En hommage à Nelson Mandela

Brian Ashley, Nadine Rosa Rosso 6 décembre 2013

La lutte pour l’abolition de l’Apartheid en Afrique du Sud peut servir de référence à la lutte actuelle pour la Palestine, à condition que son histoire soit restituée fidèlement. La place du boycott international dans cette histoire doit être correctement évaluée

Nelson Mandela a forgé sa réputation internationale en 1963, alors qu’il était l’avocat de douze combattants Sud-Africains emprisonnés, dont lui-même, inculpés de sabotage. Lors de ce procès, il affirma avec force que « sans violence, aucune voie de permettait au peuple africain de triompher dans sa lutte contre la suprématie des Blancs (…) Nous avons choisi de défier la loi. Tout d’abord, par des moyens qui évitaient tout recours à la violence ; puis, quand cette forme a elle aussi été interdite par la loi, nous avons alors décidé de répondre à la violence par la violence » (procès de Rivonia).

C’est Mandela, qui trois ans auparavant, a créé la branche armée de l’African National Congress ( ANC), l’Umkhonto We Siswe (« lance de la Nation »). Quand il est arrêté en 1962, après dix-sept mois de clandestinité, c’est sous l’inculpation de sabotage et de tentative de renversement violent du gouvernement. C’est grâce à sa défense sans compromis de la lutte révolutionnaire de son peuple que Mandela a reçu un large soutien international et qu’il est devenu le plus célèbre prisonnier politique du monde.

Après le massacre de Soweto, en 1976, Nelson Mandela adresse une lettre au peuple sud-africain, dans laquelle il affirme prier avec lui pour les martyrs tout en appelant la jeunesse à s’engager massivement dans la lutte. Suite à cet appel, des milliers de jeunes sud-africains partiront s’entraîner pour la lutte armée au Mozambique et en Angola.

A plusieurs reprises, inquiet de la popularité toujours croissante du prisonnier Nelson Mandela, le gouvernement sud-africain lui proposera sa libération, à condition que Mandela rejette la lutte armée comme arme politique. La réponse de Mandela a toujours été très claire : c’était non.

La jeunesse d’aujourd’hui a le droit de savoir que l’arme du boycott international contre l’apartheid en Afrique du Sud a fonctionné comme un soutien à la lutte révolutionnaire du peuple et de ses organisations nationales. Que le peuple sud-africain a utilisé tous les moyens à sa disposition pour renverser le régime raciste, allié d’Israël, et mis en place par la colonisation. Et que c’est cette lutte de masse, y compris la lutte armée, qui a permis au boycott international de fonctionner comme un puissant levier de solidarité mondiale.

La jeunesse d’aujourd’hui a le droit de savoir que le résistant Mandela, chrétien d’abord pacifiste puis organisateur de la lutte armée et allié des communistes, a été un des premiers combattants à recevoir le titre honorable de « terroriste ». Son organisation, l’ANC, dont il était membre depuis 1943, a été mise hors-la-loi en 1960 par le gouvernement sud-africain. Condamné en 1964 pour terrorisme, l’administration Bush ne le retirera de sa « Terror watch list » qu’en juillet 2008 !

La jeunesse d’aujourd’hui a le droit de savoir qu’au nom de cette lutte contre le terrorisme, le gouvernement sud-africain, tout comme le gouvernement israélien aujourd’hui, a non seulement emprisonné des centaines de combattants mais également commandité l’assassinat ciblé, par des escadrons de la mort, de dizaines de responsables politiques du mouvement de libération sud-africain.

Tout comme le massacre de Gaza et la résistance armée de l’hiver 2008-2009, c’est le massacre de Soweto et le développement de la lutte de masse qui s’ensuivit, en 1976, qui a donné son ampleur internationale au mouvement de boycott, dont les premières sanctions avaient commencé dès la fin des années soixante.

La liquidation de l’apartheid en Afrique du Sud a ainsi été le résultat d’une combinaison constante entre tous les moyens de lutte sur le terrain et la solidarité internationale, dont le boycott fut le point culminant.

Le boycott du sionisme existe depuis sa mise en œuvre par la Ligue arabe en … 1945 ! Et depuis 1948, c’est avant tout la résistance acharnée du peuple palestinien, par tous les moyens dont il dispose, qui tient en échec le colonialisme et les guerres permanentes du sionisme. Et c’est parce que le peuple palestinien continue de résister que nous devons développer de toutes nos forces le mouvement de boycott d’Israël qui commence enfin à prendre l’ampleur nécessaire.

Le boycott n’est pas une alternative à la résistance, c’est un soutien à la résistance. Et pour que ce soutien soit complet et cohérent, il doit comprendre l’appel à retirer le Hamas, le FPLP et toutes les organisations palestiniennes de résistance des listes d’organisations terroristes, avec autant de passion que nous avons chanté et crié pendant des années « Free Nelson Mandela ».

Nadine Rosa Rosso

Mandela : un héritage et des contradictions

Brian Ashley

Bien des choses seront dites ou écrites sur l’héritage de Mandela. Et nous ferons de notre mieux pour lui rendre justice. Le plus dur sera d’aller au-delà du mythe et de saisir précisément la nature contradictoire de cet héritage car on ne peut mettre à l’actif des seuls Zuma ou Mbeki [les successeurs de Mandela à la tête du pays] les problèmes rencontrés par l’Afrique du Sud aujourd’hui.

Sans conteste, son plus grand acquis est le règlement négocié qui a permis l’existence d’une Afrique du Sud démocratique fondée sur le principe d’« une personne = une voix ». Comme l’a expliqué l’un de ses co-détenus de Robben Island, « son but a toujours été la dé-racialisation de la société sud-africaine et la création d’une démocratie libérale ».

Contradictions et divisions

C’est pourtant le compromis de la réconciliation qui est en train de se désagréger. Selon les propres mots de Thabo Mbeki, « les inégalités sociales ont entériné l’existence de deux nations en un seul pays : l’une blanche et relativement prospère, la deuxième noire et pauvre ».

Le bilan de Mandela ne peut occulter le fait que le pays est plus divisé que jamais. La nature même de la réconciliation rendait impossible toute véritable redistribution des richesses et se fit aux dépends de la vaste majorité de la population noire.

Cette politique signifiait l’abandon de la politique de l’ANC enracinée dans la Charte de la Liberté [1] dont Mandela disait en 1959 qu’« il est vrai qu’en demandant la nationalisation des banques, des mines d’or et de la terre, la Charte porte un coup fatal aux monopoles financiers et miniers et aux intérêts des fermiers qui pendant des siècles ont pillé ce pays et condamné son peuple à la servitude. Mais cela est impératif, car la réalisation de la Charte est inconcevable, en fait impossible si ces monopoles ne sont pas écrasés et si la richesse nationale n’est pas rendue au peuple. » Toutefois, il ajoutait : «  Le démantèlement et la démocratisation de ces monopoles ouvriront la voie au développement d’une classe bourgeoise non-européenne prospère ». Cette contradiction fait partie intégrante de son héritage.

Réconciliation et adaptation

À sa sortie de prison, Mandela réitérait l’engagement de nationaliser. Mais les besoins de la réconciliation, tant avec le pouvoir blanc qu’avec le capitalisme mondial, dictèrent l’abandon de cette politique. Ses rencontres avec l’élite mondiale à Davos l’ont convaincu que des compromis avec les bailleurs de fonds étaient nécessaires. Ses rencontres avec des hommes d’affaires sud-africains renforcèrent sa conviction qu’il n’y avait pas d’alternative au capitalisme. En 1996, confronté à un effondrement financier, c’est bien volontiers qu’il adopta une politique néolibérale.

Pour Ronnie Kasrils, [un des membres de l’ANC], « C’est entre 1991 et 1996 que la bataille pour l’âme de l’ANC a été menée et perdue au profit du pouvoir et de l’influence des milieux d’affaires. Ce fut le tournant fatal. Ce fut notre moment faustien lorsque nous avons été pris au piège – certains clamant aujourd’hui que nous avons trahi notre peuple ».

Alors que nous poursuivons la tâche ardue d’unir notre peuple en une seule nation, le coût du compromis et de la politique de réconciliation pourrait bien revenir nous hanter. La renaissance et la reconnaissance croissante de l’autorité tribale sapent les bases de la démocratie et renforcent les divisions ethniques et tribales. Plutôt que d’en finir avec ces divisions, Mandela a utilisé tout le poids qu’il avait parmi les populations rurales pour donner une légitimité à ces structures largement discréditées.

Pour rendre justice à sa vie, à son dévouement et ses sacrifices pour l’égalité entre noirs et blancs, la lutte doit continuer. Cette lutte doit maintenant se focaliser sur l’élimination des inégalités sociales.

Pour cela, nous aurons besoin de la grandeur et de la sagesse de nombreux Mandela. Nous aurons besoin d’une organisation dédiée à la mobilisation de tous les Sud-Africains, noirs et blancs, pour l’émancipation économique de ce pays. Nous aurons besoin d’un mouvement comme l’ANC de Mandela, un mouvement basé sur un leadership collectif avec les qualités combinées des grands noms qui ont mené notre lutte de libération nationale. Plus important encore, nous aurons besoin que le peuple prenne sa vie en main et devienne l’artisan de sa propre émancipation.

N’est-ce pas là ce pour quoi Nelson Mandela a vécu et combattu ?

Du Cap, Brian Ashley [2] (traduit de l’anglais par Raymond Adams)
Publié dans : Hebdo Tout est à nous ! 203 (11/07/13)
http://npa2009.org/node/38144

Notes :


[1Charte de la liberté : déclaration de principes adoptée en 1955 par l’Alliance réunissant l’ANC, le PC sud-africain, le congrès des démocrates et leurs alliés.

[2Éditeur de la revue sud-africaine de gauche radicale Amandla !