Cuba : la dangereuse « voie chinoise » (I)

Guillermo Almeyra 22 mai 2014

De l’assaut contre la caserne Moncada jusqu’à l’entrée à La Havane et l’instauration du gouvernement des « barbudos » (les barbus, NdT), la Révolution cubaine fut une révolution de la jeunesse pour la démocratie sociale, pour en finir avec le « temps mort » et garantir du pain et du travail pour tous. Elle s’est appuyée sur la mobilisation et la participation à la lutte politique, syndicale et armée de la meilleure et de la plus pauvre partie du pays.

Cette partie de la population avait été préalablement politisée par l’expérience du radicalisme anti-impérialiste de Guiteras (leader étudiant nationaliste et révolutionnaire, assassiné en 1935, NdT). Elle était en outre traversée par lutte idéologique livrée entre les différentes tendances (nationaliste, social-chrétienne, communiste stalinienne, communiste trotskyste, anarchiste) qui influençaient le mouvement étudiant et ouvrier.

La Révolution de 1959 visait à mettre un terme à l’occupation de l’Etat par la clique du dictateur Batista et au contrôle de l’économie par les entreprises étasuniennes et leurs partenaires cubains. Elle ne dépendait de personne, ni des tentatives des Etats-Unis pour la contrôler en sa passant de Batista, ni de l’Union soviétique, qui ne l’a pas aidée à ses débuts et qui répudia même, à l’image des autres partis communistes, son radicalisme.

Sa victoire instaura un gouvernement pluraliste composé du M26 (Mouvement du 26 Juillet cofondé par Fidel Castro, NdT), d’un groupe de militaires anti-Batista de rangs inférieurs, des sociaux-chrétiens du Directoire étudiant et d’un groupe de communistes qui avaient désobéis à la politique de leur parti, qui rejetait la lutte armée. Ces groupes fusionnèrent ensuite dans les « Organisations Révolutionnaires Intégrées », qui donnèrent ensuite naissance à un nouveau Parti communiste iconoclaste, novateur, plein d’audace et initialement très ouvert à la discussion sur les divergences entre les révolutionnaires. Ce nouveau parti était capable d’attirer les intellectuels progressistes de l’île et du monde par sa courageuse position internationaliste et ses principes de justice sociale et il se heurtait aux autres partis communistes dirigés par Moscou, et avec Moscou elle-même.

Aujourd’hui, plus d’un demi siècle après, le parti et l’Etat ne font qu’un ; les ex jeunes ont vieillis au gouvernement et il n’y pas de place pour l’audace et l’innovation. Le parti unique bureaucratisé a presque perdu le soutien militant des jeunes et n’éveille plus chez les travailleurs l’espérance d’améliorer constamment leur niveau de vie avec un travail digne et bien payé. En outre, il ne dépend pas du peuple cubain, mais bien de ce qui peut se passer sur l’arène internationale. Cuba importe la majeure partie des aliments qu’elle consomme, toute sa technologie et tout son combustible. Elle vit, surtout, du tourisme des classes moyennes consuméristes de l’étranger, de l’exportation de professionnels de la santé qu’elle a formé et de l’aide de l’URSS d’abord, et du Venezuela aujourd’hui. Autrement dit, sa survie dépend de facteurs incontrôlables et incertains.

Dans la grande majorité de la jeunesse, c’est l’idéologie consumériste du capitalisme qui a triomphé. Et dans un secteur important de l’intelligentsia, comme le reflètent les romans de Leonardo Padura, c’est le désenchantement cynique et le conservatisme qui prédominent, ainsi que la crainte qu’une répression bureaucratique n’enlève les quelques prébendes ou les postes officiels de ceux qui élèvent une voix critique.

Le gouvernement continue à bénéficier d’un consensus majoritaire. Mais celui-ci est passif et ne repose pas sur la lutte pour le socialisme mais sur le nationalisme anti-impérialiste cubain qui n’accepte et ne tolèrera pas l’imposition d’une nouvelle domination étasunienne qui plongerait Cuba au niveau de Puerto Rico.

Le peuple cubain est en train de vivre depuis plusieurs années une grande transformation : ceux qui ont des dollars par leur travail, par des comportements illicites ou en ayant des parents émigrés, vivent mieux que ceux qui vivent avec leurs salaires en pesos. Des secteurs privilégiés apparaissent ainsi, même si c’est parfois avec le bien pauvre privilège de manger mieux ou deux fois par jour, ou encore d’être mieux informés. Des professions nobles et absolument nécessaires comme l’enseignement, la médecine ou le tournage industriel n’attirent déjà plus les jeunes puisqu’on y gagne moins que dans le tourisme et ses dérivés (légaux et illégaux). L’émigration apparaît de plus en plus parmi eux comme une perspective d’avenir.

Pire encore, tout le monde sait que dans la guerre que livre l’impérialisme, ses alliés locaux et une grande partie des classes moyennes du Venezuela contre le « processus bolivarien », se joue également le sort de Cuba et des pays de l’ALBA (Alliance bolivarienne des Amériques, NdT) qui dépendent du pétrole et du marché que leur offre Caracas. En outre, le fait que, pour les intellectuels cubains, l’unique vie politique pluraliste doit se faire autour des médias et des publications de l’Eglise catholique - qui est l’ennemie du socialisme et du gouvernement cubain - n’encourage pas seulement les positions conservatrices, sociale-chrétiennes ou social-démocrates de tous type ; cela isole également du peuple les intellectuels qui restent toujours révolutionnaires et qui, pour pouvoir écrire librement, doivent souvent émigrer.

La construction dans la ville de Mariel d’une zone franche industrielle et la création d’un énorme port pour containers pourrait créer un nouveau Panama. Comme le marché cubain est très étroit, qu’il dispose de peu de jeunes et que la productivité est basse, le gouvernement semble avoir opté pour l’intégration de l’île dans le marché et le commerce internationaux du capitalisme étasunien.

Malheureusement, la nouvelle loi sur les investissements pourrait donner une forte impulsion aux inégalités sociales et au capitalisme dans l’île et ouvrir aussi la voie au retour des capitaux – cubains et non cubains – qui avaient émigrés dans les années 1960. Le gouvernement est avant tout guidé par les nécessités économiques étatiques et il leur subordonne le Parti communiste bureaucratisé et les travailleurs cubains, qui ne sont jamais consultés et à qui on ne fait appel que pour approuver les décisions déjà prises par une dizaine de personnes.

Sans le libre et plein droit à la discussion pour les travailleurs sur les décisions politiques et économiques, Cuba, comme la Chine, pourrait prendre le chemin de la reconstitution accélérée d’une classe bourgeoise à partir de la caste bureaucratique unie au capital étranger. Nous y reviendrons…

Source :
http://www.rebelion.org/noticia.php?id=184456
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera