Damas, entre Ulysse et le Grand méchant loup

José Manuel Rambla 5 septembre 2013

Dans les traditions orales, le récit a un puissant pouvoir de cohésion. Son développement renforce les liens entre les individus, accentue les identités et articule cette chaîne mystérieuse qui nous conduit de l’obscurité d’hier aux incertitudes de demain.

C’est pour cela que la force du récit ne peut reposer sur la surprise, territoire de l’inconnu et du trouble, mais sur le domaine tranquillisant du prévisible, où tout se répète avec la même exactitude, le même rythme, la même cadence. Ceci explique pourquoi, bien que nous en connaissions tous les détails, nous ne sommes jamais déçus en écoutant un million de fois les mêmes vicissitudes d’Ulysse dans son retour à Ithaque ou l’habilité avec laquelle le chasseur à étripé le loup pour sauver le Petit Chaperon Rouge.

Ces réactions ne sont pas reléguées aux temps mythologiques, aux confins exotiques de quelque tribu ou aux instants placides des contes pour endormir les enfants. Non. La puissante propriété des récits sait également s’adapter à ces temps fluides des mass médias et des oracles 2.0. Nous avons pu le constater dans la polémique qui traverse depuis quelques semaines les pages virtuelles des journaux et de ce tam-tam des réseaux sociaux à propos de l’attaque des Etats-Unis contre Bachar Al-Assad. Un bruit médiatique et social qui surprend tout particulièrement après tant de silence face à une boucherie qui a commencé un jour lointain de mars 2011 quand des adolescents ont écrit « liberté » sur un mur perdu de Deraa.

Silence face à ce qu’on ne connaît pas, qui s’échappe de nos coordonnées idéologiques ou, simplement, qu’on méprise par l’indifférence. Un mutisme ensorceleur qui contraste avec l’agressivité vociférante avec laquelle tous semblent aujourd’hui s’intéresser au drame syrien, avec la certitude de tout savoir grâce aux anciens récits.

Et c’est ainsi que les journaux télévisés s’ouvrent à nouveau avec les sombres histoires d’armes de destruction massive et d’attaques chimiques, comme si jusqu’à maintenant les milliers de cadavres provoqués par les coups, le plomb et la mitraille trouvaient leur consolation dans un prétendue agonie propre. Avec ce récit, John Kerry récupère la sécurité désirée face à un Moyen Orient que l’invasion de l’Irak avait fait sauter en mille morceaux et où tous les acteurs de la région se consacrent à bouger leurs pions pour la plus grande perplexité nord-américaine : les monarchies théocratiques du Golfe, les républicains théocratiques d’Iran, les partenaires théocratiques de Tel Aviv, les émergents turcs… et, pour comble de malchance pour eux, même les peuples arabes s’y mettent.

L’autre récit s’habille aussi de draps élégants, bien que dans ce cas ses traits soient plus proches de la peinture épique réaliste de Deyneka [1] que de Walt Disney. Après des années de mutisme, la menace d’Obama leur permet de lancer aux quatre vents et de nulle part le catégorique « Je le savais ! » Et ils sont nombreux à nouveau ceux qui s’empressent de s’agripper à cette incandescente planche de salut de la dénonciation du complot impérialiste, à louer la geste héroïque d’un peuple héroïque dirigé par Assad, qui se sacrifie dans la mission historique de freiner le sionisme et de construire le prétendu socialisme panarabiste avec le soutien désintéressé de dirigeants progressistes tels que Vladimir Poutine ou Khamenei. Et tant qu’on y est à récupérer les vieilles narrations, on va même jusqu’à agiter sans rougir l’ombre du trotskysme, qui se projette sur tous ceux qui ne partagent pas ce récit tellement clarificateur, convaincus qu’ils sont que, s’il était encore en vie, Andrès Nin [2] travaillerait pour la CIA et Al Qaeda.

Les vieux récits recyclés, avec leurs stridences et leur théâtralités, nous ramènent ainsi sur les chemins usés de la realpolitik, celle qui se peint simplement par des coups de pinceaux blancs et noirs. Plus encore, si cela fait longtemps que la légende la démocratie de la canonnière a dépassé les limites du cynisme, le mythe idéalisé de l’anti-impérialisme se présente également à nous chargé d’une forte dose de pathétisme simplificateur. En dernière instance, ce sont les réactionnaires et les conservateurs qui sortent vainqueur des eaux troubles de ces dichotomies.

Il s’agit d’élucubrations banales qui amènent beaucoup de monde, de quelque camp que ce soit, à penser que, dans le monde arabe, il n’y a de place que pour le choix entre la barbarie islamique et la dictature ouverte ou démocratique, qu’elle vienne des shabbiha, des militaires égyptiens, de Netanyahou ou des drones yankees.

Tandis que tout le monde se montre satisfait après avoir sorti du coffre les souvenirs des vieux contes, peu importent les milliers de Syriens morts, torturés, déplacés, exilés et acculés qui aspirent à leur propre histoire, sans renoncer à aucune gamme de couleurs, y compris les tons gris de l’échec. Pauvres malheureux qui, parmi tant d’adversité ont fini par oublier que leur destinée était déjà définie dans les épisodes mille fois répété d’un ancien récit, comme les mésaventures d’Ulysse ou la hardiesse du Petit Chaperon Rouge face au lamentable Grand Méchant loup.

José Manuel Rambla est l’ancien rédacteur du journal espagnol « Levante-EMV ». Il collabore à divers médias espagnols et latino-américains comme « L’Informatiu.com », « Cartelera Turia », « El Viejo Topo », « Rebelion » ou « Yucatán Hoy ».

Source :
http://aesteladodelparaiso.wordpress.com/2013/09/04/damasco-entre-ulises-y-el-lobo-feroz/
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Notes d’Avanti :


[1Peintre soviétique et représentant typique du « réalisme socialiste » : http://en.wikipedia.org/wiki/Aleksandr_Deyneka

[2Dirigeant d’origine trotskyste du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste (POUM) pendant la Révolution et la Guerre civile espagnoles, enlevé et assassiné par les staliniens sur ordre de Moscou. http://fr.wikipedia.org/wiki/Andreu_Nin