Chypre : Pour une stratégie internationaliste et solidaire contre le chantage de la finance

Izquierda Anticapitalista 28 mars 2013

1. Bien plus qu’un accord, c’est un « armistice » qui a été conclu et il va soumettre Chypre à la récession et à la dépendance économique.

Le nouveau gouvernement conservateur d’Anastasiadis et la Troïka sont finalement parvenus à un « accord », dans une ambiance de terreur financière et de menaces d’abandon et de ruine pour la petite île de Chypre et pour sa population d’un peu plus d’un million d’habitants.

L’UE apportera à Chypre 10 milliards d’euros, le FMI un peu plus d’un milliard et les Chypriotes devront se sacrifier en avançant probablement bien plus de 7 milliards d’euros : au total, le somme pourrait atteindre les 20 milliards.

Bruxelles accepte d’accomplir les objectifs proposés par le FMI, et le gouvernement chypriote obéit en sauvant de la taxe bancaire les seuls petits déposants. Le plan prévoit de réduire la dette publique à 100% du PIB pour 2020. Cela implique des coupes sévères, des réformes et des privatisations. En somme, au nom du remboursement de la dette, toutes les conditions nécessaires sont réunies pour provoquer une récession économique. Une politique qui s’est déjà montré inefficace et qui aggrave la crise dans d’autres pays de la périphérie et qui conduira à une profonde dégradation des conditions de vie et à une perte de souveraineté économique en reportant la charge de la dette sur le dos de la majeure partie de la population, et cela après trois années d’orgie financière promue par les oligarchies européennes.

La Banque de Chypre sera restructurée et la seconde banque du pays, la « Laiki Bank », fermera ses portes. On appliquera de fortes taxes – au dessus de 40% et pouvant aller jusqu’à 100% - aux actionnaires et aux créanciers des deux principales banques (il n’existe dans ce pays que trois entités bancaires) et on confisquera un pourcentage important (on ne sait pas encore lequel, mais ce sera probablement supérieur à 25%) aux dépôts bancaires de plus de 100.000 euros. Le petit déposant souffrira lui aussi pendant un certain temps encore non défini d’un « corralito » (blocage des montants des retraits autorisés) qui l’empêcheront de retirer plus de 100 ou 256 euros par jour (selon l’entité bancaire) et on imposera un contrôle strict des mouvements des capitaux afin d’éviter la fuite des capitaux et de l’épargne.

La « Laiki Bank » sera liquidée afin d’obtenir 4,2 milliards d’euro pour faire face à une partie de l’apport chypriote au « sauvetage ». On la divisera en une « bonne banque » (avec des dépôts en dessous de 100.000 euros) et en une « mauvaise banque » avec le reste (actions, dette et reste des dépôts qui subiront des taxes qui les élimineront presque complètement). La « bonne banque » sera intégré à la Banque de Chypre, qui sera également restructurée par des taxes et la conversion des actions, des bons et des dépôts de plus de 100.000 euros en capital jusqu’à atteindre 9% de son bilan. Bruxelles semble avoir pu exiger entre 5,8 et 7 milliards d’euros de Chypre afin que la Troïka apporte le reste du plan de « sauvetage ». L’argument utilisé pour la confiscation d’une partie des dépôts de plus de 100.000 euros est qu’une partie serait liée au blanchiment d’argent noir (et il faudrait ajouter que l’origine de ce dernier n’est pas seulement russe, mais aussi grec, britannique et d’autres pays).

2. La situation économique, politique et géostratégique de Chypre

Chypre est, probablement, l’une des économies ayant le pourcentage le plus élevé de dette privée par rapport à son PIB puisqu’il tourne autour de 275% de ce dernier, bien plus qu’en Irlande (autour de 225%) ou en Grande-Bretagne et en Espagne (un peu plus de 200%). Avec un système bancaire qui pèse 7,5 fois plus (136,118 milliards d’euros selon les dernières données connues) que son PIB (pas plus de 18,149 milliards), son économie dépend totalement de l’évolution de son système financier.

Le système bancaire chypriote réunissait, en tous les cas, tous les traits d’un fonctionnement de zombie. La valeur de la Banque de Chypre est passée de 7,5 milliards d’euros en 2007 à 400 millions d’euros, soit une perte de près de 95%. La « Cyprus Popular Bank » (Laiki), avec une valeur de marché de 8,1 milliards d’euros en novembre 2007, vaut à peine 170 millions d’euros aujourd’hui, soit une perte totale de 98% de sa valeur. L’insolvabilité manifeste, produit d’une politique de prêts extrêmement risquée et commune à tous les pays alentours, se compliquait d’autant plus avec une attraction des dépôts autochtones et étrangers à la recherche de taux d’imposition peu élevés et d’importantes exemptions fiscales.

Le Parti Communiste de Chypre (AKEL), qui était au pouvoir il y a deux mois - et qui maintient des liens étroits avec le KKE grec, le PCP portugais ou encore le PCPE espagnol - n’a pas été capable, malgré sa rhétorique, de rompre avec la Troïka à cause des contradictions d’un schéma de pensée qui l’a fait agir uniquement en termes nationaux. Il disait vouloir rompre avec l’euro mais n’a même pas su en finir avec le paradis fiscal que constitue son pays, (…) avec un système financier opaque et un régime fiscal favorisant le dumping. Il a en outre assumé et appliqué les Traités européens d’austérité. Avec une telle inconséquence politique, il n’est pas étonnant que la population ait massivement voté en faveur des conservateurs, bien plus capables de gérer de manière conséquente les politiques traditionnelles.

Le montant du sauvetage de Chypre était estimé, avant que le risque de fuite des capitaux n’explose, à 17 milliards d’euros. 10 d’entre eux pour recapitaliser le système financier chypriote et 7 autres pour refinancer le paiement de la dette publique. Aujourd’hui, les besoins de financement ont augmenté à cause du chaos provoqué par la politique erratique de la Troïka et du gouvernement chypriote.

Il convient de se demander pourquoi, alors que sauvetage bancaire à représenté 40 milliards d’euro, la Troïka n’a pas pu faire face à ce « sauvetage » de moindre ampleur. Il semble bien que la raison réside dans les prochaines élections allemandes. Pour Merkel (et cela afin de répondre aux préjugés répandus en Allemagne sur les pays du Sud ainsi qu’aux intérêts des banques créancières allemandes que sa politique défend), un sauvetage sans garantie claire d’une dévolution de la dette risquait de lui coûter cher électoralement.

En outre, l’intérêt des Etats-Unis, qui s’exprime au travers du FMI, est d’éviter une contagion pour cause de non remboursement de la dette qui affecterait les CDS (les « assurances » contre les défauts de remboursement) détenus par les banques nord-américaines. Cela a durci les conditions du « sauvetage » d’une manière tellement crue que cela a failli ébranler le principe de ne pas toucher aux dépôts inférieurs à 100.000 euros. Ce n’est finalement pas arrivé, mais le « corralito » et le contrôle des mouvements des capitaux ne sont précisément pas des principes constitutionnels de l’Union Européenne. Il s’agissait en fait pour ses dirigeants de frapper un grand coup sur la table et ils pensaient que Chypre était bien trop petite pour provoquer de gros problèmes. Au final, leur arrogance a indigné toute l’Europe, tout en provoquant la peur chez les déposants des autres pays (précisément au moment où, en Espagne également, on impose une petite taxe aux déposants afin de sauver les banques).

En définitive, Chypre constitue le paradigme exemplaire de la financiarisation régnant dans l’économie européenne. Ce qui est caricatural dans ce cas ne doit pas nous sembler étranger et lointain. Car ses traits exagérés sont également présents, dans d’autres proportions, dans plusieurs autres pays, et pas seulement les plus petits, comme le montre le cas espagnol.

Dans ce contexte d’irresponsabilité, l’UE s’est également heurtée de plein fouet aux intérêts de la Russie qui, blessée, a finalement renoncé à apporter une contribution financière au « sauvetage » chypriote. Ce conflit, en ouvrant une dispute internationale, éclaire le choc des intérêts entre l’UE et la Russie. Ce ne sont pas seulement des capitaux qui sont en jeu, mais aussi les hydrocarbures récemment découverts dans la zone insulaire et les facilités navales (on a même évoqué la possible installation de bases militaires russes dans une île ayant une importance géostratégique et qui constitue une source de tension entre la Grèce et la Turquie).

3. Quelques interrogations sur ce conflit

Dans ce processus, on n’a pas seulement ébranlé l’avenir de la population chypriote. On a pu également observer que, lorsqu’il s’agit de sauvegarder les intérêts des créanciers centre-européens ou ceux des banques nord-américaines que représente en grande mesure le FMI, ou encore pour des raisons électoralistes, il est parfaitement possible pour les puissants de transgresser les normes dont ils se dotent et qu’ils imposent aux autres.

Des principes comme le respect des dépôts bancaires ou le contrôle des mouvements des capitaux ont volé en éclat à la suite d’un chantage financier de premier ordre, comparable à celui exercé lors des élections en Grèce l’année dernière. Avec une main, la Troïka manie la légalité afin de faire appliquer les politiques d’austérité tandis qu’avec l’autre, elle agit avec une surprenante générosité en faveur des banques centre-européennes ou pour imposer aux pays « sauvés » des conditions draconiennes afin qu’ils puissent continuer à payer leur dette envers ces mêmes banques. Et, pour ce faire, elle ne recule nullement à l’heure d’utiliser l’extorsion et le chantage dans le plus pur style maffieux afin de faire plier les gouvernements.

Nous avons ainsi assisté, de la part des organismes qui dirigent la Troïka, à la gestion arbitraire d’un conflit d’une grande magnitude avec des critères à géométrie variable très visibles. (…) Une fois de plus, on a invoqué la crise de l’euro, la possible expulsion de Chypre ou la contamination à la Grèce et à d’autres pays périphériques. Cependant, ce ne sont pas ces crises qui ont provoqué cette crise-ci, elle n’est que le symptôme avancé de la décadence capitaliste, de la crise terminale d’un système bancaire qui socialise son échec et du problème historique de la dette. La métastase embrasse, d’une manière plus ou moins étendue, l’ensemble de l’UE et la crise du système-euro en est une expression. De sorte que cet épisode particulier n’est rien d’autre que le prologue d’autres crises similaires dans plusieurs pays qui tomberont successivement dans la même spirale agonisante si le même schéma de traités et de politiques d’austérité imposées dans le cadre européen et dans chaque pays se poursuit.

4. Alternatives

Le problème de fond de la crise en cours - mis à part quelle politique économique est menée à bien - est de savoir qui va payer les frais du processus de désendettement (et la destruction consécutive de l’énorme capital fictif accumulé depuis des décennies). Les dettes privées se sont accumulées pendant des décennies de dérégulation financière, de promotion du crédit facile, de stimulants pour contrecarrer les conséquences récessives des politiques d’ajustement. (…) Aujourd’hui, alors que s’épuisent les effets illusoires de la financiarisation et que les coûts financiers noient le taux moyen de profit effectif, on adopte une nouvelle génération de mesures qui consistent à transformer les dettes privées en dettes publiques, à octroyer de généreux plans de sauvetage aux systèmes financiers couplés à des conditions « austéritaires » sans précédent en matière publique, productive et sociale, et à privatiser des biens communs élémentaires (santé, éducation, pensions, eau, ressources naturelles, communales, etc.). Les classes dirigeantes européennes sont déterminées à socialiser cette charge afin d’affermir leur situation face à une longue période de décadence capitaliste.

C’est avec la même détermination que nous devons faire en sorte que ce soient, au contraire, les capitalistes, les créanciers et les grandes fortunes qui en subissent les conséquences afin que ce ne soient pas les classes populaires qui payent la crise. Nous devons en même temps promouvoir un agenda internationaliste de politiques solidaires alternatives.

Nous lançons, pour ce faire, un appel à développer des initiatives solidaires et internationalistes en appui à des mesures favorables pour le peuple de Chypre et au détriment des créanciers et des capitalistes de quelque pays que ce soit, en exigeant :

- que le « corralito » ne soit pas appliqué ;
- que le système bancaire chypriote soit nationalisé sans socialiser les pertes et qu’il reste dans les mains du public en impulsant un mode de gestion bancaire distinct ;
- que le système public ne paie ni les dettes privées ni celles récemment converties en dettes publiques.

Le plan de sauvetage concocté pour Chypre, en dépit du fait qu’il va dévaluer les actions, les bons et les grands dépôts, aura comme conséquence également un approfondissement de l’austérité contre les classes populaires, l’impossibilité de retirer de l’argent des comptes courants et une hypothèque sur les ressources naturelles et les biens sociaux essentiels du peuple chypriote qui sera la principale victime de cette opération.

Nous, anticapitalistes internationalistes, lançons un appel à la lutte politique pour que les classes populaires et travailleuses de tous les pays, en commençant par celles du sud de l’Europe, conquièrent le pouvoir politique à travers des gouvernements de gauche qui s’engagent à appliquer le programme de mesures. suivant, que nous considérons comme applicable pour Chypre :

A l’échelle de chaque pays :

• La désobéissance à l’égard des Mémorandums d’accords qui associent les sauvetages à une conditionnalité qui empêche les peuples d’en finir avec leur appauvrissement et qui approfondissent leur soumission.

• L’appel à ne pas respecter l’ensemble des traités d’austérité, depuis Maastricht jusqu’au dernier Traité budgétaire.

• La transformation des banques privées en banques publiques, dans le but que le système financier assume les coûts de la crise et pour disposer d’instruments de crédit public qui dynamisent l’économie en direction d’activités d’intérêts social et écologique et créatrices d’emploi.

• Après un processus de moratoire et d’audit citoyens des dettes, le refus de rembourser les engagements financiers identifiés comme illégitimes ou odieux, en fixant une limite à la charge du remboursement annuel de la dette qui n’empêche pas leur développement social.

• Une réforme fiscale progressive : une imposition des revenus du capital et du patrimoine bien plus supérieure aux revenus du travail, une lutte contre la fraude fiscale et l’application d’une taxe de 100% du capital dans les paradis fiscaux et le blocus économique des zones off-shore.

• L’impulsion de nouvelles politiques d’investissements publics dans des domaines socialement utiles, en changeant de la modèle productif vers un autre modèle plus écologique et soutenable d’un point de vue énergétique tout en activant un processus de désinvestissement dans des domaines qui ne le sont pas.

A l’échelle internationale :

• L’établissement d’une nouvelle alliance qui s’engage à accomplir cette politique de désobéissance avec les Traités et les Mémorandums de l’UE, qui renforce une meilleure coopération économique entre les pays et qui, en cas de conflit, exige une renégociation des rapports avec l’UE ou qui s’oriente, au cas où ce ne serait pas possible, vers la construction d’une nouvelle zone économico-politique supranationale solidaire, avec ses institutions et sa souveraineté propres, sous un modèle démocratique et populaire. Le schéma de cette nouvelle zone devrait s’élaborer à partir des défis et des lignes de forces suivants :

a) Etablir des principes de solidarité supranationale tant dans les sphères financières, d’investissement mutuel et commercial, jusqu’au point de construire un budget et des biens publics internationaux capables de redistribuer les ressources aux territoires et collectifs en difficultés et d’opérer avec la ferme volonté de gouverner les marchés.

b) Définir une zone dans laquelle on contrôle les mouvements des capitaux et l’on applique des régulations effectives qui orientent l’affectation des excédents et leur utilité et équité sociale.

c) Etablir une régulation fiscale et du travail commune avec les minima les plus avancés qui empêchent les tentations de dumping sur ces matières

d) Construire un Fonds de sauvetage du sud de l’Europe afin d’impulser le développement des peuples et dans lequel les conditions de dévolution s’établissent sous le principe de la réciprocité et non de l’abus de position dominante.

e) Garder en permanence la main tendue vers de nouveaux pays et peuples qui peuvent s’ajouter à la nouvelle zone, d’où qu’ils soient (UE, Afrique du Nord, Amérique latine, etc.)

f) Impulser des politiques de coopération, d’intégration économique et de convergence réels, dans le cadre d’une politique de déconnexion avec le capitalisme global et de reconnexion avec un nouveau modèle de rapports socio-économiques et politiques qui dépassent le modèle capitaliste.

26 mars 2013

Source : www.anticapitalistas.org
Traduction française pour Avanti4.be