Deux ans après son immolation : ce que Mohamed Bouazizi a changé

Santiago Alba Rico 19 décembre 2012

Bien qu’il soit mort le 4 janvier, 18 jours après son geste et 10 jours avant la chute de Ben Ali, la mémoire tunisienne, arabe et mondiale retient la date du 17 décembre 2010 quand Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant de légumes sans licence, tenta de mettre fin à ses jours en s’immolant devant le palais du gouverneur de Sidi Bouzid, une ville de 40.000 habitants dans le centre de la Tunisie.

Ce geste commença à prendre une dimension mythique au fur et à mesure que son onde expansive toucha tout le pays puis l’ensemble du monde arabe, comme une étincelle de rage et de douleur qui a alimenté et alimente encore un malaise collectif et une rébellion incessante.

Mohamed Bouazizi est devenu un mythe. Nous savons aujourd’hui que la plupart des informations avec laquelle s’est construite sa légende étaient fausses : il n’a jamais terminé ses études, il n’a pas écrit une lettre d’adieu à sa mère, il n’a pas été giflé et il n’a probablement pas voulu se tuer. Nous savons également, comme le relate la chercheuse Annamaria Rivera dans une étude intéressante [1], que le vendeur ambulant de Sidi Bouzid n’était ni le premier ni le dernier Tunisien à protester contre l’indignité en détruisant son corps : en mars de cette même année, Abdesslam Trimech, également vendeur ambulant, s’était immolé à Monastir pour protester contre le non renouvellement de sa licence ; à peine 28 jours avant Bouazizi, le 19 novembre, un chômeur du nom de Chamssedine Al-Hani fit de même à Metlaoui après avoir vu rejetée son énième demande d’emploi.

Il est difficile de savoir pourquoi ces immolations n’ont provoqué aucune révolution et il est tout aussi difficile de savoir pourquoi c’est le mythique légumier de Sidi Bouzid qui a déclenché la tempête. 107 autres immolations ont eu lieu dans le monde arabe au cours des 6 premiers mois de l’année 2011, comme s’ils pensaient – ingénu désespoir, mécanicisme magique – que Bouazizi avait découvert la méthode permettant de renverser les gouvernements et de réhabiliter les destins.

En tous les cas, l’effet inattendu de son geste a transformé Bouazizi en un mythe pour des millions d’Arabes, de la Mauritanie jusqu’au Bahreïn.

Nous ne savons pas encore jusqu’où iront les bouleversements en cours ni si les révolutions arabes parviendront à changer de manière structurelle, profondément et durablement cette région du monde. Mais les mythes ne sont pas importants pour les vérités qu’ils racontent, même pas pour les vérités qu’ils mobilisent. Les mythes sont importants pour ce qu’ils nous racontent sur leurs auteurs.

Que nous raconte le mythe de Bouazizi ? Jusqu’à présent, les Arabes avaient mythifié la ruse de Haroun Ar-Rashid, le courage de Saladin, le charisme de Nasser et, bien entendu, l’enseignement du prophète Mohammed, moule de tous les mythes, fondateur d’une religion et d’une « nation », homme d’État et guerrier.

La mémoire collective des Arabes est peuplée de fortes personnalités, des catalyseurs charismatiques autour desquels s’est construite toute une mythologie de frustrations et de nostalgies bien résumées dans le programme que Mohamed Abdou, figure centrale du « régénérationisme » musulman moderne, proposait en 1901 pour le XXe siècle : « seul un despote éclairé garantira la renaissance de l’Orient ». C’est de cette tradition et de cette mythologie – l’espérance en un « despote éclairé » - tellement utile pour leurs intérêts égoïstes que ce sont nourris tous les dictateurs qui ont dominé la scène arabe au cours des cinquante dernières années et dont les portraits, multipliés à l’infini dans l’espace public, plaçaient la souveraineté des populations à la marge, dans un cadre d’adhésions irrationnelles, infra-politiques et religieuses à la fois.

La profanation de ces portraits - Ben Ali, Moubarak, Khadafi, Al-Assad, arrachés des murs ou renversés de leurs piédestal - a mis à leur place l’image de Mohamed Bouazizi, le légumier de Sidi Bouzid. Il y a quelque chose de séculier dans cette substitution, une forme de sécularisation ; un culte, si l’on veut, à la profanation ; un culte de l’absence de culte.

Il est encore trop tôt pour savoir si le mythe de Bouazizi changera ou pas le monde arabe, mais ce que nous raconte sa construction et sa réception c’est que ce monde avait déjà commencé à changer quand Bouazizi a réalisé son acte mortel. Une geste à l’envers. Car voici le héros fondateur de ce culte paradoxal et à contre-pied ; un homme laid, pauvre, sans diplôme, dépourvu de pouvoir et qui s’est tué lui-même sans tuer personne. Un vaincu et non un vainqueur. Un suicidaire et non un guerrier. Indépendamment de ce qui se passera à partir de maintenant, nous pouvons déjà définir le 17 décembre 2010 comme un « tournant » sans retour dans l’histoire du monde arabe ; le « tournant » d’une culture dont les membres, jusqu’alors fascinés ou terrorisés par le pouvoir, ont commencé à s’identifier avec leurs semblables, à admirer les dépossédés, à apprécier les méprisés.

Hier, au cours des célébrations du 17 décembre à Sidi Bouzid, Moncef Marzouki, président de la République, et Mustapha Ben Jaafer, président de l’Assemblée Constituante, ont été reçus à coups de pierres, d’insultes et de slogans hostiles (« dégage ! »). Un allergie antidespotique, parfois extrême, s’est installée dans le monde arabe. Mohamed Bouazizi est bel et bien toujours vivant non parce qu’il a eu une mort héroïque – tel n’est pas le cas – mais bien parce que des millions et des millions de Bouazizi réellement vivants, de la Mauritanie au Bahreïn, continuent d’espérer et exigent une réponse.

Source : http://www.rebelion.org/noticia.php?id=160970
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera


[1 Annamaria Rivera, « Torce umane, crisi, rivolta (dal Maghreb all’Europa) », Edizioni Dedalo, 2012.