Etat à payer la différence ou bien l’Etat autorise par exemple des augmentations des tarifs d’électricité.

C’est pour cela qu’ont voit surgir ces mouvements qui aujourd’hui se coordonnent au niveau européen et qui vont bientôt se coordonner au niveau mondial. En Turquie, les manifestants de mai et juin protestaient contre la destruction d’un parc municipal pour en faire un centre commercial, mais aussi contre les gigantesques projets d’ouvrages publics qui visent notamment à dupliquer le Détroit du Bosphore avec un canal de 50 Km. Au Brésil, les manifestants de juin et juillet protestaient contre la corruption dans le PT et aussi contre les méga-chantiers dictés par la FIFA alors que les transports publics sont dans un état déplorable et que tant de gens n’ont pas de logement.

En Inde, on caresse le projet d’interconnecter plusieurs rivières à partir de l’Himalaya vers le sud et, pour ne pas être en reste, en Amérique latine ont envisage un mégaprojet d’infrastructures pour réunir les bassins de l’Orénoque, de l’Amazone et du Plata à travers l’interconnexion de 17 cours d’eau, ce qui permettrait un transport fluvial entre les Caraïbes et Rio de la Plata.

Ces méga-infrastructures reflètent le pouvoir politique d’entreprises multinationales de construction, comme Odebrecht au Brésil. La corruption règne en maître sous forme de commissions payées aux politiciens (pour leurs partis ou directement dans leur poche personnelle) et tout cela s’appuie sur une vision d’un monde économique en constante croissance matérielle. Cela fait peu de différence que les gouvernements soient néolibéraux ou de la gauche nationaliste progressiste latino-américaine, qu’ils soient capitalistes d’Etat ou social-démocrates. Les islamistes modérés qui rêvent d’un nouveau Bosphore ne sont pas très éloignés dans leur façon de penser les rapports entre l’économie et l’écologie du gouvernement sandiniste du Nicaragua qui, à l’aide de capitaux chinois douteux, planifie un canal parallèle à celui de Panama. Pendant ce temps, le président Rafael Correa s’imagine naviguant comme dans un film d’Herzog entre les villes de Manta (Equateur) à Manaos (Brésil) et vice-versa.

En Europe, après le premier forum GPII au Val di Susa en 2011 en Italie et le second à Notre Dame des Landes en France, le troisième forum se tient donc du 25 au 29 juillet 2013 à Stuttgart. Ses objectifs sont : a) l’échange, le soutien mutuel et la coordination de la résistance contre les GPII en Europe et ailleurs ; b) la sauvegarde de nos conditions de vie dans la nature et dans la société ; c) la discussion sur les causes et les conséquences de ces grands projets, leurs perspectives sociales et les alternatives possibles.

Pour plus d’informations, on peut consulter en plusieurs langues le site :

http://drittes-europäisches-forum.de/tag/gpii/

Joan Martínez Alier, pionnier dans la recherche sur l’économie écologique, enseigne la théorie économique à l’Université Autonome de Barcelone (UAB).

Source :
http://www.jornada.unam.mx/2013/07/28/opinion/025a1eco
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera