Irak : Un Califat né du chaos et qui se nourrit de l’instabilité et du sectarisme

Pedro Rojo 16 août 2014

La proclamation du Califat, ou Etat Islamique (IS), par les partisans d’Ibrahim Abu Baqr al Bagdadi est né du chaos et ne peut se maintenir que dans un cadre d’instabilité en Irak. Le groupe de Badgadi a tiré profit de l’offensive des forces populaires qui exigent la chute du gouvernement sectaire de Nuri Al-Maliki pour mener à bien sa propre guerre destinée à gérer les territoires qu’elle contrôle et ses sources de richesse.

Après la chute de Mossoul, les forces qui luttent sous la coupole du Conseil Militaire des Révolutionnaire d’Irak ont poursuivi leur avance vers Bagdad dans l’objectif de renverser le système politique actuel imposé par l’occupation étasunienne. L’Etat Islamique a profité de ce vide de pouvoir pour prendre le contrôle de Mossoul, la seule ville où ces héritiers de l’organisation Al Qaeda de Mésopotamie ne furent pas totalement expulsés en 2006-2008.

S’il est exact qu’il s’agit de la première fois qu’un Califat en tant que tel est proclamé, ce n’est pas le premier Etat islamique à avoir été proclamé en Irak. Le 13 octobre 2006, trois mois après la mort du dirigeant d’Al Qaeda en Irak, Abu Musaab Al-Zarqawi, ses successeurs ont annoncé la création de l’Etat Islamique d’Irak (EII). Un Etat fantôme dont la direction allait atterrir aux mains du même Bagdadi en 2010 et qu’il allait élargir plus tard en Etat Islamique d’Irak et du Levant en étendant ses actions au chaos qui s’est créé en Syrie après la révolution de 2011. La proclamation de l’Etat Islamique d’Irak a coïncidé avec le moment où l’influence d’Al Qaeda de Mésopotamie était la plus élevée dans le pays, mais il n’allait pas au-delà du contrôle de certaines zones très limitées d’Irak à Mossoul ou Al-Dora et Addamiya, à Bagdad. La rupture définitive entre Al Qaeda et la société irakienne modérée, parmi laquelle elle se camouflait depuis son arrivée en Irak en 2003, s’est produite lorsqu’ils ont tenté d’imposer leur vision radicale de l’Islam dans la vie quotidienne des Irakiens. C’est sur base de cette rupture que furent créés les Conseils du Réveil (2006-2008). Ces milices armées formées par des membres des tribus locales avec le soutien logistique et financier des Etats-Unis ont rapidement expulsé les petits groupes extrémistes des villes où ils étaient encore présents.

Al Qaeda de Mésopotamie a du se replier avec son Etat fantôme dans la zone désertique de Al-Anbar, à la frontière avec la Syrie. Cette région connue comme Al-Yazira constitua sa base afin de maintenir ses activités de contrebande et d’extorsion à partir de laquelle ils ont lancé leurs opérations terroristes. Le fait que dans la ville de Mossoul aucun Conseil du Réveil n’a été créé a permis que la présence d’Al Qaeda fut intermittente, sous forme d’incursions nocturnes pour exiger le paiement d’impôts aux commerçants et aux fonctionnaires de la ville et explique, parmi d’autres facteurs, comme le retrait des troupes rebelles, pourquoi ils sont parvenus à la contrôler lorsqu’elle est tombée en juin dernier.

La réalité du Califat en Irak n’est pas aussi impressionnante qu’on nous la présente dans les médias. Sa présence dans le reste du pays est limitée et ses partisans agissent en marge des forces des rebelles. L’Etat Islamique vit du chaos, de l’oppression et du sectarisme ce qui explique qu’il n’est pas intéressé à la chute de Bagdad et au remplacement de l’actuel régime sectaire, qui alimente avec ses politiques le discours sur la marginalisation des Sunnites, par un autre régime solide et unitaire.

La fuite en avant dans laquelle s’est lancé « califat Ibrahim » – son nom de guerre – nécessite l’arrivée massive de combattants internationaux afin de pouvoir maintenir sa présence par l’oppression militaire de la population des zones contrôlées. Depuis l’appel lancé aux musulmans du monde à émigrer au Califat, à peine quelques centaines de combattants l’ont rejoint. Les bombardements étasuniens actuels, qui répondent à des intérêts pétroliers et économiques situés au Kurdistan et non à la protection des minorités qui sont harcelées par Al Qaeda depuis 2003, ne feront que renforcer le potentiel d’attraction du Califat. S’ils peuvent limiter sa capacité militaire du Califat, celui-ci ne pourra nullement être vaincu à partir du ciel.

Le gouvernement actuel s’est montré incapable de les combattre. Et le chaos et la nomination du nouveau Premier ministre constituent une illustration du fait que le processus politique actuel n’apportera pas non plus la stabilité voulue par Washington. La seule possibilité pour cela réside chez les Irakiens eux-mêmes. Il faudrait approfondir la solution politique qui a été ébauchée à la conférence d’Aman les 15 et 16 juin derniers afin de reconfigurer le système politique et créer un Etat solide, démocratique et non sectaire, qui pourrait expulser les combattants de l’IS comme l’ont fait les Conseils du Réveil avec Al Qaeda en 2006.

Pedro Rojo est arabiste et présidente de la « Fondation Al Fanar pour la Connaissance Arabe » et membre du CEOSI, Comité de solidarité avec l’Irak (Etat espagnol).

Source : http://www.iraqsolidaridad.org/2014/08/un-califato-de-negro-futuro/
Traduction française : Ataulfo Riera