Les Etats-Unis veulent reconquérir leur « arrière-cour »

Leandro Morgenfeld 21 juin 2013

Après près d’une décennie de reculs en Amérique latine, Washington tente de reprendre la main et de consolider son hégémonie dans la région. Depuis la disparition de Chavez, la Maison Blanche a déployé dans ce sens une batterie d’initiatives économiques, politiques, militaires, diplomatiques et idéologiques.

« L’Amérique latine est notre arrière-cour (…), nous devons la rapprocher de nous de manière vigoureuse ». Les paroles du secrétaire d’Etat John Kerry devant le Comité des relations étrangères de la Chambre des Représentants le 17 avril dernier, expriment un objectif vital de la diplomatie étatsunienne.

Le grand projet interaméricain pour la période post-Guerre Froide fut lancé par Bush senior en 1991 avec l’ « Initiative pour les Amériques ». L’idée était de construire une grande zone de libre-échange en élargissant l’ALCA (Accords de libre échange entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique) jusqu’à la Terre de Feu. L’orientation néolibérale de l’ALCA fut poursuivie par Clinton et Bush junior mais fut finalement vaincue au sommet de Mar del Plata (en 2005, NdT), grâce aux changements dans les rapports de forces et de l’apparition d’un projet alternatif d’intégration latino-américaine. Le recul (et l’usure) qu’impliquait cette défaite pour Washington, à quoi s’ajoutaient les incertitudes concernant l’Irak, l’Afghanistan, l’Iran, la Chine, le Moyen Orient et l’Afrique, a déplacé l’Amérique latine du centre de l’attention du Département d’Etat.

Cette inattention relative s’est prolongée pendant le premier mandat d’Obama. Pendant ce temps, l’ « axe bolivarien » (Venezuela, Cuba, Bolivie, Equateur…) s’est renforcé, de nouveaux instruments d’intégration sont apparus autour de l’ALBA, de l’Unasur et de la CELAC et la présence de la Chine et d’autres pays émergeants extra-hémisphériques s’est accrue.

Mais depuis le début de son second mandat présidentiel, Obama émet des signaux clairs quant à l’intérêt de la Maison Blanche à se repositionner dans la région. Depuis la mort de Chavez, Washington a intensifié sa stratégie hégémonique dans une région qui fut historiquement sous son influence et cela en stimulant les relations commerciales et financières avec ses voisins du sud - des domaines dans lesquels les Etats-Unis perdaient du terrain face à l’accroissement des échanges inter-régionaux, d’une part, et avec l’extérieur du continent d’autre part, comme avec la Chine.

Washington cherche également à reprendre l’initiative diplomatique et à affaiblir autant que possible ses rivaux régionaux, et tout particulièrement le bloc des pays de l’ALBA, Venezuela en tête. La disparition du leader bolivarien et principal mentor de l’intégration anti-étatsunienne a été interprétée par le gouvernement étatsunien comme une grande opportunité à saisir.

Ces derniers mois, les mouvements dans le complexe échiquier régional se sont succédé à un rythme soutenu. Washington a déplacé avec une vitesse vertigineuse une infinité de pions : tournée d’Obama au Mexique et au Costa Rica ; nouvelle promesse de fermeture de la prison de Guantanamo ; visite stratégique du vice-président Biden (qui est un pré-candidat à la présidence voulant capter en sa faveur l’influence croissante du vote latino aux Etats-Unis) en Colombie, à Trinidad et Tobago et au Brésil ; réception des présidents du Chili et du Pérou à la Maison Blanche, visite imminente de Kerry au Guatemala ; invitation de Dilma Rousseff pour une « visite d’Etat » à Washington (il s’agit de la seule mandataire qui aura ce privilège cette année alors que cet « honneur » ne fut même pas accordé au Premier ministre chinois lors de sa récente visite) ; soutien à l’Alliance du Pacifique (Chili, Colombie, Pérou, Mexique, Costa Rica) d’orientation néolibérale ; déstabilisation du Venezuela en ne reconnaissant pas la victoire de Nicolás Maduro ; encouragement au gouvernement de Santos pour proposer l’intégration de la Colombie à l’OTAN, réception de l’opposant vénézuélien Capriles ; négociations pour que la DEA puisse à nouveau agir activement en Argentine...

En quelques semaines, la diplomatie de Washington s’est activement mobilisée afin de réordonner son « arrière-cour ». Et cela après une décennie marquée par les turbulences provoquées par les rébellions populaires, l’émergence de mouvements anti-impérialistes et la création d’instances d’intégration régionale qui visent à récupérer l’autonomie ou, du moins, à favoriser des relations internationales multipolaires. Depuis la fin de la Guerre Froide, jamais les pays latino-américains n’avaient en effet défiés aussi ouvertement l’agenda de Washington. Pour le Département d’Etat, contrarié par ce défi régional inédit, il était temps de « remettre les choses à leur place ».

Historiquement, les politiques de Washington - depuis qu’elle a abandonné les invasions ouvertes avec des marines au nom du « bon voisinage » - vis-à-vis du sud du continent se sont nourries de deux composants ; la « carotte » et le « bâton ». Promesses d’aide financière, concessions commerciales, investissements et échanges académiques ont historiquement cohabités avec les menaces, les déstabilisations, les sanctions économiques et les soutiens aux militaires putschistes. Ainsi, pour obtenir l’approbation du Traité Interaméricain d’Assistance Réciproque en 1947, les Etats-Unis avaient promis une sorte de « Plan Marshall pour l’Amérique latine ». Pour obtenir les votes permettant d’expulser Cuba de l’OEA (Organisation des Etats Américains) en 1962, ils avaient lancé l’ « Alliance pour le Progrès ».

C’est dans la droite de cette même politique que se situent aujourd’hui les offres d’accords de libre-échange, d’investissements, d’assistance financière qui fonctionnent comme autant de « récompenses » pour les bons élèves des gouvernements néolibéraux de la région. Et les menaces sont réservées à ceux qui contrarient les intérêts de Washington : réseau de bases militaires de nouveau type, déstabilisation des gouvernements bolivariens, pression au travers des grands médias, financement des groupes d’opposition par des ONG, suppression d’avantages commerciaux…

Les mouvements sociaux et les forces politiques populaires de la région doivent faire face à cette nouvelle offensive impérialiste, qui tire profit des faiblesses du bloc bolivarien afin de réintroduire l’agenda néolibéral. Reprendre l’intégration latino-américain à partir d’en bas, celle qui, il y a près de dix ans, est parvenu à vaincre l’ALCA, semble être l’un des chemins privilégiés pour résister à ces nouveaux coups de butoir.

Leandro Morgenfeld est enseignant et chercheur. Auteur de « Vecinos en conflicto. Argentina y Estados Unidos en las conferencias panamericanas » (Ed. Continente, 2011) et de « Relaciones peligrosas. Argentina y Estados Unidos » (Capital Intelectual, 2012).

Source :
http://www.marcha.org.ar/1/index.php/elmundo/126-analisis-internacional/3783-estados-unidos-quiere-reconquistar-su-patio-trasero
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera