Fin de voie pour les entreprises délocalisées ?

Immanuel Wallerstein 16 août 2013

Depuis qu’il existe une économie-monde capitaliste, un mécanisme essentiel de son fonctionnement réussi a été la délocalisation d’entreprises. Après une période significative d’accumulation de capital (généralement 25 ans) par les entreprises dites « leaders », le taux de profit finit par baisser du fait que le quasi monopole de l’industrie leader s’est affaibli et que les coûts de la main d’œuvre ont augmenté à la suite d’actions syndicales de tout type.

Lorsque cela survenait, la solution résidait dans la « délocalisation » de l’entreprise. Cela signifiait que le site de production était transféré dans une autre partie du système-monde ayant des « niveaux de salaire historiquement plus bas ». En effet, les capitalistes qui contrôlent les industries leaders inter-changeaient des coûts de transport plus importants contre des coûts de main d’œuvre plus bas. Cela permettait de maintenir un taux de profit acceptable pour eux, même s’il était moindre que lorsqu’ils disposaient d’un quasi monopole.

Dans la nouvelle localisation, les coûts de la main d’œuvre étaient moindres parce que l’entreprise délocalisée recrutait sa main d’œuvre dans les zones rurales qui étaient auparavant moins insérées dans l’économie de marché. Pour ces travailleurs ruraux, l’opportunité de travailler dans ces entreprises délocalisées représentait une augmentation réelle de leur revenu, alors que les patrons de l’entreprise délocalisée payaient ces travailleurs un salaire moindre que celui des travailleurs dans la localisation initiale. On pourrait dire qu’il s’agissait d’une situation « win-win » où les deux parties étaient gagnantes.

Le problème avec cette solution, apparemment merveilleuse, a toujours été qu’elle n’est pas durable. Après 25 autres années, plus ou moins, les ouvriers de la nouvelle localisation commençaient à mener des actions syndicales et le coût de leur main d’œuvre commençait à augmenter. Quand il atteignait un certain niveau, les patrons de l’entreprise délocalisée n’avaient plus qu’une seule option réelle de leur point de vue : délocaliser à nouveau. Pendant ce temps, de nouvelles industries leaders surgissaient dans les zones de richesse accumulée. Ainsi, il y avait toujours un mouvement constant dans la localisation des industries de toutes sortes, monopole après monopole, entreprise délocalisée après entreprise délocalisée.

Ce fut une merveille de l’ajustement capitaliste à un long processus de changement constant des circonstances. Cependant, ce merveilleux système dépendait d’un élément structurel : la possibilité de trouver de nouvelles zones « vierges » pour relocaliser les entreprises délocalisées. Par zones vierges, nous voulons parler de zones rurales qui étaient relativement peu insérées dans l’économie-monde.

Mais, depuis 500 ans, ces zones s’épuisent fatalement. Cela peut se mesurer très simplement par le processus de déruralisation des populations mondiales. Aujourd’hui, ces zones rurales peu insérée dans le marché se sont réduites à une minorité de la superficie du monde et il semble probable qu’en 2050 elles ne constitueront qu’une très petite minorité.

Pour comprendre les conséquences de cette déruralisation massive il faut évoquer ici un article du « New York Times » du 19 avril. Il s’intitule « Bonjour, Cambodge ». L’article décrit le départ pour le Cambodge d’entreprises qui sont en train d’abandonner la Chine à cause de l’augmentation des niveaux de salaires dans ce pays.

Mais le problème pour les multinationales est que l’incroyable extension des communications a provoqué la fin de cette situation de « win-win » où les deux parties étaient gagnantes. Les ouvriers au Cambodge ont à leur tour commencé des actions syndicales après quelques années à peine, et non plus après 25 ans. Il y a des grèves et des pressions de toutes sortes en faveur de salaires plus élevés et ils sont en train de les obtenir. Cela réduit d’autant l’avantage que les multinationales trouvaient à délocaliser au Cambodge, ou au Myanmar, au Vietnam ou aux Philippines. Le fait est que les avantages à déménager de Chine ne sont plus très grands.

L’article du « New York Times » souligne que « certaines entreprises ont malgré tout été délocalisées, à la demande des donneurs d’ordre en Occident qui craignent de ne dépendre que d’un seul pays ». La conclusion d’un consultant d’entreprise est qu’il y a des risques à s’installer au Cambodge, mais qu’il y a aussi « un risque à rester en Chine ». En tous les cas, existe-t-il encore un lieu où délocaliser une entreprise ? Ou le Cambodge indique-t-il une fin de voie ?

Le fond de la question est que la combinaison entre un énorme processus de déruralisation – et qui continue à croître - et la vitesse avec laquelle les ouvriers apprennent aujourd’hui que leurs salaires sont relativement bas et qu’ils peuvent en conséquence entreprendre des actions syndicales, a eu pour résultat une augmentation continue des niveaux de salaire des ouvriers moins qualifiés. Et donc une pression mondiale négative sur les possibilités d’accumulation du capital. Ce ne sont évidement pas là de bonnes nouvelles pour les multinationales.

Tout cela n’est qu’un des éléments de la crise structurelle du système-monde capitaliste moderne. Nous sommes en train de vivre une combinaison de pressions toujours croissantes en faveur de plus d’austérité pour les 99%, avec un système qui n’est déjà plus rentable pour les capitalistes. Cette combinaison signifie que le capitalisme en tant que système-monde s’est épuisé.

Les deux camps cherchent des alternatives – mais il est évident qu’elles ne seront pas les mêmes. Nous sommes face à un « choix » collectif décisif pour les décennies à venir. L’une des possibilités est l’émergence d’un nouveau système, non capitaliste, qui reproduit (et peut-être empire) les traits essentiels du capitalisme ; les hiérarchies, l’exploitation et la polarisation. L’autre possibilité est un système totalement nouveau qui soit relativement démocratique et relativement égalitaire. Ce dernier système, on doit le souligner, n’a jamais existé dans l’histoire du monde. Mais il est possible.

En tous les cas, le Cambodge n’est pas l’avenir du système-monde moderne. Il représente au contraire les derniers vestiges d’un mécanisme qui ne remplit plus son rôle de sauvetage du capitalisme.

Source :
http://www.jornada.unam.mx/archivo_opinion/index.php/autor/front/74/36643
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera