Dette et croissance : une erreur d’Excel à l’origine de l’austérité ?

Francisco Louça 23 avril 2013

Dans ce court article, Francisco Louça revient sur l’ « affaire Reinhart et Rogoff », les deux économistes qui ont affirmé, étude à l’appui, qu’un pays ayant une dette élevée ne pouvait connaître une croissance importante. C’est sur base de leurs travaux que de nombreux gouvernements justifient l’austérité afin de résorber les dettes publiques. Or, une étude récente a démontré que les calculs des deux économistes étaient grossièrement faux, tout comme leurs conclusions. Au-delà de la nécessaire remise en question du concept de « croissance » capitaliste, comme l’écrit l’économiste néo-keynésien Paul Krugman : « Ce que met en lumière l’affaire Reinhart et Rogoff, c’est la manière avec laquelle on nous a vendu l’austérité avec de faux prétextes. » Bien entendu, la source de l’austérité ne provient pas d’une « simple erreur de calcul en Excel » : il s’agit d’un choix politique dicté par les intérêts de la classe dominante et tout est bon pour le justifier (Avanti4.be).

Carmen Reinhart, ancien haut fonctionnaire du FMI, et Kenneth Rogoff, universitaire, ont publié un livre influent sur la dette au long de l’histoire (« This Time is Different », traduit dans de nombreuses langues). J’avais mentionné ce livre pour sa démonstration selon laquelle presque tous les pays développés ont renégocié et restructuré leurs dettes de manière unilatérale quand cela était nécessaire.

Mais ce qui attire aujourd’hui l’attention publique aux Etats-Unis c’est un autre argument : que les pays les plus endettés ont une croissance moindre, thèse qu’ils ont résumé dans un article qui a eu un énorme impact : « Growth in a Time of Debt » . Les Républicains ont cité cet article pour justifier leur volonté d’interdire toute augmentation de la dette publique.

Or, il se fait que l’article était erroné. Sa base de données (*) fut mal construite ; la feuille de calcul Excel qu’ils ont utilisé pour faire leurs calculs était mal programmée, la statistique est défectueuse et les conclusions sont erronées. Michael Ash, directeur du département d’économie de l’Université du Massachusetts à Amherst, a publié avec deux collègues une critique dévastatrice du travail de Reinhart y Rogoff.

Ce que cette critique démontre, c’est que les pays étudiés, avec plus une dette de plus de 90% par rapport à leur PIB, n’ont pas eu, entre 1946 et 2009, une croissance moyenne de 0,1% (comme l’avaient calculés Reinhart y Rogoff), mais bien de 2,2%. Cette croissance fut moindre que celle des pays qui n’avaient pas une dette importante (dans ce cas : 4,2%) ; soit approximativement la moitié. Mais il y a bel et bien eu croissance et, par conséquent, une dette élevée ne peut être liée avec l’effondrement de l’économie : cela dépend de la quantité payée, de l’intérêt, du financement futur et des décisions économiques et politiques.

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En outre, il y a plusieurs raisons qui expliquent les différences entre les taux de croissance et elles peuvent prendre le contrepied du raisonnement de Reinhart y Rogoff : une croissance faible alimente la dette parce que des revenus fiscaux limités créent du déficit. En conséquence, par son impact sur l’économie nationale, l’hémorragie provoquée par la réduction des fonds public pour payer la dette accentue les difficultés et les récessions.

D’autre part, cet article critique montre comment la croissance (et la dette) varient fortement avec le cycle économique : depuis 1946 jusqu’à aujourd’hui il y a eu une période de grande croissance et plusieurs périodes de récession intense et de crises. Cela renforce donc l’argumentation contre l’austérité, qui provoque la récession de 2013.

Francisco Louça est un économiste marxiste portugais et dirigeant du Bloc de Gauche dont il fut le porte-parole.

Source :
http://www.esquerda.net/opiniao/d%C3%ADvida-e-o-crescimento/27512
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

(*) La Belgique - et d’autres pays similaires avec une dette importante mais ayant tout de même connus un taux de croissance positif - n’aurait pas été reprise dans les pays étudiés. (Note d’Avanti)