Frankenstein reloaded : La biologie de synthèse

Silvia Ribeiro 30 juin 2014

La biologie de synthèse, qui assemble des gênes artificiels, est la forme la plus extrême et la plus périlleuse de manipulation des codes génétiques. Les puissantes multinationales qui investissent dans ce domaine (10 des plus grandes entreprises pétrolières, 6 de l’agro-business, 6 multinationales chimiques et 7 pharmaceutiques) se mobilisent aujourd’hui pour empêcher que les Nations Unies édictent la moindre forme de régulation indépendante ou de contrôle public et elles font tout le nécessaire pour que l’opinion publique ne sache pas ce qu’elle implique. Non seulement elle accumule tous les problèmes des transgéniques, mais elle va bien plus loin que ces derniers dans la rupture des équilibres évolutifs naturels et dans ses impacts sociaux, économiques et écologiques.

Les promoteurs de la biologie de synthèse veulent empêcher l’adoption d’un moratoire sur cette technologie dans le cadre de la Convention internationale sur la Biodiversité. Cette question est à l’ordre du jour de son organe technique scientifique qui se réunit en juin et de la 12e Conférence des signataires de cette Convention, qui se déroulera en octobre prochain.

Ce travail de pression et d’éviction de toute critique sociale n’est évidement pas rendu public par des entreprises comme Chevron, Total, Shell, BP, Basf, DuPont, Monsanto, Syngenta, Cargill, ADM, Unilever, Pfizer, Sanofi-Aventis, Merck, Boeing, et autres géants mondiaux qui se trouvent derrière la biologie de synthèse.

Comme cela s’est passé avec les transgéniques il y a 30 ans, ceux qui promeuvent aujourd’hui la biologie de synthèse et qui demandent qu’elle ne soit pas régulée ne sont qu’une poignée de scientifiques (qui ne représentent nullement l’ensemble de la communauté scientifique, où les critiques sont nombreuses sur ces technologies). Ils ne nous disent pas s’ils ont des conflits d’intérêts, mais ils se montrent clairement aveuglés par cette technologie et par les promesses ou les rêves qu’elle est supposée concrétiser. Ils exigent d’avoir la haute main sur le débat social et international en affirmant qu’ils sont capable de s’auto-réguler, ce qui rendrait superflu toute supervision publique indépendante, et encore moins tout moratoire.

Il est au minimum curieux que des scientifiques disent non à un moratoire sur la libéralisation commerciale d’une telle technologie en l’absence de certaines conditions telles qu’un débat ouvert, informé et large sur ce qu’impliquent les produits de la biologie de synthèse, qui les contrôle, quel est leur impact sur l’environnement, la biodiversité, la santé, l’économie, s’ils sont meilleurs que d’autres alternatives ou s’ils les empêchent, etc. Quel sera leur empressement pour lancer sur le marché et dans l’environnement des produits sur lesquels nous ne savons rien quant à leurs conséquences ?

Devons nous comprendre que, pour ces scientifiques qui reconnaissent ne rien savoir des implications de cette technologie dans tous ses domaines, ce sont les entreprises – qui feront sa commercialisation – qui seront les mieux à même de la gérer pour le bien de tous ? Ce serait comme penser que Monsanto prendrait en charge tous les impacts du maïs transgénique et prendrait les meilleurs décisions pour l’intérêt public.

Arrêtons nous sur un exemple de biologie de synthèse qui est déjà sur le marché : la production d’artémisinine (une substance active médicamenteuse, NdT) synthétique, utilisée pour des médicaments contre la malaria. Elle a été développée par Jay Keasling, du Lawrence Berkeley National Laboratory du Département d’Energie des Etats-Unis, avec des fonds publics et 42,5 millions de dollars de la Fondation Bill et Melinda Gates. Keasling a ensuite fondé l’entreprise de biologie de synthèse Amyris, qui a reçue encore plus d’argent de compagnies pétrolières comme Shell et Total afin d’utiliser le même processus de manipulation génétique déjà financé « pour la malaria » mais cette fois-ci pour produire des combustibles.

En chemin, Keasling a vendu la licence de la technologie de l’artémisinine de synthèse à la multinationale Sanofi-Aventis et avait affirmé qu’il peut couvrir tout le marché d’artémisinine à des prix plus bas que celle produite naturellement à partir des plantes. Néanmoins, en dépit de la forte subvention de la Fondation Gates, l’artémisinine de synthèse est plus chère que celle, naturelle, qui existait déjà. En outre, l’approvisionnement était amplement suffisant avant l’apparition d’un produit de synthèse qui va maintenant laisser sans revenus environs 100.000 paysans d’Afrique et d’Asie, qui cultivent l’Artemisia annua, la plante qui contient le principe actif. Lors d’une conférence, Keasling a proposé que ces paysans « pourraient planter des patates », ce qui, outre le cynisme du propos, révèle son ignorance de la réalité. Les paysans plantent déjà de la nourriture, mais une petite parcelle d’Artemisia (en moyenne 0,2 hectares) leur offre un revenu additionnel constant qui est pour eux crucial.

Comme il n’est pas parvenu à ses fins avec la production de combustibles, Keasling, tout comme d’autres industriels de la biologie de synthèse, s’est alors tourné vers la substitution massive de principes actifs de plantes à haute valeur ajoutée, comme le patchouli, l’escalène, le vétiver, le safran, la vanille et d’autres similaires, toutes produites actuellement par des centaines de milliers de paysans dans les pays du Sud. Voilà où mènent les promesses de vaincre la faim et les maladies avec la biologie de synthèse.

En outre, créer des génomes de synthèse et même, comme on l’a récemment annoncé, de nouveaux nucléotides (molécule organique qui est l’élément de base d’un acide nucléique tel que l’ADN, NdT) artificiels (*), pose de sérieuses inquiétudes sur les effets que ces franken-organismes auront sur les organismes naturels s’ils sont lâchés dans l’environnement.

Les impacts potentiels sont tellement vastes et à un tel niveau que le débat social est impératif et ne peut pas être considéré comme purement scientifique. En cohérence avec le principe de précaution, et pour que le débat ne soit pas une farce tandis que nous en subissons les impacts, un moratoire sur la libéralisation commerciale de la biologie de synthèse est donc urgent.

Plus d’informations sur http://www.synbiowatch.org/ et http://www.etcgroup.org/

Silvia Ribeiro est chercheuse au Groupe ETC.

Source : http://www.jornada.unam.mx/archivo_opinion/autor/front/68/41189
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

(*) Des chercheurs des Etats-Unis ont injecté dans un organisme deux nouvelles bases appelées X et Y, additionnelles à C,G,T,A.