Delhaize : symbole d’une course vers le moins-disant social

Nabil Sheikh Hassan, Karim Sheikh Hassan 12 juin 2014

Ce mercredi 11 juin, Delhaize a donc lancé une nouvelle bombe, détruisant encore un peu plus le paysage social belge déjà en lambeaux. Les chiffres, à eux seuls, sont effrayants : ce sont plus de 2500 emplois qui sont menacés et 14 magasins qui devraient être fermés. L’indécence de cette décision est d’autant plus importante que cette restructuration se déroule dans un contexte où Delhaize Belgique a réalisé un chiffre de ventes de 5,1 milliards d’euros (augmentant ce chiffre de 3% par rapport à 2012), a reversé 160 millions d’euros de dividendes aux actionnaires (+ 12 % par rapport à 2012) et a généreusement octroyé un parachute doré de 7,1 millions d’euros à son ancien CEO.

Et comme d’habitude, les réactions de la classe politique sont à nouveau unanimes : les uns expriment leur profonde tristesse, les autres leur solidarité avec les travailleurs concernés, tous promettant de trouver une solution la plus positive possible à la crise.

Après Arcelor, Caterpillar et Ford, c’est l’histoire qui bégaye à nouveau : mêmes acteurs, même mauvais scénario, mêmes réactions indignées de la classe dirigeante. Néanmoins, ces réactions ne peuvent plus cacher l’absence totale de volonté politique de protéger les travailleurs après les différents licenciements collectifs des deux dernières années. Cette nouvelle annonce met ainsi au grand jour les manquements coupables de ces mêmes femmes et hommes qui se recueillent aujourd’hui au chevet de ces employés qu’ils n’ont pas su et/ou voulu protéger. Pourquoi n’avoir pas créer un cadre empêchant les groupes basés en Belgique de licencier des employés lorsque leur balance financière est positive ? Pourquoi ne pas avoir tenté de limiter encore un peu plus les parachutes dorés attribués aux CEO ? Pourquoi ne pas avoir régulé les dividendes octroyés aux actionnaires et conditionner des augmentations aussi importantes à une interdiction de licenciement collectif à court terme ? Comment se fait-il que nos dirigeants n’ont jamais tenté d’enrayer la course vers le moins-disant social lancée par les groupes tels qu’Aldi ou Albert Heijn en régulant le marché du secteur de la grande distribution ? Et plus généralement, pourquoi ne jamais avoir tenté de plus responsabiliser ces groupes qui sont aujourd’hui les fossoyeurs de notre justice sociale ?

Ces questions, ce sont les 2500 foyers qui seront touchés par la précarité et qui devront faire face à des lendemains douloureux, qui se les poseront. Et quand les réactions scandalisées feront place à un silence coupable, quand les discours suffocants, tels que celui de la Banque Nationale Belge (prononcé pas plus tard qu’il y a deux jours), nous recommanderont à nouveau de baisser les pensions et allocations de chômage pour alléger les dépenses de l’Etat, ce seront ces mêmes foyers qui ne trouveront aucune réponse à leurs questions.

Le plus alarmant est que ce plan social ne constitue qu’un des nombreux avatars d’un capitalisme sauvage adoubé par les politiques néolibérales européennes. Du dumping social organisé à l’échelon européen avec le consentement des Etats (programme REFIT ou directive détachement) aux restructurations sauvages en passant par l’érosion des acquis sociaux les plus fondamentaux, tous les éléments sont réunis pour porter un coup fatal à la si fragile justice sociale. Et pourtant comme le rappelle la Convention de Philadelphie, texte fondateur du droit social d’après-guerre, une paix durable ne pourrait se concevoir sans justice sociale. Le succès de l’extrême-droite aux dernières élections européennes sonne comme un douloureux rappel aux antipodes de ce constat implacable. Ce qui constitue un hasard de calendrier ne peut être considéré comme une simple coïncidence. La montée des extrémismes observée de manière spectaculaire lors des dernières élections n’est que l’impitoyable conséquence de ces politiques néolibérales humiliant et précarisant à tour de bras des milliers de travailleurs. Car comme le rappelle Alain Supiot, " Liquider toute espèce d’interdit au nom de la liberté économique ne peut engendrer que l’écrasement du faible par le fort et ouvrir les vannes de la violence. "

La décision prise hier par Delhaize est l’image d’un système sclérosé détruisant systématiquement les bases de la justice sociale, ciment d’une société visant à être la plus juste et égalitaire possible. Elle symbolise le triomphe d’un capitalisme sauvage, avalisé par la passivité coupable de nos dirigeants de tous bords. Plus largement, elle est porteuse de dangers certains dont les premiers signes d’expression ne peuvent plus être ignorés. C’est pourquoi il est urgent de rejeter sans concession une telle décision et de plus que jamais se mobiliser pour ne pas être complices de ce basculement vers de sombres lendemains où l’individualisme, le rejet de l’autre et l’inégalité seraient la norme de nos sociétés.

Nabil Sheikh Hassan, permanent syndical CNE et Karim Sheikh Hassan, avocat spécialisé en droit social

Source : http://www.rtbf.be/info/opinions/detail_delhaize-symbole-d-une-course-vers-le-moins-disant-social?id=8290594