L’Ukraine en évolution

Guillermo Almeyra 22 avril 2014

Le conflit interne en Ukraine et entre la Russie, les Etats-Unis et l’Union européenne évolue continuellement et rapidement dans des directions parfois contradictoires du fait de la variété et de la complexité de ses éléments.

En effet, en Ukraine même, la tentative interrompue de révolution démocratique et anti-oligarchique dans sa partie occidentale se superpose à la volonté d’intégrer l’Ukraine à l’OTAN. Cela fait des années que les Etats-Unis et leurs alliés de l’Union européenne repoussent sans cesse la frontière de l’Alliance vers l’est, ce qui menace et affaibli la Russie.

Rappelons que le président déchu Yanukovitch avait initialement affronté une révolte démocratique dans laquelle se mélèrent ensuite les fascistes et que cette rébellion a été détournée par ceux-ci et par les forces favorables à l’intégration dans l’UE vers un coup d’Etat parlementaire – avec la participation de près de la moitié des députés du Parti des Régions, le parti de Yanukovitch.

Yanukovitch n’a pas été renversé parce qu’il était pro-russe mais à cause de la corruption de son régime et pour le fait de prendre des décisions sans consulter personne et d’utiliser une répression sauvage comme principale politique de gouvernement. En outre, il n’a pas été remplacé par les fascistes mais par un gouvernement de conservateurs et de réactionnaires dont le Premier ministre est juif et dans lequel il y a trois ministres fascistes dont leurs « collègues » tentent tous les jours de se distancier. Ce gouvernement ne s’appuie pas seulement sur la bourgeoisie et l’oligarchie catholique ou juive mais aussi sur les illusions d’une vaste partie de la population d’Ukraine occidentale - catholique et depuis toujours historiquement dépendante de l’occident européen – vis-à-vis des avantages matériels à moyen terme en cas d’intégration dans l’UE. Les fascistes et les néonazis sont très actifs et sont armés, mais ils n’atteignent même pas 10% de l’électorat en Ukraine occidentale.

Le gouvernement actuel, soumis aux Etats-Unis, dirigé par le Premier ministre par intérim Arseny, compte sur le soutien Washington, mais Obama craint d’aller trop loin dans la provocation avec la Russie et de renforcer ainsi l’alliance entre Moscou et Pékin – il y a trois jours, les chefs d’Etats chinois et russe se sont réunis pour coordonner leurs politiques. Les pays de l’UE, pour leur part, dépendent du gaz russe qu’ils craignent de perdre en cas de crise majeure, surtout au moment où l’économie européenne n’a pas encore surmontée ses grandes difficultés.

Le gouvernement provisoire de Kiev a donc un soutien extérieur faible et conditionnel et, politiquement, il manque de base sociale parce que la majorité de ceux qui le soutiennent ne sont pas fascistes et n’acceptent pas l’idée d’une guerre civile. L’est du pays, la partie la plus riche, industrialisée et peuplée de l’Ukraine, parle russe et n’est pas catholique mais chrétienne orthodoxe. Elle fut en outre le berceau héroïque de la résistance antinazie pendant la dernière guerre mondiale et son industrie est intégrée à celle de la Russie. Yanukovitch avait précisément été élu avec une majorité confortable parce qu’il s’est surtout appuyé sur la partie orientale du pays et parce qu’il comptait sur le soutien du faible Parti communiste ukrainien qui est, en réalité, un parti nationaliste.

L’occupation de la Crimée par les secteurs pro-russes et les revendications indépendantistes d’Odessa, Kharkov, Donetsk et d’autres zones de l’est ainsi que la défection des troupes envoyées par Kiev dans cette région ont encore plus affaibli un gouvernement dont le seul espoir est de tenir jusqu’aux élections du 25 mai prochain. Il s’est vu obligé d’ajouter à ce scrutin un référendum sur la modification de la Constitution dans un sens fédéraliste. Dans de telles conditions, le gouvernement de Kiev ne pèse pas lourd dans les négociations sur l’avenir de l’Ukraine menées entre les Etats-Unis, la Russie et Bruxelles.

L’accord conclu sur le dos des semi-gouvernants de Kiev et des occupants des villes-républiques pro-russes de l’est ukrainien est une victoire pour Moscou. En effet, le texte ne mentionne pas la Crimée, dont l’intégration à la Russie est acceptée par Washington et Bruxelles comme un fait accompli. Il ne menace pas non plus la Russie de sanctions ou de représailles (que ni les Etats-Unis ni l’UE ne peuvent réellement mener à bien). Au contraire, il déclare l’illégalité du racisme, de l’antisémitisme et des discriminations religieuses, ce qui place le gouvernement de Kiev devant la nécessité de combattre ses inconfortables membres fascistes et de faire marche arrière dans sa tentative d’interdire la langue russe. L’accord ordonne en outre le désarmement des groupes illégaux.

Sans aucun doute, dans les régions de l’est, la victoire d’une solution constitutionnelle fédérale (à la canadienne ou la suisse mais avec ses caractéristiques propres) consacrera une situation de fait, divisant l’Ukraine en deux régions qui maintiendront leur dépendance vis-à-vis du combustible russe et seront, de facto, un protectorat russe. L’intégration de l’Ukraine à l’UE et à l’OTAN échouera et l’Alliance devra se contenter de renforcer ses troupes à la frontière orientale d’une UE qui continuera à dépendre du gaz russe (en attendant l’arrivée future du gaz étasunien). C’est Bruxelles qui paiera pour la Russie une bonne partie de la charge financière que représentera le sauvetage économique de l’Ukraine.

La Russie sortira victorieuse de ce nouveau round et les Etats-Unis seront affaiblis et perdront en légitimité, comme dans le cas de la Syrie. Une fois de plus, Poutine se sentira renforcé dans son choix en faveur du nationalisme grand-russe et de décisions prises sur le dos des peuples afin de servir les intérêts de l’oligarchie capitaliste de Moscou dans sa rivalité avec les autres oligarchies.

Source :
http://www.rebelion.org/noticia.php?id=183577&titular=ucrania-en-evoluci%F3n-
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera